OPS Angola-Unita Mémoires de Bosco


 

En Angola pour la C.I.A.

Une fois de plus je me retrouve en plein ciel, calé dans mon siège et somnolant, ne prêtant qu’une attention distraite au film qui défile sur l’écran, transformant le grand oiseau des airs en quelconque salle de quartier, odeurs comprises. Prochaine escale : Douala.

L’embarquement s’est bien passé, si ce n’est que Max a failli louper le départ, la routine. Les trois autres font semblant de ne pas se connaître.

A Douala, une heure d’arrêt, problème technique, ça commence, on est en Afrique ! On se dirige vers le bar, surpeuplé et bruyant, l’air est chaud et humide, les sanitaires ont l’air d’avoir reçu la visite d’une armée de singes en folie, plus d’eau, pas de glace aux lavabos, odeur a trancher à la hache, tout va bien, rien n’a changé.

Arrivé à Kinshasa, il fait nuit, re-bouffée d’air local. Comme on nous l’a recommandé, nous traînons, laissant les passagers débarquer, quand nous mettons le pied sur l’échelle, un groupe de noire nous prend en charge, affairés, lunettes noires sur le nez, ils nous propulsent au pas de gym vers un salon éclairé à giorno. Un petit grassouillet nous serre la louche et nous souhaite la bienvenue en nous confisquant nos passeports dans la foulée. On nous convie à prendre place sur les canapés de cuir, un loufiat apporte des boissons, et tout le monde disparaît. Nous sommes manifestement dans un salon d’honneur, super chic, d’ailleurs un autre zèbre s’amène pour nous faire signer le livre d’or, un peu surpris, chacun se fend d’un paragraphe très personnel, pour ma part je signe Francis Garnier, ce qui est un demi mensonge, puisque c’est mon pseudo- actuel. Tout le monde en profite pour visiter les toilettes, sur l’invitation de Max qui a découvert les lieux, ici tout est nickel, glace, air parfumé et propreté de clinique. En Afrique ça surprend toujours.

Le petit grassouillet se pointe avec des potes et nous fait vider les lieux, comme si une bombe devait éclater. Dehors des « range-rover » où sont déjà nos bagages nous attendent. En route ; les gars démarrent dans le style feuilleton télé, et se fraient la route à coups de klaxon impératifs. On stoppe devant le hall d’un hôtel de standing certain.

Notre guide nous conduit vers les éternels fauteuils, et nous demande de l’attendre. Le hall est décoré de publicité pour le vin de Bordeaux. Max se marre et me dit « encore une combine du Vieux ». «Boule de suif » se ramène avec nos clés.

« Voilà vos clés, proposez-vous, mettez-vos dépenses sur le compte, je vous verrai demain, bonne nuit et il s’esbigne avec ses sbires. On se coltine les bagages car la valetaille, depuis un certain temps a réduit le service à sa plus simple expression.

Nous prenons notre repas au restaurant panoramique qui domine l’hôtel, d’ici on voit les lumières de Brazzaville de l’autre côté du fleuve. Les vins sont de première, nous signons les notes sans états d’âme. Nuit calme, j’arrive à me faire servir un petit déjeuner à l’anglaise dans ma piaule, Max me rejoint et me dit que des filles font le tapin dans le couloir la nuit, malgré la présence des anges gardiens qui nous surveillent. Ils nous suivent pas à pas dans tout l’hôtel, avec leurs « talky-walky » et leur badge qui porte la tronche de Mobutu.

Dans la matinée, « boule de suif » nous annonce l’arrivée du grand chef. Le reste de la conversation est consacré aux problèmes d’intendance, j’insiste sur les godasses, il promet le meilleur.

Puis arrive M. Chitakombi. C’est le représentant officiel de l’Unita au zaïre. M. Chita est souriant, très à l’aise dans un costard à deux cents sacs, et fleure bon l’after-shave.

