OPS Angola-Unita Mémoires de Bosco


 

« C’est vraiment pas une nourriture de chrétien, fait Max en chipotant dans son assiette», il poursuit.

« à la cantine de chez Renault, ils déclenchent une grève pour moins que ça ! »

« fallait y rester chez Renault, envieux ».

Le repas et expédié en vitesse, la bière fait passer le tout.

Le soir, il fait frais, portes et fenêtres fermées, on ne se croirait pas en Afrique, cela explique la présence de la cheminée. On file se pieuter, les armes à portée de main.

Au réveil les boys nous servent un café amer avec des rogatons de pain dur, le régime continue, toilette, les sacs sont prêts, nous rangeanos nos fringues civiles dans une penderie déjà occupé car d’après ce qu’on a pu apprendre, Silva-Porto reste notre base arrière. Ca promet pour la détente en rentrant de mission.

Dans la matinée arrive le lieutenant-colonel Carnot, au volant d’une double VW 130 verte très couleur locale. Toute l’équipe est derrière les jalousies du salon pour voir la bête.

« Connaît pas » tranche Helmut la gueule fermée.

La porte s’ouvre et le Carnot entre à peine surpris de nous trouver là, je dois avouer que je ne l’ai jamais vu surpris par la suite

Pour l’instant, je me présente et les autres m’imitent, je lui remets le courrier du patron, pendant qu’il en prend connaissance je l’examine. Taille moyenne, brin de poil et de peau, lunettes à monture fine, petite moustache à la Himler, ce qui lui donne un air sérieux et inquiétant. Sa tenue est ajustée au quart de poil, avec ce qu’il faut aux endroits où cela doit être. Ce gars là doit savoir le règlement par cœur mais il ne fait pas militaire de carrière. La voix est doucereuse et posée, son brevet para brille comme une étoile, sur le haut de la manche gauche le brevet anglais en tissu, les bottes de saut brillent de tous leurs feux.

Pour l’instant, il multiplie les civilités et s’excuse de l’état des lieux, les gars lui disent qu’ils sans foutent et qu’ils ne comptent pas moisir ici. Ses yeux de myope cillent devant cette sortie inattendue. Je lui montre la pile de manuels, il exulte, « ah ! Bien, bien » je lui annonce qu’il est nommé lieutenant-colonel, commandant le groupe de « techniciens ».

Il tient à nous donner sur-le-champ nos insignes de grade, ça ne l’air d’intéresser personne, et il s’enquiert de nos spécialités, il nous fait un petit topo sur la situation et l’ambiance, nous sommes là pour former les mecs de l’Unita, et assurer quelques missions spécifiques, entre autres des démolitions, les gars du coin, n’étant pas très au point pour manipuler les explosifs.

Pour les moyens, du divers et dispersé, personnel : niveau zéro, pour ce qu’il a pu voir, trop d’officiers et pas de sous-officiers, ambiance générale : le délire révolutionnaire et le folklore.

Seul Savimbi juge notre présence utile, et il vaut mieux garder son avis pour soi. Le gros handicap, la langue. Beaucoup de cadres parlent Francçais, mais nous ne les trouveront pas sur le terrain. Beaucoup d’officiers sont des étudiants cadres politiques ayant une certaine instruction et aucune formation militaire.

Pour l’instant nous profitons d’un répit, à la suite de l’offensive des Sud-Af, qui ont failli prendre Luanda. Les pressions politiques des grandes puissances les ont stoppés. Tout le monde s’est regroupé et attend on ne sait quoi encore. La plus grande partie du pays est aux mains de l’Unita qui ne dispose pas des moyens pour exploiter cet avantage.

Alors, nous les magiciens, on va arranger ça à grands coups de baguette magique. Encore une idée tordue de la C.I.A. qui n’a pas encore compris que les africains n’étaient pas des mecs de Harlem. Pour les coups bâclés et salopés, ils sont champions. Après les cerveaux musclés vont phosphore pour savoir les raisons de l’échec. Ils sont loin de faire la pige aux « Popovs ».

Carnot se racle la gorge après son exposé, et tapote la table de son crayon.

