Comores 78 - Hugues de Tressac


 

Je retrouve Jean-Luc à la gare de Lorient, lui aussi soulagé d’en finir avec l’attente. Entrepôt, arsenaux, CGT, quais des brumes. Nous apercevons enfin, au milieu de la rade, le Cap Fagnet, chalutier Terre-Neuvas désarmé et rouillé. Un Zodiac nous attend à quai, nous embarquons. De près, le Cap Fagnet parait plus imposant. Soixante-quinze mètres de long, nous apprennent les marins. Plus pourri aussi, manifestement il n’est pas en état de prendre la mer. C’est un de ces chalutiers traditionnels pour la pêche sur le coté, supplantés par les « pêche arrière ». Devenu inutile comme un yacht qui gémit dans une marina et se meurt, c’est lui que nous allons d’abord faire revivre, et qui va m’offrir ma première histoire d’amour avec la mer. Nous montons à bord par une échelle de corde gigotante. « Le patron est au bout du pont. »

J’aperçois un homme, grand, charpenté, la cinquantaine. Seul à la proue pissante de rouille du grand navire, comme une incarnation de l’aventure sur fond marine, au petit matin breton…

Suffoqué, Jean-Luc me glisse à l’oreille:

« Bob Denard!
– Bob quoi? »

Voilà que le quinquagénaire de forte taille s’avance de sa démarche un rien claudicante, que j’apprendrai être légendaire, ses yeux bleu-gris nous percent avec chaleur. Incontestable, le personnage à de la gueule, et une réputation si j’en juge par la réaction de mon ami. Un visage ouvert qui appelle la sympathie, et les manières directes, amicales, des séducteurs confiants.
« Bonjour, bienvenue à bord, je m’appelle Antoine Thomas. » L’accent bordelais lesté de cailloux des gaves pyrénéens.
– Jean-Luc Sarron.
– Hugues de Tressac.
– C’est moi qui dirige la mission. Pour ce qui est de votre travail voyez avec Jean-Louis, notre médecin. »

Jean-Louis, bras droit du patron, nous montre notre cabine et nous initie à la vie à bord. Des que
nous sommes seuls, Jean-Luc, surexcité, explique à la bleusaille que je suis l’incroyable personnalité d’ « Antoine Thomas ».

« Tu n’as jamais entendu parler de Bob Denard, la star du mercenariat! Baptisé par les journalistes le condottiere, le roi des mercenaires, “ à l’étoffe d’un maréchal d’Empire ”, ils prétendent qu’i1 tient une officine en coups tordus, entretient une armée privée. C’était lui il y a un an, rappelle-toi, ce coup d’État raté au Bénin, pour renverser Kérécou, une centaine de mecs surgis d’un avion surprise. Jamais rien d’aussi risque dans les annales. Ils se sont plantés à cause de fuites. Les Nord-Coréens les attendaient. Mais ils ont réussi à se rembarquer. Tous, sauf un Belge descendu et un Guinéen prisonnier, je crois. Ce type a tout fait, tout : le Katanga, le Yémen, à nouveau au Congo, blessé à la tête, hospitalisé à Salisbury, puis les livraisons d’armes au Biafra pour de Gaulle, le Kurdistan, les Comores, l’Angola avec l’Unita il y a deux ans, et le coup loupé du Bénin
l’année dernière. Quelle chance! Mon vieux, si on est avec lui sur ce rafiot ce n’est pas pour de la géophysique, nous sommes embarqués pour la Grande Aventure!

– Et a ton avis, où va-t-on?
– Ça, tu m’en demandes trop. Tu comprends, après le coup du Bénin avec comité d’accueil, il doit
prendre un maximum de précautions… »

Jean-Louis frappe à la porte de notre cabine, confortable petite cabine d’ailleurs, dans le château
arrière.
« Le patron part pour Paris, il voudrait vous voir avant. »
Nous montons sur le pont. Il est là, décontracté, pas du tout formel, regard attentif, « jaugeur »,
amusé.
« Mon colonel, je…
– Appelle-moi patron. Écoutez, nous devons évoquer vos salaires. Je ne peux vous donner que quatre mille francs par mois pour commencer. Nous verrons après si on peut faire mieux. Le travail consiste à remettre ce bateau en état de naviguer en haute mer. Il y en a pour des semaines. Vous arrivez tous les deux de Rhodésie?
– Les Grey’s Scouts.
– Parfait. C’était dur?
– Pas trop.
– Vous êtes restés combien de temps?
– Huit mois.
– Eh bien, pour le moment il faut s’occuper du bateau. Messieurs, vous m’excuserez on m’attend. »
Ma première tenue de combat sous les ordres du condottiere sera un bleu de travail, ma première

arme un marteau à piquer la rouille. Nous sommes quatre à cette tache, avec Jean-Baptiste et Donatien.
Notre age, manifestement « la moelle ». Donatien Coutra était au Liban, il ne connaît pas l’Afrique.
Jean-Baptiste Pouyet a déjà l’air lié au Vieux par une relation d’amitié.

