OPS Angola-Unita Mémoires de Bosco


 

Au camp, nous réunissons tout le monde, l’exposé sera bref, car nous en parlons chaque jour. Plus à bouffer, risque de tomber en pénurie de carburant, manque de directives du commandement, et le plus grave, l’ennemi commence à se manifester. Comme je ne vois aucune raison de s’accrocher au terrain et que nos alliés fondent comme neige au soleil, je ne crois pas qu’à dix-sept bonhommes, nous changerons le cours de l’histoire. Chevalier, qui veut montrer qu’il est là, commence un exposé qui ne va pas loin car tous les gars l’envoient aux pelotes. Depuis notre arrivée ici, il n’a manifesté d’aucune manière la volonté de se rendre utile. En plus, il s’est fait piquer à bâfrer en douce avec son beauf, des provisions planquées. Ca n’a pas fait monter sa cote.

« Ce soir, tout le monde aux couleurs, il faut donner le change, on va la jouer « faux-culs »

Legrand et Lulu, s’affairent sur les voitures, ont trie le matériel, l’armement nous pose des problèmes, nous avons des Sam 7, et des Antac qui n’ont jamais servi et qui nous embarrassent.

Théo s’occupe des détails pratiques, j’ai envoyé le curé voire Alain pour mettre tout ça en musique. Il se met à pleuvoir, il ne nous manquait que cela !

On a fait la cérémonie des couleurs en grandes pompes. Toute la compagnie et tous les européens. Quelques civils nous regardent à travers les barbelés.

Le Curé revient, Alain est d’accord pour descendre, après avoir fait péter son pont, au coucher du soleil. Ils ont accroché l’ennemi qui s’est replié, ils sont venus tâter le dispositif ce qui veut dire que le statu quo ne va pas durer. Vito, est avec eux et veut rester encore.

Je fais charger les bardas,  » plus de bruits de moteurs et restez à l’abri. » c’est un vrai déluge qui nous tombe dessus maintenant. Il va faire une nuit de bonne heure. Je renvoie le curé au carrefour pour réceptionner le groupe d’Alain quand il arrivera, à ce moment il nous enverra une estafette, je ne veux pas d’une colonne planquée en attente, ce qui ne manquerait pas d’alerter nos « alliés ». On attend en fumant en silence, je pense qu’on serait mieux au coin du feu avec un bon calva dans la poigne. Theo, est avec ses gars pour leur donner les dernières instructions.

Un bidasse arrive en vélo, tout dégoulinant:  » ils sont là, on nous attend. »

On quitte le camp, en ordre et le plus discrètement possible. Les gars nous regardent sortir en silence. La sentinelle présente les armes. Théo, a fait du bon boulot !

Au carrefour, le Curé en poncho ruisselant fait le jalon. Je vais voir Alain dans sa voiture :

 » Comment c’est là-haut ? »

 » Calme, le pont est en vrac dans la rivière, ça va les occuper, Vito, est resté en  » chouf « , il va ferrailler le temps qu’il pourra et rejoindra après. »

 » OK, je passe devant, pas trop de bruit, l’important est de sortir de ce bled en douce, on prendra la première piste à droite, on fera le point après. « 

C’est parti. La route descend en pente douce, nous défilons comme des fantômes, la pluie redouble, ça arrange tout. On est sur la piste,  » accélère un peu, si non le défilé ne va plus en finir. »

Nous sommes dans le noir le plus complet. Le chien roupille sur le siège arrière.

Nous roulons depuis un quart d’heure quand la voiture semble s’envoler, dans les phares je vois un mur de terre, le chien passe au dessus de ma tête et finit dans le pare-brise, ça sent l’essence. Legrand a eut le réflexe de braquer à gauche et nous dévalons une pente, les arbustes se plient devant nous et disparaissent dessous la land.

Legrand, accroché au volant comme à une bouée gueule :  » sors moi ce putain de chien des pattes. »

Le clébard est dans les pédales, à moitié estourbi, je le croche par une patte et le renvoie sur la banquette. On stoppe. Un bouquet d’arbres plus coriaces nous a stoppés. On souffle. Legrand tape le volant et dit : tu veux que je te dise ? Je n’ai rien compris. »

Je pense aux cent litres d’essence, aux explosifs et aux mines que nous trimballons derrière. Les phares éclairent la brousse, il pleut moins, sur la route, la colonne s’est arrêtée.

 » Regarde ce que tu peux faire, je grimpe là-haut avant que quelqu’un nous arrive dessus. »

Sur la route, je découvre un trou énorme, la piste est partie sous l’effet de la pluie. Je vois Lulu, qui s’amène:

 » Putain, j’ai cru que le terre vous avait avalés. »

 » Balise moi ce trou avant qu’un autre suive le même chemin. »

Legrand, habile conducteur, ramène la voiture sur la route sans aide. C’est quand même une sacrée voiture. On continue jusqu’à ce que nous arrivions devant une coupure, dans le noir je ne peux voir exactement ce que c’est. Je propose d’attendre le jour ici. On a du faire une quinzaine de kilomètres.

