Comores 78 - Hugues de Tressac


 

Devant nous, chauve et empâté la quarantaine en col Mao, l’intellectuel du Quartier latin au pouvoir, devenu tyran délirant qui a saigné son archipel, le Caligula des Comores, l’inconséquence en plus, qui a mis en fuite jusqu’aux ambassadeurs, hormis le Chinois. Et même lui était effrayé par « l’état lycéen » surarmé, omnipotent et iconoclaste, dans un pays si respectueux des traditions, des vieux hadji qui ont accompli le pèlerinage à la Mecque…

Air France ne desservait plus le pays, les pauvres pécheurs préféraient fuir en haute mer sur leur pirogue à balancier « galawa » plutôt que de vivre sous son régime de terreur, alors il avait fait détruire toutes les embarcations, interdit la pêche et, pour finir, la pratique de l’islam! Il est devant nous, le collectiviste au compte numérote, l’affameur mégalomane et paranoïaque, à notre merci.

Denard s’isole avec lui dans le salon pour une rencontre au sommet entre les deux anciens complices, du temps ou Soilih apparaissait comme un jeune leader politique, moderniste mais réaliste et plein d’avenir. Personne ne connaîtra jamais ce dialogue qui dut valoir son pesant de noix de coco (suisses?). Puis, nous menottons le despote sur son lit. Il n’en mène pas large. Le patibulaire Mélis, dit « Gueule d’amour », est choisi comme nounou pour veiller sur lui

Mais où sont passés les commandos Moissi, milice révolutionnaire d’adolescents en crise, les « hommes nouveaux», la seule véritable force de frappe du régime? Mes parents me croient à cette seconde en Terre de Feu. J’établis un contact radio fébrile avec les autres groupes.

Bonnes nouvelles. Le camp militaire de Voidjou et la gendarmerie de Kandani sont pris. Pas de résistance significative à Kandani ou huit mercenaires ont neutralisé en un éclair une centaine de soldats et leurs instructeurs tanzaniens. A Voidjou, en terrain découvert, Carcasse a dû allumer les sentinelles, le groupe a éclaté dans le camp, tel un cauchemar fondant sur les militaires endormis.

Nos gars tiennent en respect l’armée comorienne entière au bout de leurs fusils de chasse. Guère motivés par le régime devenu fou, pris par surprise, les militaires n’ont pas réagi. Là résida la force de Denard et son génie: il ne les a pas contraints au combat, sinon nous aurions été taillés en pièces.

A présent, ces « militaires de carrière » s’en remettent à nous ,ils nous sont reconnaissants d’avoir surgi de la nuit tels des zorros, sans provoquer de massacre. Nous laissons deux chiens de guerre à la présidence. Dans la longue Mercedes présidentielle noire, nous rejoignons Noël à la gendarmerie de Kandani. Aucun problème, il a la situation bien en main. A Itsandra, nous faisons la jonction avec l’essentiel du groupe de Bracco (les restants contrôlent Voidjou), et nous filons vers Radio Comores, premier objectif civil.

Nous sommes accueillis avec une joie incrédule. Les Comoriens pressentaient un coup d’État, tous l’attendaient. A présent ils n’osent y croire. Le jour se lève, Austerlitz mauve sur l’océan Indien. On arrive en ville Les Comoriens matinaux découvrent avec stupeur ces commandos maquillés de noir, en uniforme étrange, horde dispersée, aux aguets, qui remonte la rue principale de Moroni en surveillant les ouvertures et les toits, spectaculaire.

Alors vint notre triomphe. Nous partîmes quarante-six, mais tant à nous voir marcher avec un tel visage, les plus épouvantés reprenaient de courage… Comme une traînée de poudre la nouvelle du coup se répand, nous nous retrouvons trois mille en arrivant au port. Tout de suite la liesse est considérable, sur la place centrale elle devient raz de marée. Nous volons de victoire en victoire, la population déchainée nous désigne les bâtiments des commandos Moissi. Entourés de milliers de Comoriens inconscients du danger nous les investissons.

Par bonheur aucune résistance, les « commandos» se sont volatilisés, c’est la panique chez les apprentis sorciers. Sans coup férir, nous prenons la poste, dont je m’occuperai le lendemain. Je profiterai de ma position de quasi-ministre des Communications pour expédier un premier télégramme, à mes parents: Tout va bien, lettre suit.

En attendant, je rencontre le directeur des Postes, logé sur place, qui nous assure de sa sincère collaboration empressée. Je lui intime l’ordre de geler pour le moment toute liaison avec l’étranger.

Dehors, les femmes hululent d’interminables youyous. Au mi- lieu d’une foule dithyrambique nous arrivons à la prison. Elle est pleine à craquer de politiques. Les gardiens ont fui par la grande porte restée ouverte.

