OPS Atlantide Comores 1978


 

62 – Soldats à tout faire aux Comores

Alors que je croyais avoir gagné définitivement la confiance d’Hissène Habré, nos relations commencent à se détériorer. Le revirement du président du Tchad, désormais reconnu par la France, se traduit d’abord par des retards de paiement. Mes hommes font alors des heures supplémentaires en assurant le déminage de quelques zones truffées de pièges au profit d’une compagnie de travaux publics pressée de reprendre ses chantiers. Mais leurs dangereux efforts sont vains puisque la société en question n’honore pas ses promesses de rémunération.

Après les soucis d’ordre Administratif, arrivent des attaques plus directes. Mon officier traitant de la Piscine m’avertit que le SDECE, devenu la DGSE – directions générale de la sécurité extérieure – doit prendre contact avec Hissène Habré. J’apprends aussi que cet organisme rameute déjà quelques volontaires choisis parmi les réservistes du 11e Choc, et découvre que ce recrutement a été confié à Legrand.

Comme je ne tiens pas à entrer en concurrence directe avec mon ancien second, je lui propose de me retirer de l’affaire à condition qu’il continue d’utiliser mon équipe en place au Tchad. Il refuse net. Je réclame quelques explications à Paris et apprends que l’initiative de cette manipulation viendrait d’Hissène Habré lui-même. J’écris alors au pré- dent tchadien, qui me répond qu’au contraire, c’est Paris qui lui a imposé la nouvelle équipe.

La stratégie a été mise en place par Christian Nucci, responsable du Carrefour du développement un organisme qui sert maintenant de couverture aux actions secrètes de la France en Afrique. Elle est imparable. Hissène Habré a contraint paris à s’engager dans son combat après avoir menacé de faire appel aux Américains. Désormais assuré de bénéficier de larges livraisons d’armes lourdes il peut aussi compter sur l’appui aérien d’appareils de 1’armée française repeints pour l’occasion aux couleurs tchadiennes. Il apprécie surtout de ne plus avoir un franc à débourser pour l’entretien de sa garde, puisque les salaires des volontaires recrutés par Legrand, sont assurés par le ministère de la Coopération.

Bien que certains à la Piscines ne voient aucun inconvénient à ce que deux équipes françaises se déploient au Tchad je décide de quitter le pays. Au moment où je m’en vais, François Mitterrand donne son accord pour que la France lance, à partir du 10 août 1983, une grande offensive baptisée Manta afin de reprendre Faya-Largeau qui vient de tomber aux mains des troupes de Goukouni Oueddei encadrées par des Libyens.

Les transports lourds de l’armée de l’Air française déposent sur l’aéroport de N’Djamena des compagnies de Légion et de parachutistes tandis que huit Mirage et Jaguar bombardent les positions rebelles.

Hissène Habré ayant assuré son pouvoir grâce à l’opération Manta, le président Abdallah lui en veut de s’être sépare de nos hommes avec si peu d’égards pour les services rendus. Le 8 octobre 1983, il profite de la réunion d’un sommet franco-africain organisé par la France à Vittel pour le prendre à parie.

– Ainsi, lui lance-t-il, sans se soucier d’être entendu, tu ne veux plus de mes mercenaires ! Tu as pourtant été bien content de les trouver lorsque tu étais dans la merde ! N’oublie pas que c’est grâce à eux, donc à moi, que tu as repris le pouvoir !

Puisque le président tchadien n’a même pas voulu faire délivrer le certificat de décès que je lui réclamais pour la famille de Jean-Baptiste, je tiens, moi aussi, à dire à Habré ce que j’ai sur le coeur. Je lui adresse à Vittel une lettre au nom des « frères d’Ahmed Lucky  » les compagnons de combat de mon officier tombé à Goz.

 » Monsieur le président, lui écris-je, vous voici en France où vous sont enfin rendus les honneurs dus au rang que vous avez si chèrement acquis. Permettez-nous de vous dire, à cette occasion, combien nous apprécierions de votre part un signe quelconque de reconnaissance, aussi discret soit-il, pour ceux qui ont été vos frères d’armes et qui, par le sacrifice de leur vie vous ont permis d’atteindre cette position que vous briguiez.