Ce mois de janvier est semblable à une Berezina bretonne et nous cassons la glace sur le pont. Nous
commençons à spéculer ferme sur la vraie destination et le but ultime du voyage.

La prodigieuse aventure à venir, que n’aurait pas reniée Hernan Cortés lui-même, dans le droit fil de
ces conquérants français du XVIIIe autoproclamés maharadjas aux Indes, ou de ce roi de Patagonie né a Angoulême au siècle dernier; l’épopée des temps modernes digne d’Alexandre le Grand que nous allons vivre, cette fabuleuse conquête, qui se profilera à l’horizon d’un royaume fou, commence par deux mois de travail ingrat dans le port sinistre de Lorient.

Serai-je à la hauteur pour peindre cette fresque? Que n’ai-je tenu un journal… J’étais un jeune chien,
il ne me reste que la mémoire.

Le patron est souvent absent, il rentre cependant au bateau avec régularité. Frugal – il ne fume ni ne
boit -, simple, jamais distant, il sait trouver les mots qui le feraient suivre en enfer, en tout cas au bout du monde sans même savoir où. Il possède ce magnetisme qui soulève la jeunesse, aventurier de haut vol il sait que les hommes ont d’abord besoin de rêves, d’horizons élevés faisant appel à ce qu’ils ont de meilleur, dans l’échec même ils ne se souviendraient que de l’énergie les ayant portes au bout d’eux-mêmes, si loin. Avenant et mystérieux, il nous sonde discrètement et j’ai l’impression de progresser dans son estime. Un soir où il rentre de Paris, il m’appelle sur le pont et me sort son numéro de charme.

« Dis-moi, Hugues, tu ne m’avais pas dit que tu étais radio? »
Non, pas lui! Me voila une fois de plus repéré comme l’intello de service qui va rester planqué à
l’arrière.
« Juste un peu de morse pendant mon service .
– Hmm… Il est possible que j’aie besoin de tes services plus tard. »

Il ne m’en dit pas plus ce soir-là mais s’intéressa davantage à ma personne. Étais- je fiable à cent pour cent? Les transmetteurs, comme les interprètes de sommets entre chefs d’État, sont les messagers de tous les secrets. Et puis, un matin, cinq semaines plus tard, je sentis qu’il me faisait confiance, de sa manière directe, à fond.

« Hugues, tu seras notre radio pour la campagne géophysique en préparation. Tu vas revenir à Paris avec moi tout à l’heure pour mettre au point quelques détails techniques…»
Même à la droite du Père, je préférerais l’aventure « ouverte » mais je ne peux lui refuser ça.

Le film. Je me retrouve pénétrant dans la « Piscine », boulevard Mortier, « le pape des mercenaires » Bob Denard à mes cotés. Lui: costard bien coupé, cravate, l’œil séducteur, très vieux beau homme d’affaires ou service diplomatique; moi: mon vieil imperméable Burberry’s, ce que j’avais de mieux pour février. Rendez-vous dans le bureau du planton avec le colonel G. tout aussi encivilé que nous. La rosette. Présentations sommaires. J’ai l’impression qu’ici seul ce colon est dans la confidence. Il m’introduit auprès d’un technicien déguisé d’un uniforme de capitaine avec lequel je mets au point une procédure de communication codée.

Un peu de technique : il me remet un exemplaire des Sept Piliers de la sagesse, et en garde un autre
pour lui. Ce sera notre grille, nous utiliserons une nouvelle page chaque jour. Pour émettre: d’abord,
diviser le message à transmettre, et la page du livre, en groupes de cinq lettres, ignorant les mots. Puis, chiffrer le message à l’aide du système simpliste A = 1, B = 2, etc. Ensuite, ajouter le chiffre de la première lettre du message au chiffre de la première lettre du livre, ce qui donne une somme qui correspond à la place dans l’alphabet de la lettre à transmettre. Et ainsi de suite. Le résultat, incassable, est une suite hermétique de lettres: CHXGY GTRCX…

A l’arrivée, le correspondant, équipé du même livre à la même page que l’émetteur, effectue l’opération inverse, une soustraction. Ce petit jeu me fait gagner trois jours de quartier libre à Paris, « pour les adieux ». Denard part chez quelque suave maîtresse de la Rive droite, je vais embrasser la petite Agnès à la Bastille.

