OPS Comores 1978 - 1989


 
Extraits de « Corsaire de la République » par le Colonel R. Denard avec la collaboration de Georges FLEURY.
 

51 – Opération Atlantide

 

Gilbert Bourgeaud disparaît à jamais dans l’affaire du Bénin. Redevenu Robert Denard, j’accède aux voeux anciens de ma soeur en acceptant de me présenter à Grayan aux élections municipales. Pintat, le député de ma circonscription a insisté pour que je figure sur sa liste de candidats de la majorité. Tout en menant tambour battant une campagne électorale, je rencontre toujours mes amis des Comores. Saint-Hubert me presse de revenir très vite dans l’océan Indien. Le Bret me sollicite également mais pour enlever Abdallah et le livrer au tyran de Moroni, qu’il continue à estimer en dépit de toutes ses erreurs.

Ali Soilih mène en effet une politique de plus on plus néfaste a son pays. Sous couvert de le réformer, d’en finir avec les féodalités il bafoue les vieilles traditions et conduit son peuple vers le précipice. Je finis par me rendre aux arguments de ceux qui veulent mettre à bas son régime. Lorsque Saint-Hubert me demande comment je compte financer cette opération, je lui fais remarquer que ce sont ses amis, le président Abdallah en tète qui doivent les tout premiers mettre la main à la poche.

Un riche négociant indien, Ahmed Kalfane, se déclare alors prêt à financer le recrutement et l’acheminement des hommes nécessaires à renverser Soilih. Après de longues négociations d’approche, il réunit au restaurant La Pérouse, à Paris, les principaux personnages concernés.

Assis en face de Saint-Hubert et moi, le président Abdallah, qui se tient aux côtés de l’ancien député Mohammed Ahmed, m’expose la situation avec franchise. Il me confie qu’en dépit de sa fortune personnelle, il ne dispose pas des moyens nécessaires pour monter une opération d’envergure. Je lui propose alors une opération aérotransportée, en lui précisant que cent hommes bien entraînés me permettraient d’enlever Moroni, et que le raid ne devrait pas coûter plus de trois millions de francs.

C’est encore trop pour la bourse d’Abdallah. Échaudé par mon échec béninois, ne veux pas m’engager dans une manoeuvre au rabais à. l’issue aléatoire, et demande des subsides supplémentaires à mes amis de Rhodésie et d’Afrique du Sud. Une fois le principe de l’opération admis, je réclame le secret le plus absolu au président Abdallah et à ses compagnons et commence à recruter des hommes.

Mes plus fidèles compagnons de route se déclarent immédiatement prêts à me suivre, à l’exception de deux ou trois d’entre eux, dont Legrand, qui n’accorde aucune chance de succès à une opération aérotransportée. Pour les autres, je décide de prendre tout mon temps. Comme il n’est pas question d’accepter les candidatures douteuses d’aventuriers à la petite semaine, je fais établir un contrat moral comprenant quinze points que chaque recrue s’engage à respecter. L’essentiel de cette charte est résumé dans son dernier paragraphe :  » Le volontaire se doit d’être un bon soldat, discipliné. Il doit avoir un comportement irréprochable, être discret, secret même, être en bonne condition physique, prouver sa conscience professionnelle, être respectueux des us et coutumes du pays dans lequel il travaille et avoir l’esprit de camaraderie. Il doit sentir qu’il fait partie d’une élite efficace, chaleureuse et secrète. L’admission à cette sphère se fera au terme d’une sélection et sera réservée aux meilleurs. Les éléments indésirables seront bannis sans espoir de pardon. »

Puisant dans le fichier de l’affaire du Bénin, je me trouve rapidement à la tète de cinquante volontaires dont l’âge moyen ne dépasse pas trente ans. La plupart de ces hommes ont été au moins une fois des soldats de l’ombre. Ceux qui n’ont pas encore participé à des opérations spéciales viennent pour la plupart des troupes aéroportées, de la Légion et des commandos marine. Jamais je n’ai eu sous mes ordres une troupe d’une telle qualité.

