OPS Angola-Unita Mémoires de Bosco


 

Nous prenons les deux V.W. du groupe, le « curé » m’explique que c’est ce qu’on leur a attribué et que tant qu’il s’agit de route, c’est très bien. Nous avons pris avec nous quelques bidasses, qui font partie de leur escorte permanente, car aucun gradé ne doit se balader seul. Je grimpe avec Lebeau.

Pas mal de circulation, pourtant il est 1h00 du matin. Un large pont franchit un réseau de voies ferrées, « la gare » m’indique Lebeau. Nous roulons assez vite, les effluves de la marée me montent aux narines, l’air frais fait du bien. Le port s’allonge le long d’un long fjord, c’est le quartier chic, les villas cachées dans les jardins défilent, ici la brise de mer ventile en permanence. Nous nous retrouvons au bout de la presqu’île, où un phare balaie la nuit. Nous stoppons. Au large des feux de navires. J’explique aux gars que cette côte est une des plus péchée au monde, et que c’est tout à fait normal. Ce qui n’empêche pas les chalutiers Russes d’être en écoute c’est certain et en pleine impunité. De toute façon, le coin est toujours plein de navires de guerre Russes et de pêcheurs Cubains, s’ils voulaient débarquer, ils feraient tout le monde aux pattes vers 5h00 du matin. « Alors un conseil, levez vous tôt ! »

En tout cas, la population n’a pas l’air très concernée, tout le monde baguenaude, pas de patrouilles, pas de contrôles, nous sommes cinq blancs en armes, dans un pays en guerre, comprenant à peine la langue, de nuit sur une plage, et personne ne s’intéresse à nous. Ils sont vraiment cools.

C’est égal, si il faut s’installer dans le coin, j’intriguerai pour trouver une baraque dans ce coin. Nous rentrons à l’hôtel, rafraîchis et plus calmes. Nous sommes le 30 janvier, il fait 27° de température, je commence à avoir sommeil.

A six heures je suis debout, douché, rasé, tenue de ville. Les boys s’empressent ; café, thé, jus de fruits, pain, beurre, fruits. J’ai l’impression d’avoir atterri sur une autre planète.

Il est trop tôt pour en Valentin, je vais faire un tour autour de l’immeuble pour humer l’air et l’ambiance. Devant l’hôtel, voitures garées en pagaille, les armes dedans, pas de sentinelle. Les quelques quidams que je croise me regardent curieusement. J’achète des briquets « Bic » dans une sorte de kiosque, le gars n’en revient pas; un blanc qui fait ses courses à 7h00 du matin à pied et seul ! J’ai dû faire quelque chose d’inhabituel. Je retourne à l’hôtel. J’apprendrai plus tard, qu’un officier ou un responsable d’un certain niveau, est toujours accompagné de quatre ou cinq gars armés. Méfiance, sécurité, standing ?

De l’autre côté de l’immeuble, je tombe sur une sorte de blockhaus, barbouillé de slogans. Un soldat assis sur une marche, débraillé, les rangers délacées, se cure le nez avec application, son arme appuyée le long du mur. A ma vue, il reste sidéré, le doigt dans le pif, qu’il a large. Devant lui un casque blanc, type P.M. est posé par terre. Je regarde au dessus de lui, feignant de m’intéresser à l’immeuble, il en profite pour plonger vers la porte, laissant son arme. Deux têtes apparaissent, me dévisagent et disparaissent. Je prends l’air inspiré, attendant la suite. « Mon soldat » ressort avec un copain, aussi dépenaillé que lui, qui se met à le houspiller avec ardeur. Le comble ! Je fais un petit signe, et tourne les talons. Quel armée !

Au mess, mes gars sont à table, et déjeunent joyeusement. Tout ça ressemble à une colonie de Scouts. « Bonjour jeunes gens, bon appétit ». Une

« Bonjour mon capitaine » ils chahutent et semblent en pleine forme.

Je leur raconte ma promenade, ils se marrent. Lamotte, un costaud joufflu et son acolyte, Hugues, sont désignés pour rentrer à Silva, mais je préfère en garder un de plus avec moi.

« Bien, Lamotte vous rentrez sur Silva dès que vous êtes prêt, rien ne presse ». Il acquiesce en silence, les autres attendent, « Chamberby, vous ferez équipe avec Ribes, De Vesdres avec Lebeau, et Hugues reste à ma botte». Tout le monde a l’air satisfait.

