OPS Atlantide Comores 1978


 

60 – La garde réussit l’inspection

Les deux compagnies de la garde présidentielle occupent le camp Kandani sur les hauteurs d’Itsandra à un kilomètre de Moroni. Grâce à l’argent sud-africain, cette troupe, dont le président Abdallah se montre fier, tranche nettement par son homogénéité et sa tenue sur le reste des Forces armées comoriennes.

Les hommes du commandant Charles sont en tenue noire lorsqu’ils assurent la garde à la Présidence et le reste du temps, en tenue camouflée. J’ai moi-même imagé il y a déjà longtemps l’insigne que mes hommes arborent sur leur béret vert. Une hache de licteur à 1ame d’argent et aux fascines dorées repose sur un globe terrestre blanc tranchant en entaille sur un fond noir. Le tout est barré par un étroit bandeau rouge supportant 1’inscription qui résume ma philosophie : Orbs patria nostra, le monde est notre patrie. Pour personnaliser cet insigne aux Comores, le bandeau rouge devient vert avec un croissant et quatre étoiles figurant les quatre îles.

En assistant aux mouvements de cette garde, Je songe que ceux qui croient que le nouveau régime de Moroni ne tient que grâce à la présence d’une horde dépenaillée feraient bien de venir se renseigner aux sources.

Les offices de la garde ressemblent comme des frères jumeaux aux officiers de toutes les troupes régulières. Bien encadrés par Marques, le capitaine Laurent et Riot, les Comoriens de Ghys attirent la jalousie des autres composantes des FAC renforcées par quelques officiers détachés par Paris au titre de la coopération. Ces derniers se contentent, pour la plupart de quelques temps de service et dès 13 heures, s’adonnent à la sieste ou à la pêche.

Dans le souci de mieux remplir mes engagements envers le président Abdallah et mes bailleurs de fonds sud-africains, je décide de faire évaluer les réelles capacités de la garde présidentielle par un observateur impartial. Le commandant François, qui sert au Gabon, arrive à Moroni au mois d’avril 1980 pour inspecter les hommes de Charles. Au terme d’une mission de quelques jours, il rédige un rapport à la fois circonstancie et rigoureux  » La garde présidentielle, écrit-il, inspire dans tous les milieux comoriens la crainte et le respect. Enviée par les FAC et les coopérants militaires français qui ne lui arrivent pas à la cheville, elle se livre à des manifestations de présence aussi discrètes qu’efficaces, maintient un rythme d’activité très soutenu, exempt de toute routine, et s’efforce de parfaire son instruction militaire. »

En ce qui concerne le commandement de l’unité, le commandant François considère que Charles est l’homme de la situation. Il lui apparaît comme le seul à la fois en mesure de commander la garde et de maintenir les relations extérieures à un bon niveau. Le capitaine Laurent est également bien jugé : « Malgré son jeune âge, il fait preuve de l’autorité nécessaire pour assumer les fonctions d’adjoint.  » Selon le rapport ce commandant de compagnie, qui remplit également les fonctions de public relations auprès du président Abdallah qu’il suit dans tous ses déplacements, est « techniquement compétent, doué pour les relations humaines et sera bientôt capable de mener seul une unité autonome. » Celui qui retient le plus son attention est le lieutenant Marquès, pour son efficacité de meneur d’hommes et de technicien.

Au cours de son inspection, le commandant François s’est comporté comme l’aurait fait, en France n’importe quel officier chargé de tester les qualités d’une unité régulière. Jouant avec habileté de la nuance, il est loin d’estimer que tout est parfait au sein de la GP. S’il qualifie certains officiers d’excellents exécutants » et d’autres « d’hommes de confiance », il ne se gêne pas pour éreinter ceux qui, regrettant sans doute le manque d’action directe, ne se conduisent pas comme de véritables chefs.

Plus enclin à l’indulgence, je trouve des excuses à ces hommes. Ils doivent se contenter d’une vie de garnison au lieu de vivre les aventures qui furent miennes lorsque j’avais leur âge.

L’ancien officier de la Légion note également que les soldats comoriens ont atteint un bon niveau sur le plan de l’action individuelle, même si leur professionnalisme n’atteint pas encore celui des Européens qui les encadrent. Selon lui, les seuls vrais problèmes de la garde sont la vétusté et l’exigüité des cantonnements de Kandani, le manque de moyens de transmission, et la faiblesse des stocks de munitions, dus à un évident manque de soutiens financiers. Alors que le président Abdallah espérait tout le contraire, le commandant François affirme qu’il serait impossible, en l’état actuel des choses, de songer à épaissir les rangs de la garde, ni même de tenter d’améliorer sa mobilité.

– Mon colonel, me déclare-t-il après m’avoir remis son rapport, la garde présidentielle, malgré les quelques réserves que je vous présente, est le plus sûr garant du régime et de la sécurité du président Abadallah.

C’est tout ce que je voulais entendre. Pour le reste, je m’efforcerai, petit à petit d’améliorer les choses.

L’organisation de la garde présidentielle ne me fait pas oublier ce qui se passe à Paris. Le 6 février. René Journiac qui s’était révélé proche des idées d’Abdallah et n’avait jamais voulu dresser trop embûches sur ma route, est mort dans un accident d’avion. Je ne sais rien de Martin Kirsh. L’homme qui lui a succédé à la tête des Affaires africaines et malgaches. La président Abdallah est aussi soucieux que moi. Il redoute que la disparition de Journiac ne compromette les bonnes relations qu’il entretient avec le président Valéry Giscard d’Estaing.