Denard fait sauter par balles les serrures des cellules et c’est ainsi que nous aurons notre seul blessé :un ricochet frappe à l’épaule Daniel, qui pour une fois n’est pas hilare. Comme des centaines d’autres, Abbas Youssouf, prisonnier le plus populaire, tombe dans les bras de Denard en pleurant d’émotion. Il sera ministre de la Défense dans une semaine.

Tous nos objectifs sont atteints, le coup d’État est réussi, les Comores sont libérées. Nous pouvons à peine progresser dans la foule qui voudrait nous porter en triomphe. Des femmes se prosternent devant Noël et son chien noir car un devin local avait annoncé que la liberté reviendrait « d’un homme blanc accompagné d’un chien noir» (à la suite de cette prédiction, Soilih, superstitieux comme souvent les tyrans, avait fait abattre tous les chiens noirs de l’archipel…).

Le Vieux est superbe, vrai roi des Comores, couvert de lauriers et de colliers de fleurs d’ylang-ylang, rayonnant en tête du cortège de joie apocalyptique, il vit l’apothéose de sa bonne étoile, la communion du peuple, un triomphe romain, recueille les césars et jouit des enivrantes vibrations de la gloire. La foule le presse, il aime ça il est aux anges, il s’envole…

Couverts de fleurs, adulés tels des dieux, il est encore trop tôt pour se réjouir. Le pillage ne demande qu’à commencer, nous devons assurer l’ordre. Nous retournons à Radio Comores. Le Vieux émet un communiqué où, pour l’étranger, il essaie de faire croire à un coup d’État d’origine locale, il se présente comme le « colonel Said Mustapha M’HadJou », proclame l’instauration d’un « directoire politico-militaire», demande à la population l’indulgence pour les gardes-chiourmes du pouvoir précédent et annonce des élections à brève échéance. « Comoriens vous êtes libres… l’armée est dissoute », puis ce sera: « J‘ai cinquante ans je désire m’établir ici, y prendre pour femme une Comorienne… »

Le lendemain, Jean-Louis et quelques mercenaires partent pour Mohéli, la plus petite des trois Comores indépendantes. Ils ne viennent pas avec le projet de « prendre » Mohéli afin de dégager le camp militaire, encerclé, depuis l’annonce du coup d’État dans la capitale, par une population‘ vengeresse..

Il reste Anjouan, l’île fief de l’ancien président Abdallah qui, à cet instant, attend prudemment à Paris les résultats de notre audace. Face aux six cent soixante soldats qui nous y attendent, Bob Denard pourrait au mieux aligner vingt hommes. Après un fantastique bluff menaçant à la radio, il tire à pile ou face… C’est Bracco et un seul autre mercenaire qui s’envoleront pour Anjouan, aux commandes du Cessna de Soilih. A eux deux, se présentant comme « des plénipotentiaires désirant éviter un bain » de sang, ils recueillent la reddition de l’île sans combat.

Partis dans la clandestinité, une poignée, succès est complet. A Mayotte, la seule île de l’archipel restée territoire français à la suite du référendum de 1975, on observe de loin les dernières convulsions en date des trois sœurs indépendantes. On espère seulement qu’il n’arrivera plus de « boat people » montés sur pirogue galawa. Un certain soulagement tout de même car Soilih avait constitue une armée spéciale de débarquement dans le dessein proclamé de « libérer Mayotte »…

A Moroni, ma première mission est de remettre en état les transmissions internationales et inter îles. Les nuits qui suivent le coup, je réside à la présidence. Ali Soilih y est prisonnier, consigne dans sa chambre. I1 n’a plus besoin de ses nombreuses chaussures et je lui en pique une paire : de superbes mocassins noirs, sport et inabordables, vrai chic désinvolte, le genre que je préfère.

Nous primes la ville et la rendîmes au roi… Huit jours plus tard, Abdallah arrive par avion de la Reunion. Politicien de longue date, député sous la Quatrième, éphémère premier président des Comores indépendantes, il fut détrôné par Soilih, avec la bénédiction active de la France pour n’avoir pas attendu le référendum d’autodétermination. Malin et commerçant dans l’âme, taille modeste, petites oreilles de Mickey, nous l’appellerons Tonton. Il serre les mains de tous ses corsaires. Je le toise: non, décidément il est minuscule, ses chaussures à talonnettes ne seraient pas à ma pointure.

Prise d’armes à l’aéroport, il est acclamé par la foule et sera élu en octobre. I1 faut dire que, prudent, il était le seul candidat… Lui et Denard sont les deux financiers du coup d’État, avec un troisième larron, épicier en gros appelé à devenir vice- président.

Le bilan du renversement du « tyran le plus redoute de l’océan Indien » n’est que de sept morts. Quatre sentinelles, dont celle qui fut poignardée sous mes yeux. « Les sentinelles ne sont jamais innocentes », dixit le Vieux. Plus le chef de la police et deux de ses acolytes, mitraillés dans la 4L «la disparition de ces trois tortionnaires est un soulagement pour l’humanité » dixit le même).