Il est évident que cette affaire ne restera pas longtemps secrète, du moins auprès des services français. Je les mets donc au courant de ce qui se trame et reçois un aval de principe, couvert par la cellule africaine de l’Elysée. Afin de piéger les observateurs mal intentionnés, je fais circuler, par le biais de bavards impénitents, des fausses rumeurs sur une action imminente en Guinée équatoriale ou aux îles Sao Tomé.

Ali Soilih se tient sur ses gardes. Il devine que quelque chose se trame contre lui, tout en ignorant d’où viendra d’attaque. Je suis au fait de ses mesures de sécurité par son propre ministre des Affaires étrangères Mouzouar Abdallah, qui a définitivement compris que le marxisme, même à la sauce comorienne ne valait rien à son peuple.

Dégagé de mes soucis électoraux, puisque la liste sur laquelle je figurais a été battue, je consacre tout mon temps à la préparation de cette opération. Mais alors que les tractations sont bien avancées le gouvernement sud-africain revient sur ses engagements. Il me refuse le droit de transiter en Afrique du Sud lorsque j’aurai quitté Salisbury avec ma troupe. Des émissaires de Pretoria, gênés, plaident qu’ils ont été amenés à agir ainsi sous la pression de plus en plus forte des pays opposés à leur politique d’apartheid.

Je rends leur liberté à mes hommes, tout en leur conseillant de ne pas rompre le contact et me mets on quête d’une nouvelle forme d’opération. En attendant, j’entrepose les équipements de ma troupe en Rhodésie dont l’armée s’est enrichie de quelques-uns de mes volontaires.

Les choses traînent malgré l’appui actif de Jack Mallock, qui dirige à Salisbury une compagnie soeur d’Affretair, la Cargoman qui m’a déjà servi au Yémen et lors de ma première action aux Comores. Les contacts séreux qu’il m’a permis de nouer avec le sultan d’Oman achoppent. Le président Abdallah s’impatiente. L’affaire prend dès lors une mauvaise tournure, d’autant que nos bailleurs de fonds, Ahmed Kalfane en tête, qui eux aussi trouvent le temps long menacent de se retirer.

Afin de forcer le destin, je décide de m’investir à cent pour cent dans cette opération. Je rencontre une nouvelle fois le président Abdallah à Paris.

– Monsieur le président, lui dis-je. puisque vous ne possédez pas l’argent nécessaire à mener à bien l’opération qui vous ramènera au pou- voir eh bien, je vais contribuer à son financement !

L’ennemi d’Ali Soilih me fixe, incrédule. Il demeure bouche bée durant quelques secondes, puis prend mes mains dans les siennes lorsque je lui annonce que j’ai trouvé le million de francs qui nous manquait. Toutefois, je ne lui dis pas que pour réunir cette somme, j’ai hypothèque mon garage de Lesparre et raclé mes fonds de tiroirs.

De nouveau sur le bon rail, assuré, cette fois, d’une autonomie absolue, je revois l’organisation dans ses moindres détails. Puisqu’il ne m’est plus possible de lancer une opération aérotransportée à partir d’une base suffisamment proche de l’objectif, c’est par la mer que j’attaquerai.

Certains de mes compagnons me croient devenu fou. Ils me font remarquer qu’il est impossible d’acheminer en bateau une centaine d’hommes jusqu’aux Comores en faisant le tour de l’Afrique par la mer, ou même en empruntant le canal de Suez. Comme je me montre ferme et résolu, la plupart d’entre eux acceptent d’étudier mon nouveau plan. Tout désormais, n’est plus qu’une affaire de temps.

Comme le monde entier sait maintenant ce qui s’est passé au Bénin, j’imagine qu’Ali Soilih a renforcé les défenses de ses aérodromes. Mais il n’a sans doute pas songé que le danger pourrait venir de l’océan. Je passe donc en revue tous les types de bateaux utilisables dans cette affaire. Dans le même temps, Je reçois des nouvelles alarmantes des Comores. Avec ses miliciens du commando Moissi et ses techniciens tanzaniens que nul, parmi les états africains, ne songe à appeler mercenaires, l’homme que j’ai malheureusement contribué à mettre au pouvoir fait de plus en plus régner la terreur.