Il nous dresse un tableau rapide de la situation en Angola et ce qu’on attend de nous, il conclut sur des propos optimistes et nous souhaite bonne chance.

« Boule de suif » va régler les problèmes de nôtre transport, on a quartier libre, avec toutefois, l’interdiction de sortir de l’hôtel, ce dont nous nous garderons bien, sans passeport et avec nos tronches, on ferait pas deux cents mètres ; ils font la chasse à l’espion, c’est une manie.

On se balade dans l’hôtel, de la piscine au grill, du bar au hall, au salon en terrasse. Toujours pisté par les hommes aux badges. Heureusement le zaïrois est un joyeux drille, le barman de la piscine nous apprend qu’on doit l’appeler « citoyen garçon », en éclatant de rire malgré la présence de notre garde du corps. La journée passe.

Le lendemain on est informé que la météo n’est pas clémente et que nous devons attendre encore. Ca commence à devenir monotone. Le troisième jour, branle-bas de combat général, on part le demain à l’aube.

Nous irons percevoir du matériel dans un camp militaire et serons véhiculés jusqu’au terrain. On quitte l’hôtel dans l’aube blême, après un café gagné de haute lutte sur le loufiat de service.

Au camp, cornaqués par des officiers du cru, nous sommes équipés, armés, chaussés, et éjectés avec célérité et efficacité. Sur le terrain un avion attend, gardé par des militaires. C’est un DC4 portant une bande rouge marquée « Pearl Air ». Une équipe d’officiels chargés de bagages se pointent et embarque à notre suite, ils ont tous des têtes d’intellectuels et l’air sur d’eux, aucun ne nous salue. Nous nous retranchons sur l’arrière, derrière un tas de caisses de munitions. Les moteurs grondent, on roule, c’est parti.

Nous sommes le 22 janvier 76. Au coin d’un hangar, M. Chitakombi regard l’avion zébré de rouge disparaître dans la couche de nuages. Son travail est terminé, un nouveau groupe de « techniciens » rejoint l’Unita et le président Jonas Savimbi.

Pour nous, c’est la routine, une fois de plus les mecs d’en face sont des « rouges », le reste nous intéresse peu, ce ne peut être que des histoires de fric entre locaux et mafias officielles.

Je regarde René en train de grailler un chargeur de P.A. Il a glissé son arme dans sa ceinture au magasin ainsi qu’une boîte de cartouches, j’aurais dû y penser, on n’est jamais assez prudent.

Nos intellos papotent en se passant des billets griffonnés avec des airs concernés et des gestes furtifs. Dans un sac en plastique coincé entre le siège et la paroi, j’aperçois un colt 45 et une bouteille de scotch. Mon voisin de devant est un réaliste !

L’avion taille sa route dans la crasse, c’est aussi bien, car avec ses putains de missiles on ne sait jamais. Je somnole. Au bout de quelques temps un gars de l’équipage s’amène et nous demande d’attacher nos ceintures, on va descendre et il ne sait pas ce qu’on va trouver en dessous. Ca risque d’être sportif ! Le zinc fait sa percée dans un grondement qui n’en finit plus, on aperçoit la brousse à travers les lambeaux de nuages.

Nous nous posons rapidement. Depuis que je fréquente cette race de pilotes marginaux, je suis à chaque fois époustouflé par leur maîtrise et leur savoir faire, un vrai régal.

On sort d’un grain de pluie, le sol fume encore, le soleil est voilé, mais il fait chaud. Nos petits camarades quittent l’appareil en gloussant comme un vol de dindes, encombrés de leurs nombreux paquets. A terre le comité de réception les attend, bouilles fendues jusqu’aux oreilles, on s’embrasse en se tapant dans le dos à n’en plus finir, et tout ce joyeux monde disparaît dans des véhicules divers pas très frais.

Nous débarquons à notre tour sous les regards curieux de quelques bidasses dépenaillés.