J’ai déjà vu que le « Curé » était le meneur de jeu, Lebeau qui est le fameux Lulu,, grand récupérateur devant l’éternel et pas très militaire d’esprit, a besoin d’un mentor, Ribes qu’ils nomment « Chibre » entre eux, sera très bien avec Chamberny qui fait le poids. Quant à Hugues, il fera un parfait porte sacoche.

Je signal à Lulu, que le Vieux n’a pas apprécié le coup de la collection de timbres, et que si on doit prendre des initiatives en ce sens c’est moi qui en déciderai. Il ne s’attendait pas à ça, et se défend mollement sous les rires des autres. En attendant il va remonter sur les positions, avec le « Curé », qui doit préparer le minage d’un pont sur le parcours. Il faut que je vois Valentin avant de prendre quelques décisions pour organiser notre emploi du temps.

Au standard de l’hôtel je demande d’appeler le Docteur, ça jaspine un peu et ils ont l’air de m’avoir compris. A sa gueule, je pige qu’il est en train de se faire engueuler, je lui pique le bigo, « Docteur Valentin, bonjour, capitaine Garnier, on se voit quand docteur? »

« Ah ! Bonjour cher capitaine, je vous rejoins au « mess ».

Je rends son bigo au mec du standard ébahi de mon culot.

Quelques minutes plus tard, Valentin se pointe la main tendue, le sourire aux lèvres, échange de civilités, les boys se précipitent, sa cour fait surface subitement. Ce gars là ne peut pas faire un pas sans avoir une bonne demi-douzaine de sbires sur les talons.

Comme je le vois attablé pour un moment, je m’excuse et remonte aux étages, impossible d’utiliser l’ascenseur, il est toujours occupé par une foule armée jusqu’aux dents, des stylos plein les poches et l’air concerné. Je pique Lamotte, tout équipé entre deux portes,

« Je n’ai pas le temps d’écrire, faites un rapport oral à Carnot, à propos, il est lieutenant-colonel maintenant, alors portez vos insignes de grade, il a l’air d’y tenir. Autre chose, si vous trimbalez des « négatifs » avec vous, essayez d’obtenir des tuyaux en route. »

Nous dévalons les escaliers comme des écoliers, De Vesdre me souffle,  » Faites gaffe à Valentin, c’est un malin, il aime bien nous faire parler, pour savoir ce qu’on pense d’eux. »

Merci du conseil, chef » je retrouve mon Valentin en plein discours, il s’arrête pour me faire signe:

« Alors mon capitaine Garnier ! » il me appellera comme ça durant tout mon séjour avec lui.

Je lui explique que si il a pensé à nous confier une tâche particulière, il serait temps qu’on accorde nos violons. Il est tout à fait d’accord, mais il me laisse le soin de juger moi même des priorités. Il me met au courant des dernières nouvelles, et me présente le colonel qui commande le secteur de Lobito-Benguela. Un gros bonhomme triste, boudiné dans une tenue de combat toute neuve. Je doute qu’il ait jamais vu une école militaire, même en photo.

Valentin me fait remarquer que les services de police fonctionnent, quoique les hommes soient désarmés par sécurité, d’ailleurs la police militaire assure l’ordre et les plus sûre. Je pense à mon explorateur de narines de ce matin, et fais semblant d’y croire.

Je lui propose, si son emploi du temps le permet, de faire un tour en ville, pour se rendre compte de visu, car je lui fais remarquer que j’ai la défense de la ville dans mes attributions. Il abonde dans mon sens et traîne le gros colonel avec nous, qui comptait bien se défiler.

Tout en sortant il donne des poignées de mains, distribue des ordres, gueule, rit, ameute son escorte qui prend les voitures d’assaut. On ne peut pas dire qu’il fasse dans la discrétion. Je prends place dans une voiture découverte avec lui, une bande à l’air vachard se juche un peu partout, armes menaçantes.

C’est parti, je lui demande de commencer par le port, car cette nuit, je n’ai pas tout vu. Il me scrute et dit:

« Ah, vous avez déjà fait un tour à ce que je vois. »

« Un vrai soldat s’assure toujours de ses arrières avant de dormir. »

« Ah ça, c’est bien vrai, c’est bien, » dit-il en me tapant sur la cuisse, et il se penche pour répéter mon propos au colonel sur le siège avant.