Le secret exige que je change une fois encore d’identité. Avec l’aide des services français, je deviens Henry-Antoine Thomas, né le 13 janvier 1930 à Mitwaba une petite ville de l’ex-congo belge. C’est sous ce nouveau nom que je crée une agence d’armement, la Compagnie de navigation pour le développement des Travaux maritimes – la CNDTM – domiciliée à Panama et qui a un bureau à Genève. Afin de mettre toutes les chances de mon côté, je suis doté de vrais-faux brevets de navigation qui font de moi, depuis juin 1967, un officier de marine marchande et un chef de quart depuis le 4 août 1970.

Devenir officier de marine marchande par un tour de passe-passe et créer une compagnie de navigation est une chose, armer un bateau en est une autre. Depuis l’affaire biafraise j’ai un faible pour les chalutiers hauturiers. Seul un bateau de ce type, dur à la mer, me permettrait de rallier sans escale les Comores par le cap de Bonne Esperance. J’ai une fois pour toutes renoncé à emprunter le canal de Suez où malgré le trafic intense, une troupe mercenaire ne parviendrait pas à passer inaperçue.

Ayant définitivement arrêté ma route, je m’adresse de nouveau au lieutenant de vaisseau Guillaume pour dénicher un bateau. Dans mes rêves, je l’ai déjà baptisé Antinéa, puisque notre opération a reçu le nom de code d’Atlantide.

L’ancien officier de la Royale gère maintenant une société de renflouage. Sachant que j’agis une nouvelle fois avec l’appui du gouvernement français, qui a tout intérêt à ce qu’Ali Soilih soit renversé, il accepte de m’aider sans poser de questions.

René Journiac suit en effet l’affaire de près. Afin d’en arrêter les modalités, il me donne rendez-vous dans un appartement parisien. C’est un agent du SDECE qui m’y conduit. Je reconnais d’abord la rue où il me mène, puis l’immeuble dans lequel nous entrons et enfin l’appartement où m’attend le représentant des Affaires africaines et malgaches. Sans doute suis-je surveillé depuis pas mal de temps, puisque cet appartement est celui d’une de mes petites amies responsable de la formation des hôtesses d’Air-France ! Je pense que c’est un gag dû au hasard.

Et décembre 1977, Pierre Guillaume m’annonce qu’il a enfin trouvé un bateau qui devrait me convenir. Il s’agit du Cap-Fàgnet, un ancien morutier qui a longtemps labouré les fonds de Terre-Neuve et du Groenland. Il a ensuite été transformé en bâtiment de recherches géophysiques par la Marine nationale. Il est maintenant mouillé à Lorient où il attend un acquéreur depuis que son armateur a été mis en faillite.

Pierre Guillaume et moi auscultons méthodiquement le vieux bateau, Malgré la rouille qui le gangrène et l’état d’abandon dans lequel on l’a laissé, c’est encore un bon bâtiment. Il mesure soixante-quinze mètres de long et jauge mille quatre cent dix tonneaux. Il est capable de transporter une bonne cinquantaine d’hommes, ce qui me suffit dans la mesure où j’ai revu mes effectifs à la baisse. Après quelques discussions avec la dame qui a été désignée comme Syndic de faillite, nous nous mettons d’accord sur un prix d’un million deux cent mille francs. Pierre Guillaume estime qu’il faudra débourser au moins huit cent mille francs supplémentaires pour rendre le rafiot habitable.

Saint-Hubert fait immatriculer le Cap-Fagnet à Panama sous le nom d’Antinéa, puis l’enregistre le 6 mars 1978 au consulat panaméen de Gênes. J’ouvre un bureau de la CNDTM à Lorient, dans l’immeuble même des anciens propriétaires du chalutier, rue du Bout-du-Monde, un nom qui me ravit.

Le président Abdallah approuve mon plan. Par souci de sécurité, il prend le nom de code de  » Bako « , ce qui veut dire  » le sage « . Mohammed Ahmed reçoit celui de  » Gache « , et j’hérite du nom musulman de Saïd Mustapha M’Hadjou, qui signifie  » l’Arbre de vie « .

Une fois l’Antinéa un peu débarrassée de sa rouille, je lance les travaux de réfection avant de passer au recrutement de cinquante commandos et des cinq vrais marins capables de la mener en un mois aux Comores.

 


 

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