Au jour, nous sortons des voitures tout ankylosés, la nuit a été pour le moins, inconfortable.

Il pleuvasse. Le ciel est bas, un temps à aller à l’usine. Nous sommes au bord d’une rivière. Au milieu, deux piles de pont, un ouvrage commencé et jamais terminé. On ne peut se servir de ces piles, les rives sont trop loin et écroulées. Les gars, groupés, ont tous un avis sur la question.

J’avise un énorme chevalet de bois sur la rive d’en face, vestige des travaux passés. Une idée me vient. Je demande aux gars de le faire passer par ici. Il me faut des troncs d’arbres. José, en bon broussard – c’est un colonial – a deux tronçonneuses, il part avec deux gars.

Je fais mettre le chevalet dans le lit de la rivière; à l’endroit le plus étroit, les troncs coupés seront alignés dessus. Je ligote tout ça avec du filin de nylon, un tablier est fait avec les tôles embarquées.

C’est évidemment les mêmes qui bossent. Théo a cuisiné une énorme bassine de riz au chocolat sur un feu de bois. On s’empiffre entre les pauses.

Je fais poser des pierres et des petits troncs sous le tablier. Le temps s’est un peu levé, il ne pleut plus. Théo, fait les gros yeux pour qu’on finisse le riz, on n’a plus l’habitude de se bourrer le ventre de cette façon.

C’est terminé, je m’offre une pipe, assis devant « l’ouvrage ». Mes gars qui ont fait le plus gros, sont assez fiers et snobent un peu le reste de l’équipe des « guerriers ».

Une discussion part, sur l’opportunité de vider les voitures. Je coupe court:

 » Débarquez tout, on ne va pas passer noel ici. « 

Honneur au meilleur, Legrand passe le premier avec la land, c’est un test.

C’est un châssis long et le fut de 200 litres est resté dedans. Le moteur ronfle, il s’engage lentement, ça craque, de la terre tombe quatre mètres plus bas, mais ça passe. Hourra ! Tous les gars se congratulent. Une chaîne s’établit pour faire traverser le matériel, les véhicules se retrouvent sur l’autre bord sans problème. Pendant la manœuvre un avion de transport a survolé Cuito, mais ne s’est pas posé. On a observé en silence sans bouger.

La piste sablonneuse grimpe jusqu’à une crête où nous nous regroupons. Nous prenons Raymond, Thomas ,avec nous, sa voiture ne veut rien savoir et le temps nous presse.

Je redescends récupérer mes filins, si nous sommes suivis, il n’y a aucune raison de leur faciliter la tâche. Pendant tout cela, des coups sourds nous parviennent, qui ressemblent fort à du mortier.

L’heure des décisions des arrivée, par où partons nous ? Alain et Noel, sont déjà partis devant, plein Sud. D’après ma carte la piste est à droite, donc Sud Ouest. Celle qui file devant nous n’est même pas sur la carte. Le temps que je cogite avec le Curé, le charroi a emboîté le pas aux éclaireurs. Je suis presque sur qu’on fait une connerie.

La journée va se passer en marches et contre marches, à contourner des marigots qui coupent la piste, et désensabler certains. En plus Alain, tombe en panne isolé devant et il faut envoyer un véhicule le récupérer. Le soir, nous prend arrêtés dans une tranchée sableuse, la nuit tombe, les gars sont fatigués et s’énervent.

Je suis le seul à posséder carte et boussole, et je suis de plus en plus persuadé que nous faisons fausse route. De plus, la perte de temps mise à part, le problème du carburant va finir par se poser à force de rouler comme des aveugles.

Alain, se pointe avec un black qui dit connaître la région. Il est temps ! On l’interroge, mais il a l’air d’être aussi paumés que nous. Un mot en amenant un autre je me prends de gueule avec Alain et lui reproche de courir n’importe où. Le ton monte, nous en venons presque aux mains. Théo, nous calme et propose de casser une croute et de réfléchir. Il se trouve qu’un village est caché à 200 mètre, les gars y vont et rapportent quelques volatils et des fruits qu’ils ont échangés contre des couvertures et autres bricoles.

Les naturels du village sont un peu inquiets de voir des soldats blancs aussi loin est pas très causants. On n’obtiendra rien de bien utile comme renseignements, si ce n’est que Baîxo-Longa est loin dans l’Ouest. Je ne m’étais donc pas trompé. Theo envoyé en ambassadeur auprès d’Alain, revient et me dit que ce dernier se rend à mes arguments. Il est d’accord pour qu’on retourne au pont et faire le point.

On fait griller les poulets sous les yeux de la population qui s’est amassée sur le bord de la piste et n’en croit pas ses yeux. On va en parler longtemps aux veillées !