A priori notre comité de réception a mangé la consigne, le coin a l’air un peu désolé, les gars de l’avion rameutent quelques types à grands cris pour compléter leur plein. Ici tout est manuel. Helmut s’entretient avec eux, ce sont des autrichiens, ils sont basés sur la côte près de Lobito, ils lui refilent leur fréquence radio un tout hasard. Un camion chargé de futs d’essence pénètre sur le terrain et va se garer auprès de l’appareil, tout le monde s’affaire.

On est planté là comme des cons, et il n’y a rien qui ressemble à un bistro à l’horizon. René commence à râler, Max est parti prendre langue avec les bidasses sans succès, il n’est même pas certain qu’ils parlent portugais. De toute façon, ils ont l’air parfaitement abrutis. Le pilote est en grande discussion avec le chauffeur du camion pour faire décharger les caisses de munitions qui sont à bord. Ca n’a pas l’air de se résoudre facilement.

Assis par terre, nous vidons les deux bouteilles de bière que j’ai pris en réserve, louons les brasserie zaïroise de faire des grands modèles.

Un gus se pointe et nous demande de patienter, une voiture va arriver, et il se tire, en vélo !

Alain le complice de René qui n’a encore rien dit s’exclame,  » ça promet ! » Helmut habitué à l’organisation légionnaire, gronde « quel bordel ! », en plus, il se remet à flotter.

Enfin deux voitures déglinguées se pointent, on s’entasse avec le barda et on part. On nous apprend que nous sommes à Silva-porto, quartier général de l’Unita, capitale provinciale typique, maisons basses, rues défoncées, magasins pillés, immeubles inachevés ou détruits, un air d’abandon et de misère flotte sur tout ça. Les slogans de tous les partis sont peints à peu près sur tout ce qui offre une surface utilisable à cet effet. Des bidasses armés comme des bandes de mexicains errent désœuvrés dans ce tableau.

Nous stoppons devant une sorte de bâtiment officiel hérissé d’antennes, et un des chauffeurs file aux ordres. René grogne  » ça pue le ricain tout ça ! », j’avance « C.I.A. ? » il répond « ça y ressemble ! ».

Le type revient, on repart, virage à droite puis à gauche, une rue bordée de jardinets faméliques devant des pavillons de banlieue, où des tas d’ordures tiennent lieu de plates-bandes.

Nous débarquons devant un de ses petits palaces exotiques, notre guide chasse d’un coup de pied un gros chien sans âge et miteux, et nous fait entrer.

« Voilà, installez vous, il parle un Francçais chantant mais correct, vos camarades rentrent ce soir, cette maison est votre lieu de transit », sur ce, il se tire.

Nous visitons ; quelques chambres, une douche et un vaste salon avec une cheminée, la cuisine est à l’extérieur dans une petite coure. On s’attribue des lits, c’est simple mais propre. De toute façon, on ne va pas rester là longtemps à mon avis.

Nous déballons nos sacs, pour nous mettre en tenue et vérifier l’armement. Cela nous occupe un bon moment, jusqu’au milieu de la journée. Deux boubous se pointent et dressent la table sans rien dire. René tente une amorce de dialogue dans un sabir d’espagnol qui les laisse de marbre est un peu inquiets. René s’obstine quand même, quoique je lui aie fait remarquer d’ici on parlait « portos ». Ca ajoute à la confusion, et les type se barrent.

Max assure qu’on est mal barré, et je suis bien de son avis. Les gars reviennent avec des gamelles, au menu : brouet de riz, patates bouillies avec des morceaux de viande non identifiables. René en ardennais tenace qu’il est, insiste « vino, pinard, cerveza, merde, si ils ne comprennent pas ça ! » les deux mecs le regardent avec des têtes d’ahuris. Ils se tirent de nouveau, d’ailleurs je me pose la question d’où sortent-t-ils ? Max chipote avec sa fourchette.

« Ca serait la grand-mère du boy cette bidoche que ça ne me surprendrait pas », j’ai dit ça comme ça, max repousse son assiette.