Dans toute l’île, nous trouvons des « Citernes» où des Comoriens croupissaient, de pauvres paysans le plus souvent sur un caprice des commandos Moissi. Le pays est ruiné et il reste quatre-vingt mille francs dans les caisses de l’État. Ou est passe l’argent ?

Un huitième décès ne va pas tarder à alourdir le bilan : celui d’Ali Soilih lui-même. Bob refuse de le livrer à la foule qui réclame jour et nuit sa mort. Au contraire, grand seigneur il use de toute son influence pour le protéger. Mais le directoire politico-militaire, mis en place par Abdallah décide de déférer Ali Soilih devant un tribunal coranique, ce qui signifie être lapidé ou décapité. Lors du précédent coup d’État, Soilih s’était contenté d’exiler Abdallah. Magnanime avec les caisses de l’État, il lui avait même donné un million de francs pour s’installer à Paris. Eh oui, avant d’être piégé par son messianisrne, Soilh a été bon prince, généreux, et il se rappelait combien il est difficile pour un Comorien de se loger dans cette ville.

Ce coup-ci, le Vieux lui ménage une sortie honorable. « Je te laisse le choix. Tu restes ici et tu seras jugé, condamné et exécuté. Ou bien tu sors et tu tentes ta chance…»

On imagine que Soilih, au demeurant courageux, ne put s’empêcher d’espérer « Merci mon colonel ! »

Toute cette histoire n’était donc qu’un jeu? Vous avez tout compris, comme vous êtes fair-play, vous êtes vraiment le roi des Comores! »

Non, Ali. J’aurais pu te cacher dans le coffre de ma voiture, t’aider à sortir, mais il y a les massacres d’innocents à Iconi, les tortures, il y a cette foule dehors qui scande ta mort jour et nuit, qu’on ne peut disperser. Il y a cette haine, ces débordements de vengeance que déjà nous contrôlons à peine, ces milliers de dénonciateurs épistolaires et pétitions vengeresse, cette bile qui se déverse depuis le coup et dont on ne sait que faire. Il y a ces « merci, merci! », ces pleurs de joie, cette population qui me baise les pieds, toutes ces mains que je serre. Abdallah n’était pas couvert de sang quand tu l’as gracié.

Soilih tente sa chance. Denard, qui a rendu aux Comoriens leur religion, est-il capable de prier ?

Il n’a aucun ressentiment personnel contre Soilih. Comme beaucoup d’autres, celui-ci s’est fourvoyé en voulant faire le bonheur du peuple, le bonheur de force à la Pol Pot… Et comité de ceci sur comité de cela, propagande et endoctrinement, et la fuite en avant clans la terreur.

Une minute plus tard, à l’extérieur du palais, une rafale de Kalashnikov, «la reine des révolutions »… Une sentinelle comorienne a surpris Ali le déchu, furtif, courant vers un taillis, et l’a aussitôt percé de trous d’un diamètre d’entrée de 7,62 mm. Ce n’était que justice. Je peux témoigner de la peur irrationnelle qu’il inspirait encore à la foule, comment elle exigea de voir son cadavre pour croire à sa mort. Sa dépouille fut promenée à travers les rues, à travers l’île, tête nue dans un linceul blanc.

Alors seulement les Comores comprirent qu’elles étaient libres et commencèrent de nouvelles fêtes, sous les palmes de la présidence et partout sur le passage du cortège funèbre.

Nous sommes les vainqueurs, d’assaut nous prenons Babou, le seul bistrot à servir de l’alcool, et pour l’ivresse, sans même une bagarre, nous cassons chaque soir une partie du mobilier. Le lendemain matin, l’un de nous, mandaté, vient payer les dégâts. Le soir nous sommes de nouveau accueillis à bras ouverts chez Babou. La plupart des Comoriennes sortent voilées de leur chiromanis colorés, les enveloppant des pieds à la tête, mais les mêmes font preuve d’une grande liberté de mœurs, le chirornani ôté. Un mois après, la population fait encore la bamboula sans discontinuer, des convois de voitures couronnées de fleurs, bourrées à craquer, klaxonnent comme pour mille « grands mariages ».

Nous avons conquis un royaume qui nous acclame, le rêve suprême de tout aventurier. Un triomphe comme nous n’en connaîtrons sans doute plus de notre vie. Pourtant, il faut rester vigilant, les progressistes de l’OUA, l’Organisation de l’unité africaine, s’indignent, les Tanzaniens pro-chinois trépignent, la région entière connaît une effervescence craintive, des renforts cubains seraient arrives a Madagascar. Sur les dents, nous organisons des tours de garde à la plage d’Itsandra, où il est si facile de débarquer…

Et nous recrutons afin de constituer une nouvelle armée, à partir de zéro. Étonné lui-même par l’ampleur de l’enthousiasme populaire sur sa personne, au-delà de ses espérances les plus optimistes, et désirant expliquer la salubrité de son action, Denard finit par répondre aux sollicitations de la presse.

 


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