Après ces agapes, nous remettons en route dans la nuit, il ne pleut pas et le ciel est clair. Arrivée dans la nuit en haut de la crête, les gars de tête viennent me dire qu’ils ont entendu parler au pont, des éclats de voix très nets. Noel, se porte volontaire avec deux blacks pour aller voir.

Tout le monde à l’arme à la main. 1/4 d’heure plus tard, il remonte accompagné de Vito, qui est tombé dans le piège du pont. Ils se sont fait bousculer par une avant-garde ennemie, mortiers et canons, sans l’obstacle du pont, ils étaient cuits. Ils ont préféré nous suivre.

Le lendemain, je redescends au pont avec mes ficelles et reprends le brêlage, ils ont une A.M.L. à cheval sur le pont, on arrive à la sortir à l’aide d’une des lands. Nous grossissons notre colonne de l’A.M.L. d’un 4×4 avec 106 et de quelques lands, dont un Major de l’Unita et sa famille, les MATE la sur le toit. Tout ça commence à ressembler au cirque « Pinder ».

Je récupère une nouvelle fois mes cordes et nous repartons. Après, une période d’inquiétude, nous trouvons la piste, des carcasses de camions confirment sa réalité.

Toute la journée va être prise à courir plein Ouest, dans une savane inégale et sableuse où les véhicules s’enlisent après le passage des premiers. Les pannes commencent et nous laissons, nous aussi, des épaves derrière nous. Nous héritons d’un camion « marmon » avec des mitrailleuses Russes de 14,5 en position AA, l’équipage a fait la malle. C’est leur problème.

Le soir nous trouve, sur un plateau à la végétation clairsemée et d’herbes assez hautes. Bivouac dispersé en fonction des bouquets d’arbres. Casse croute improvisé. Bonne nuit calme sous un ciel clair, la fatigue commence à faire son œuvre. Tôt, une sonnerie de réveil, tout à fait incongrue dans cet endroit, réveille tout le monde, gueulante générale. C’est Hugues qui trimbale cette quincaillerie. Petit déjeuner succinct, les imprévoyants quémandent ici et là.

Je fais le point, il me semble que nous sommes trop Nord, on devrait infléchir la route sur le Sud. Théo me fait remarquer que si nous trouvons le passage sur la rivière, nous serons à l’aplomb de Baîxo-Longa. Il nous faut donc trouver ce gué, où un passage quelconque.

On se met en route, Alain et Noël sont déjà partis devant comme d’habitude. Nous roulons à plusieurs voitures de front, il y a de la place, au loin une crête boisée. C’est un de ses magnifiques matin clair et encore frais. Arrêt, pour un coup de jumelles, la pente se précise, dans le creux, on voit la rivière, sur la pente opposée, des maisons peintes en blanc, au milieu des arbres. Bingo ! On y est. Je fais passer le mot,  » faire les pleins d’eau en passant. »

On s’apprête à repartir, quand, une fusillade nourrie se déclenche, en face, de la fumée et montée à travers les arbres. Les Portos qui sont devant, envoient une volée de 106 SR en un temps record. On a bien du mal à les faire cesser.

 » On descend au fleuve et on grimpe à pied  » les autres attendront à la rivière.Je trouve Carcasse, en train de remplir son bidon, je l’imite.

 » C’est Alain, qui s’est fait accrocher  » me dit- il.

On commence à monter, la pente est rude et je suis chargé, la mitrailleuse de 30 et ses bandes pèsent. Noël surgit des herbes, haletant le pétard à la main ;

« Je crois qu’ils ont eu Alain. « 

Il est en sueur et choqué. On n’a pas le temps de le questionner, Lumio arrive au volant du Marmon rugissant, on embarque en voltige. Bonne initiative, c’est le seul qui a réagi.

Je m’appuie à la 14,5 la 30 à la hanche, Carcasse couvre l’autre bord de son « launcher ».

Arrivé en haut de la pente, croisement de pistes, un panneau de bois pend à un poteau « Baixo-Longa», sous les arbres des maisons basses en dur, personne ! Je gueule au chauffeur  » fonce et baisse la tête «, je crible les cases de longues rafales, Carcasse, arrose les herbes de son arme. Pas de réaction, on a traversé en trombe et retrouvé la piste. La Toyota d’Alain est plantée au milieu, criblé d’impacts de projectiles. Lumio pile net. Nous sautons à terre, Carcasse passe devant, le flingue en batterie, silence lourd et chaleur !

Alain, est sur le ventre près de sa voiture, je me penche, il me fait un coup d’oeil.

 » Bouge pas, Théo arrive »

On fait 20 mètres, je balance deux grenades pour me rassurer, mais rien ne bouge. Carcasse, le fusil haut, regarde vers la piste qui file dans les herbes:

 » Ils sont barrées trop vite, c’est pas clair.

Je m’essuie la sueur qui ne coule dans les yeux ;

 » Ce n’est pas des Cub’s ça, ils auraient accroché. « 

 


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