De retour, présentation au commandant Guillaume, conseiller naval de Denard. Encore un personnage mythique: i1 est le Crabe-Tambour, héros du film de Schoendoerffer qui vient de sortir, dans la foulée de son livre dévore en brousse. A peine plus agé que le patron, longiligne roux tacheté, profil de corsaire d’un Monfreid celte, le nez mince et fort.

Plus de faconde, plus intello que Denard, bouillant, comme en effervescence culturelle permanente,
mais avant tout un marin breton, il écrit sa légende malgré lui, se fout de sa réputation, à la différence du Vieux qui la cultive. La famille est au complet. A partir d’un certain seuil de liberté, le monde est petit.

Essais en mer aux Glénans par force neuf. Rebaptisé Antinéa, le bâtiment commence à avoir fière
allure.Je rends mes tripes pour ma première expérience salée. Néanmoins, cette sortie inaugurale me
confirme dans l’amour de la mer, une sorte d’adoubement maritime. Radio, je suis passe de la cale à la passerelle où je m’initie à la navigation. Épreuve réussie pour le bateau.

Branle-bas de combat, l’affaire se corse, le Vieux et Gérard, notre mentor avec Jean-Louis, ramènent quarante-six fusils de chasse, achetés un par un dans des supermarchés de la région bordelaise. Les fuites à l’origine de la catastrophe béninoise auraient eu leur source chez les fournisseurs en armes de guerre et Bob a décidé de ne plus prendre le moindre risque de ce coté-là. Nous voici équipes de calibres 12 cinq coups semi-automatiques ou à pompe. Rassurez-vous, nous aurons aussi, au mollet, des poignards de plongée, un peu camelote mais ils font de l’effet. Tout est psychologie. Nous achetons des treillis noirs, neufs, martiaux, très impressionnants, et des bérets verts. Le gigantesque bluff se met en place. Je touche une douzaine de talkies-walkies, pacotille de grande surface, jouets pour pères Noël.

Dans les derniers jours, seize baraqués embarquent, présentés comme « les plongeurs » à l’équipage.

Le grand départ. Le Crabe-Tambour nous a déniché un capitaine had hoc, Faquet, pirate véritable,
anneau à l’oreille… Grassement rémunéré, il ignore notre destination mais sait devoir ne pas poser de questions. Le courant passe instantanément avec cette espèce de hippie, réfractaire au moule universel comme nous. En revanche, le Vieux n’a pas trouvé de mercenaires mécaniciens de marine, il a été contraint d’embarquer trois diésélistes traditionnels de la Marchande qui, avouons-le, ne sont pas du tout dans la confidence. Avec l’arrivée des « plongeurs » l’atmosphère se pimente de secret, et d’une hiralité vaudevillesque à leur égard. Nos syndiqués marine, réglo, treizième mois, partagent notre vie depuis le début mais croient de bonne foi partir mesurer les canaux de Patagonie.

Nous sommes en mars. Force dix le deuxième jour, tempête dans le golfe de Gascogne. Le pont est
ravagé, les chaînes d’ancre cognent dans les creux. Durant mon quart à la barre, projeté d’un bord à l’autre de la passerelle, je vis mes rêves marins d’adolescence. L’étrave plonge tant que l’hélice sort de l’eau, l’arbre de transmission vibre comme s’il allait disloquer la coque. Le capitaine Denard ordonne la mise à la cape. La moitié de l’équipage est hors de combat dans ses vomissures. Passe le cap Finisterre (la pointe occidentale de l’Espagne) la mer se calme et Faquet m’apprend à faire mon premier point au sextant, c’est la fierté.

Dix-neuf jours d’escale à Las Palmas, Canaries.

Nous retrouvons à couple avec un cargo cubain hérissé d’antennes suspectes. Barbudos?
Ambiance de grand port sous le soleil, bars et prostituées. D’un coté de la lagune : les matelots du
monde en goguette. De l’autre: les Scandinaves défraîchies à la poursuite de petits canaris. Au
milieu, zone tampon: les duty free shops. L’énorme ventre de l’Antinéa est caréné en cale sèche. La
coque ressortira repeinte à neuf. Le chef mécanicien boit… hors du secret, il pose des questions, parle trop et à n’importe qui. Indemnisé, il est vidé par le premier avion. Ainsi disparaissent les gêneurs, la grande sanction est le renvoi chez les caves, loin de l’aventure. Denard, d’un saut à Paris, ramène un autre responsable machine, plus jeune et hors du coup lui aussi. La nuit précédant le départ, soudain nous embarquons incognito vingt-cinq gaziers supplémentaires qui s’entassent sans un bruit dans les postes avant.

 


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