Des mandarines un peu fanées concluent ces agapes. Les boys ont fini par nous apporter deux bouteilles de blanc et une de rouge, nous lichons en silence, perdus dans nos pensées. Alain allume une cigarette et rouvre le débat. »Si c’est le même circuit pour le tabac, on va se payer une sacrée cure de santé », tout le monde approuve.

Des gars se pointent dans l’après-midi avec des caisses de munitions et repartent sans rien dire. » ils veulent vraiment qu’on aille faire la guerre ces cons », fait Max, qui mâchonne un quignon de pain rassis.

Le soir arrive et nous n’avons vu personne. Notre guide nous a bien recommandé de ne pas nous montrer, donc les ballades sont exclues, le gros chien a repris sa place sur la marche.

Autant qu’on puisse voir il y a peu de mouvement dans le secteur, ce qui est peu courant en Afrique, seule la villa d’en face paraît occupée par ce qui semble être un officiel, vu le va et vient des voitures observé. Nous tombons d’accord pour interroger fermement le premier gus qui se pointera et qui parlera notre langue. C’est le moment que choisit notre mentor du début pour débarquer avec une bande de gus armés jusqu’aux sourcils et qui nous examinent comme des espèces inconnues. Max qui n’en loupe pas une lance : « tu vas voir qu’ils vont nous balancer des cacahuètes ». Le gars ouvre de grands yeux, je m’interpose aussitôt et lui demande où on en est pour notre avenir et que ce confinement ne nous plaît guère. Le gars paraît ennuyé par mes questions. Il m’assure que notre chef direct est en mission à Gachingé, où nos camarades entraînent des recrues, et qu’il ne saurait tarder, demain au plus tard. Il ajoute que le Président est au courant de notre arrivée et qu’on pense à nous. Comme je le vois disposé à effacer ce qui paraît être un à coup sur un contretemps, je lui demande si on pourrait disposer de quelques bières. Ils sont très « démunis », mais il va voir ce qui peut faire. Il nous salue et repart avec sa bande de terreurs.

« J’ai l’impression que c’est le bordel  » fait Alain. »

« Qu’il rapporte la bibine, après on verra » fait René. »

« Qui c’est ce Carnot ? » demande Helmut, faisant allusion à notre « chef direct » évoqué plus haut.

« La dernière trouvaille du Vieux » répond René. »

En principe tous les gars qui occupent des postes de commandement sont connus dans le métier, et nous sommes quelques-uns qui digérons mal la présence de nouveaux venus. Les vieux soldats se connaissent tous, en bien ou en mal, et se faire commander par un inconnu est rarement admis.

« Si c’est pour faire de l’instruction, fait René, je m’en ressens pas ! »

« Te casse pas lui dit Max, pour ça il y a toujours des volontaires ».

« Il y a des jeunes qui vont venir des Comores, c’est pour eux ce job » ajoute Alain qui a l’air d’être au courant.

Je ne dis rien, mais je pense au sac que le Vieux m’a confié pour Carnot, plein de manuels d’instruction, et de galons.

Les deux boys s’amènent et le cérémonial du repas recommence, René repart à l’assaut :

 » Alors, cerveza es possible ? » mêmes mimiques d’incompréhension dans les yeux des préposés.

« Merde, on est condamné à leur flotte pourrie » rugit il.

Là-dessus notre ami se pointe avec un carton sous le bras, il y en a au moins 2 par tête.

 » je vous préviens nous avertit le type, c’est un cadeau du Président, nous sommes très « démunis ».

Ce terme à l’air de lui plaire. Nous remercions. Le moral remonte, le même plat qu’à midi arrive, ça promet pour l’avenir.

« Tu vas pas me dire que ces mecs boivent de la flotte, ils nous prennent pour des billes ».

 


Pages: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16

 
©2008-2019 ORBS Patria Nostra - Tous droits réservés - Contact - Site réalisé par |iN| iNuage