On fait le tour de la ville, le port la douane et ses cargaisons bloquées, la gare sans trains, le P.C. de la police, très calme, les issues de la ville, libres et non gardées, l’aéroport, qui est lui est sur Benguela, sorte de ville jumelle. Lui est gardé et des guetteurs occupent la tour de contrôle, les téléphones fonctionnent, et les militaires ont des postes de radio. Je pense que c’est le seul endroit auquel ils veillent et tiennent avant tout. Un DC4 anonyme dort près d’un hangar, il y a aussi quelques avions légers, mais rien qui ressemble à du matériel militaire.

De retour de cette tournée d’inspection, j’ai maintenant une idée plus précise de l’état des moyens dont ils disposent et de leur fonctionnement. En bref, si je m’en tiens aux ordres, tout est à faire. Il est évident que nous ne pouvons que jouer un rôle de figuration dans ce décor. Il faudrait une armée de spécialistes, des moyens, et une volonté qu’ils ne semblent pas posséder. Ce qui est dommage, car les portugais ont laissé les installations dans un état impeccable et bien qu’il ne reste que le personnel subalterne, tout est entretenu, comme si rien ne s’était passé. Le port entre autres est dans un ordre rigoureusement net, le personnel en place, en tenue impeccable, remorqueurs prêts à fonctionner. Ils n’ont même pas pensé à faire un avant-poste de surveillance aux abords du port. Il semblerait que la confiance ne règne pas envers tout le monde.

Valentin, harassé par cette incursion qu’il n’avait sans doute jamais faite, m’offre un whisky bien tassé, et convient d’une réunion des cadres politiques et militaires pour demain, car il ne faut pas perdre de vue que l’Unita et un parti révolutionnaire et que l’avis du parti prime sur un tas de considérations.

Je remonte dans ma chambre prendre quelques notes et faire le point. Ce boulot me plairait si j’étais sûr d’avoir le temps et les moyens, et que tout le monde y croit vraiment. Mais je doute que tous ces paramètres soient pris en compte par les principaux intéressés. Du balcon je contemple le spectacle de la rue qui est à l’image du boulot qui m’attend, un solide bordel. La rue est constamment encombrée de véhicules du parti ou militaires, qui sont les mêmes voiture civile « réquisitionnées » de la guimbarde au modèle de luxe.

Les couloirs de l’hôtel sont sillonnés de gens affairés, parlant fort, armés et tirant toujours des bagages pléthoriques à leur suite. On ne sait qui est qui et fait quoi. N’importe qui entre et sort de ce caravansérail.

J’ai bien l’impression que nous servons de leurre et que les grandes décisions se prennent beaucoup plus haut et plus loin. C’est comme ça qu’on se fait flinguer, et sans savoir pourquoi. Jusque là les gars ont fait ce qu’ils ont pu, prenant des initiatives au coup par coup sans trop savoir ce que cela donnerait, en enfants perdus. Après ce bilan personnel peu optimiste, je descends dîner et me couche.

Je décide de monter voir ce fameux front dès le lendemain, ça m’aérera les idées. De Vesdres est rentré seul pour remonter quelques vivres, j’attrape Hugues par un aileron et nous partons. Valentin m’a fait prévenir que le briefing prévu était remis à plus tard. Une façon comme une autre d’échapper aux questions embarrassantes.

Nous roulons vers le Nord dans le petit matin, les voitures vont bien. Lulu, me confie qu’ils les ont piratées ainsi que les postes de radio qui les équipent, d’ailleurs tout ce qu’ils ont comme équipement vient du même magasin. Rien n’était prévue pour les équiper.

Comme ils n’ont été intégrés à aucun groupe de l’Unita, ils n’ont pas de logistique. C’est une des qualités du soldat de fortune, la démerde, surtout chez les Francçais.