Helmut ouvre le feu

« Qu’est-ce qu’on va foutre là-dedans? »

Carnot ne relève par la sortie et s’adresse à l’ensemble.

« Vous vous êtes les plus anciens, donc vous jouerez les pompiers de service si ça se met à barder, organiser les feux, les défenses ou les attaques, effectuer les démolitions, les conseiller pour l’emploi des moyens ».

A ce moment les boys arrivent et mettent le couvert, on prend place, pour changer de sujet je lui demande,

« C’est toujours comme ça la bouffe ? »

« Pourquoi vous ne trouvez pas ça bon? »

« Bon, je n’irai pas jusque là, mais un peu plus abondant, si, je ne vois pas les gars de tenir la brousse avec ce genre de menu ».

« Vous croyez, je trouve cela très suffisant », silence gêné, tout le monde se tait.

« Evidemment ils n’ont pas de rations? » demande René.

« A vrai dire, ils n’ont rien qui ressemble de près ou de loin à ce à quoi nous sommes habitués ; pas de stocks, pas de dépôts, à part quelques planques pour les gradés en poste fixe ».

« Charmant » grommelle Alain qui suce un os de poulet,

« Ils doivent avoir du riz, bordel, il y en a dans toute l’afrique ».

Carnot hoche la tête et répond

« Quand j’ai besoin de quelque chose, c’est très long et très très compliqué, c’est des histoires de petits chefs pour se rendre important et avoir l’air organisés ».

René qui les connaît bien n’a sûrement pas tout à fait tord.

Carnot, la fourchette en l’air le regard et demande  » vous croyez ? « 

« Avec ces mecs là, faut pas demander, il faut prendre, sinon, dans 10 ans, on sera encore la ».

« Ou morts de faim » conclut Helmut.

« Se sont quand même eux les patrons » s’étonne Carnot

« Patron mon cul » répond René.

Là, Carnot est surpris, il ne s’attendait pas à ce genre de dialogue, d’autant que l’autre le fixe de un air mauvais. Max qui veut faire un mot lance :

« Je vais être forcé de me mettre à voler ».

Carnot lui jette un drôle de regard. Il s’en tire en faisant une distribution d’insignes, qu’il nous conseille de porter. Il a l’air d’y tenir.

Chacun ramasse son lot en ricanant, une fois lâchés dans la nature on n’en reparlera plus.

Tout en parlant, il a aligné sur sa table, tout un petit matériel de bureau. Les crayons, stylos de couleurs variées, fiches, dossiers, etc. Tout un petit matériel, pour des types de terrain, c’est pire que l’ennemi.

C’était le début d’un grand changement dans nos mœurs, et peut-être la fin d’une époque. En fait, d’époque, la présente se précipite. Il faut une équipe sur Luso, dans le N/O pour des missions de destruction, et coordonner les défenses sur place. Helmut est volontaire, surtout pour se tailler au plus vite. René et Alain vont suivre, Max va rejoindre le groupe d’instruction.

Je me retrouve le lendemain seul avec Carnot.

Silva-Porto qui a dû être une petite bourgade animée, a l’air de dormir, alors que c’est le Q.G.de l’Unita. On ne sait même pas, où se tient le président, qui lui par contre bouge pas mal. Le moins que l’on puisse dire, c’est que nous manquons de renseignements sur ce qui se passe et que notre intervention n’a pas l’air d’avoir été programmée. On a l’air de servir de prétexte à je ne sais quel chantage obscur.

Autant qu’on puisse en juger, les troupes que l’on croise n’ont pas des aux allures de troupes de choc. Déguenillées, sans ordre apparent, ni gradés visibles, laissées à leur gré, à la sieste ou à la maraude, car pour eux aussi l’intendance n’est qu’une vue de l’esprit.

Carnot sillonne ce décor, tête haute, l’air primesautier du mec bien dans sa peau ; il est bien le seul. Il manifeste une obstination, méritoire par ailleurs, à tenter de rencontrer des personnages, qui sont toujours occupés ou invisibles, ce qui nous ramène au rôle de figurants anonymes.