Je tente de le rassurer en lui expliquant qu’il doit sans se cabrer, laisser venir les réactions de Paris. Je lui conseille aussi de s’en remettre à la sagesse de son autre  » ami  » Jacques Foccart, qui dans l’ombre exerce toujours son influence sur les affaires africaines. Cependant comme je crains aussi que le climat ne se détériore entre Moroni et Paris. Je conseille au commandant Charles de veiller à ce qui ses officiers ne tombent jamais dans le piège des provocations, d’où qu’elles viennent.

Avant de repartir pour le Gabon le commandant François m’a conseillé de m’investir un peu plus dans les affaires des Comores afin d’y insuffler quelque rigueur. Freddy Thielemans, mon initiateur à la vie africaine, qui m’a rejoint et pris le nom de Lesage, me seconde désormais dans les affaires civiles. Nous nous rendons vite compte qu’il n’est malheureusement pas possible de mettre sur pied une économie moderne aux Comores, tant les combines – 1e m’karakara traditionnel – régissent le quotidien de leurs habitants.

Ce m’karakara est tel que trente pour cent seulement des vingt-cinq millions d’aide maintenant alloués par Paris sont affectés à leur véritable destination. Le reste s’évapore entre les différents frais de fonctionne- ment des services et va dans la poche de quelques prévaricateurs sans pudeur qui s’empressent de le placer à l’étranger.

Bien que renaissante, l’administration est lourde au point que je suis obligé de faire lanterner les investisseurs étrangers prêts à se lancer dans l’hôtellerie et les infrastructures touristiques. Comme je compte beau- coup sur le tourisme pour relancer l’économie de l’île, je fais remarquer au président Abdallah et à Ahmed Abdou son directeur de cabinet acquis lui aussi à mes idées, que rien n’avancera tant que le Code des investissements étrangers ne sera pas, une fois pour toutes, élaboré par le ministère des Finances et entérine par les députés.

S’il voit loin, Abdallah ne mesure pas assez les difficultés du présent. Il se contente de me conseiller la patience. Alors que tout aurait été possible dans l’enthousiasme de la mise à 1’écart d’ Ali soilhi, je crains que le commerce de l’ylang-ylang de la vanille, du coprah et des clous de girofle dont les cours sont pourtant à la hausse, ne suffise pas à fournir de quoi acheter les milliers de tonnes de riz et de viande nécessaires à la survie de la population.

Malgré un fort taux de mortalité infantile, les Comoriens risquent de se retrouver si nombreux dans les vingt ans qui viennent que la famine régnera sur les trois îles. Alors que j’ai milité pour la relance de l’agri culture, Je m’aperçois, au cours de mes tournées, que la terre est de plus en plus souvent laissée en friche. Heureusement, la ferme modèle de Sangani, en passe de prospérer, sert déjà d’exemple.

L’utopie révolutionnaire d’Ali Soilih a laissé partout des traces indélébiles. Alors que la vie a repris un cours presque normal, les étudiants manifestent de plus on plus souvent. Maintenant que le spectre de la terreur marxiste s’est éloigné, les anciens opposants à Soilih, ceux-là mêmes qui ont aidé Abdallah à reprendre le pouvoir, ne cachent plus qu’ils rêvent de renverser le nouveau régime.

Parmi ces opposants figure le prince Kemal, qui réclame la mise en place d’un Comité de salut public. De leur côté, Mouzouar Abdallah Abbas Djoussouf, que j’ai pourtant sauvé d’une mort certaine en mai 1978, et Mohamed Ahmed, l’ancien coprésident de la République reprochent à Abdallah de diriger ses affaires avec ses fils. Selon son humeur du jour, le président s’indigne ou s’amuse de leurs complots, dont il n’ignore rien grâce au service de renseignement que j’ai mis en place. Lorsque la grogne est trop forte, le m’karakara étant ce qu’il est, Abdallah l’endort en distribuant de l’argent à ses ennemis les plus actifs. Tout rentre alors dans l’ordre, mais pour combien de temps ?

Confiant dans les promesses que lui avaient faites René Journiac et Jacques Foccart, le président ne m’écoute plus lorsque je lui conseille de s’appuyer sur la France, et aussi sur l’Afrique du Sud. En dépit de ce désaccord, il n’y a pas, entre nous un mot plus haut que l’autre. Abdallah me laisse libre de mes propos et admet que j’interprète les siens. Quand il a quelque chose d’important à me dire il ne s’adresse jamais à moi directement, mais par le truchement d’une tierce personne. C’est ce qui se passe lorsqu’il décide de me faire comprendre qu’il est temps pour moi de reprendre un peu de distance. Je rentre donc à Paris. Peu de temps après, je retourne brièvement aux Comores, le temps de voir naitre Hamza, le fils que me donne mon épouse comorienne. Presque au même moment, le commandant Charles épouse officiellement Asma, l’une des filles de notables que nous avions libérées de la prison le 13 mai 1978.

A force de le côtoyer, je me suis attaché au président Abdallah. Au retour de son exil, je ne le quittais pas d’une semelle. J’ai partagé son intimité. Je me revois même, après nos repas communs, faisant la vais- selle avec lui et sa secrétaire. Je décide donc de le protéger à la fois de ses amis et de ses ennemis, quand bien même ce serait à son corps défendant.

Le 10 mai 1981, alors que je suis à Biarritz, François Mitterrand bat Valéry Giscard d’Estaing aux élections présidentielles. La victoire des socialistes, décidés à gouverner avec les communistes, va sans nul doute bouleverser la donne. Ecourtant mes vacances, je rentre à Paris pour suivre de plus près la suite des événements.

 


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