De Vesdres me montre au passage le pont dont qu’il a effectué le minage, un gros torrent qui coule dans un ravin rocheux sépare les deux rives. A 80 kilomètres de Lobito, une ligne de défense a été établie. C’est le point extrême où on trouve des forces de l’Unita. En fait de défenses, quelques bivouacs et de soldats désœuvrés, aucun abri ou retranchement n’a été construit. Quand on gagne on avance, quand on prend une trempe, on se cavale, drôle de stratégie. Ils ne connaissent que la guerre de mouvement. Creuser un trou ne leur vient pas à l’idée, et à la limite, ce serait déchoir. Les pièces de mortier ne sont même pas en batterie, malgré les conseils de De Vesdres, les officiers qui commandent n’ont rien fait. Ils attendent. Je me promets de les visiter au retour. Nous continuons 10 bornes plus loin.

Un col entre 2 collines, et nous dominons la plaine où coule la rivière, dont le pont a été détruit par les forces Sud-Af, lors de le repli sur ordre. Un massif rocheux d’où sort la rivière s’élève à droite. Un rideau d’arbres borde la rivière sur les 2 rives, jusqu’à la mer. Une belle position pour des gens qui voudraient en faire quelque chose. De plus, personne pour surveiller la coupure, qui peut être franchie par des fantassins.

Nous stoppons au pied du pont, ou tout au moins son accès, car ce n’est qu’un chaos de dalles de béton, hérissée de ferraillage. Lulu, m’assure qu’ils sont passés de l’autre côté sans difficultés et que l’on peut relever de nombreuses traces de véhicules. Il y aurait des crocos dans la rivière qui coule paisiblement, après être sortie furieuse des décombres du pont. Je regarde le haut de la barre rocheuse. Un bel endroit pour un poste de guet, j’appelle le  » Curé  » :

 » Personne n’est monté la haut ? « 

 » Non, je sais à quoi vous pensez, mais allez leur expliquer. » on reste à ruminer.

On décide d’aller casser la croute dans la ferme située dans la plaine qui mène à la mer. C’est dans sa partie haute une sorte de grande pièce qui donne sur une terrasse ombragée par un arbre que nous nous installons. Pendant que Lulu, prépare le frichti, le Curé me montre leur poste de « chouf », grâce à l’arbre on ne peut les voir. Seule la nuit est troublée par des bruits de moteurs et des lumières repérées près du pont. Ce qui tente à prouver que nos « amis » ne sont pas inactifs. Après le casse-croûte, nous plions et repartons, J’en sais assez sur ce front. Encore heureux que l’aviation ne soit pas de la partie, on en aurait pour deux jours à être reconduits à la frontière Sud-Af, genre  » blitz-krieg  » 1940.

Je comptais faire une visite aux typex cantonnés près d’un petit terrain d’aviation aperçu en montant, mais j’en parlerai avec Valentin auparavant, ne serait-ce que pour me couvrir. De plus nous n’avons pas avec nous l’équipe  » Tanganyika « , donc pas de dialogue possible. L’équipe  » Tanganyika  » du nom de son indicatif radio, et la bande du Major Bandwa,. C’est lui qui a reçu nos gars lors de leur arrivée. Bandwa, est de taille moyenne, le visage avenant et parle trois ou quatre langues, dont le Francçais. Fils de bonne famille, il a fait ses études au zaïre, comme beaucoup de fils de la bourgeoisie angolaise. On a dû le bombarder Major en fonction de ces critères, natif de la région, c’est un homme précieux, il déploie une activité qui contraste avec l’apathie générale. Je ne pense pas qu’il possède une expérience militaire quelconque, mais sa bonne volonté évidente y supplée amplement.

Il évolue avec une bande sympathique de personnages ou les métis sont en majorité, délurés et décidés. Equipés de Land-Rover, bien armés, tenue propre quoique très personnalisées, c’est la seule unité autonome solide que je verrai pendant cette campagne. Je ne sais pas trop de qui il dépend. Quoique déférent avec Valentin, j’ai remarqué qu’il gardait ses distances. Vito,, un ancien officier de fusiliers marins portugais lui sert de second sans complexes. Tout ça pour dire que dans cette aventure, rien n’est ni blanc ni noir.

En tout cas pour nous, c’est l’homme providentiel, je verrai vite que sans lui on ne pourrait rien faire. D’ailleurs, il colle à nous, persuadé, peut-être à tort, de notre efficacité. A 22 ans, il a l’avenir devant lui, et j’espère qu’il en sortira, car c’est un de ces types de valeurs dont l’Afrique a besoin.

 


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