Nous sommes allés rendre visite au groupe d’instruction, cantonné dans une ancienne mission à une trentaine de kilomètres de Silva-Puerto. La route file plein Sud entre les champs de coton et de maïs abandonnés, peu d’arbres. La route semble être le garage favori de toutes les épaves, il faut slalomer entre les carcasses par endroits. Peu de population également, les rares groupes que nous croisons sont des vieux ou des gosses en guenilles qui nous regardent passer avec des lieux ronds. Nous virons sur une piste défoncée, qui nous fait sauter comme des balles de ping-pong.

La mission de Cachingués apparaît, de vastes bâtiments groupés sur un plateau, au pied de cette colline, quelques maisons alignées sur une file. Des véhicules divers ont l’air d’effectuer un déménagement. Non stoppons. Un type en béret rouge, tenue retaillée, très T.A.P. se pointe et salut. Carnot me présente sous-lieutenant Lumio, halé, l’air décidé, il a une belle gueule de sous-off.

Il nous explique qu’il récupère tout ce qui peut l’être pour emménager à la mission où ils se sont regroupés. Sa suit son cours, mis à part le château d’eau qui a prit un coup de mortier de plein fouet durant un exercice. Cela n’affecte pas le débit en eau nous dit-on.

Nous gagnons la mission proprement dite. De grands bâtiments sont groupés autour d’une belle église. Comme la place ne manque pas, les gars se sont dispersés aux goûts de chacun. Nous sommes accueillis par le capitaine Théodore, un ancien, avec sa tête de martiniquais, il ne tranche pas dans le décor. C’est un solide, doté d’une grande expérience, d’ailleurs c’est lui qui fait tourner la boutique, malgré la présence du commandant en titre, Chevalier, qui me paraît un peu fatigué et pas du tout dans le cou. Tous les autres, une demi-douzaine, sont des jeunes que je ne connais pas. Quoique un peu déroutés par cette situation nouvelle pour eux, ils font ce qu’ils peuvent, et pas trop mal.

Ils ont en charge deux cents types et les parasites de service qui gravitent autour. Theodore nous confie que son gros problème est la nourriture, sans parler de l’équipement de base qui est inexistant. Les plans de travail de Carnot seraient bons avec un minimum de logistique.

Theo, avec qui j’ai des amis communs, s’ouvre de ses problèmes en aparté. Même en tenant compte de l’ingéniosité et de la débrouillardise du soldat Francçais, bien connue, il ne peut pas faire des miracles.

On passe à table, le repas est maigre et quelconque, les gars ne se privent pas pour raller devant Carnot qui mâchouille, la tête dans ses pensées. Chevalier croyait se retrouver dans un boulot type « coopération », et a l’air bien emmerdé, de plus, il a traîné avec lui son beau frère, Fisher, qui n’a jamais touché à un fusil, mais  » qui tape bien à la machine !  » on croit rêver !

Je passe a la distribution des nouveaux insignes de grades, pour changer l’ambiance. Fini les insignes Francçais.

L’après-midi se passe à inspecter le nouveau camp, nos gars font vraiment le maximum épaulés par quelques gars du cru, qui ont rang de Sous-Off pour la circonstance, parce qu’ils comprennent un peu le Francçais. Je me demande, si quelqu’un avait pensé à ce problème.

On a droit au baissé des couleurs. Tout le monde s’aligne autour du mât de pavillon. Ceux qui ont des armes nous offrent un numéro de cirque à la portugaise. Le reste est et en civil, sans godasses, l’air ahuri, ils n’ont rien du militant fanatisé. Les gars préposés au pavillon prennent leur temps pour l’amener, car la cérémonie se fait avec lenteur pour permettre l’exécution d’un très beau chant dédié à la patrie angolaise. Carnot se sent obligé de faire un speech dont j’aimerais bien connaître la traduction qu’en donne l’aboyeur de service.

La nuit la nuit va tomber, je commence à être fébrile, je ne m’en ressens pas de tomber en carafe de nuit dans leur pampa mal contrôlée. Le départ se fait après un flot de consignes données en courant. On n’arrive de nuit, sans aucun contrôle !

 


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