Vous n’avez pas pu oublier le courage et la fidélité qu’ils vous ont témoignés sur cette longue route qui vous a conduit de Ouadi-Barri, à Guereda, Am-Zoer, Abéché, Oum-Hadjer, Goz, Ounianga-Kébir et Gouro d’octobre 1981 à mars 1983.

Quelques mots de votre part pour le dire honoreraient la mémoire de tous ceux qui reposent aujourd’hui dans les sables du désert. Ils justifieraient, à défaut de l’apaiser, la peine qui est encore la nôtre de les avoir perdus à jamais et contribueraient peut-être à vous mieux concilier la chance dont vous aurez encore besoin.  »

Sans vouloir jouer au devin Hissène Habré doit méditer encore aujourd’hui son destin qui l’a conduit en exil.

De retour à Moroni, le président Abdallah se montre, à mon grand étonnement, de plus en plus hésitant à accepter l’aide accrue que les Sud- Africains me proposent. J’ai beau lui expliquer que Pretoria n’a d’autre ambition que de préserver la liberté du canal de Mozambique et, surtout de s’assurer la clientèle fidèle des Comores, il ne se décide pas à jouer franc-jeu avec eux. Il évoque l’apartheid pour justifier sa prudence.

– Monsieur le président lui dis-je alors, pourquoi ne vous rendriez- vous pas en Afrique du Sud en voyage privé ? Vous pourriez ainsi juger sur place de l’appui qu’on vous propose.

Je lui explique que les choses changent en Afrique et que Sékou Touré lui-même a déclaré devant les instances de l’OUA :

– Les Blancs l’Afrique du Sud sont des Africains. Ils peuvent donc, et il faut le leur dire en face, venir s’asseoir à la table des négociations et être présents sur les bancs de l’OUA.

L’idée fait son chemin. Après avoir rencontré Sékou Toure au cours d’une conférence réunissant des chefs d’Etat africains, Abdallah décide de suivre mon conseil.

Je retourne à Pretoria afin de préparer le voyage avec Freddy Thielemans, qui vient de s’y installer en tant que représentant commercial des Comores, avec un statut diplomatique.

Au matin du 10 avril 1983, le jet immatriculé au Botswana dans lequel ont pris place le président Abdallah, Saïd Hassan, gouverneur de la Grande Comore, Saïd Kafé, ministre des Affaires étrangères, Ahmed Abdou, directeur de cabinet présidentiel et Najib Dakwan, chef du protocole, se pose sur la piste de l’aéroport militaire de Waterkloof. Je me tiens dans le salon d’honneur près de Pik Botha et de Glenn Babb, un jeune diplomate qui occupe un poste important au ministère des Affaires étrangères de Pretoria.

L’avion est déjà arrêté depuis quelques minutes, mais personne n’en descend. Pik Botha m’interroge du regard. Je vais aux nouvelles et apprends que le président Abdallah refuse de poser le pied sur le sol sud- africain tant que je ne serai pas à ses côtés. J’explique la situation à Glenn Babb et rejoins les voyageurs.

Je pensais qu’Abdallah avait définitivement surmonté ses craintes. Je me trompais. S’il accepte en effet de débarquer de l’appareil, il m’explique que nous devons d’abord prier afin de purifier la terre sud-africaine. Et c’est ce que nous faisons. Paumes tournées vers le ciel devant la poitrine, nous prononçons une fatiah à haute voix. Après avoir dit « amin » en ramenant les mains sur le front le président accepte enfin d’aller retrouver ses hôtes qui, de loin ont assisté au rituel en se demandant ce qu’il signifiait. J’explique à Glenn Babb ce qui vient de se passer. Le diplomate, rassuré, traduit le message à Pik Botha et le cérémonial d’accueil commence.

J’ai élaboré avec Glenn Babb un programme de visites destinées à montrer à Abdallah les réalités de la République d’Afrique du Sud. Nous nous rendons au Centre de recherche scientifique et industrielle et à l’Institut national de recherches de l’industrie du bâtiment. Nous survolons Johannesburg et Pretoria en hélicoptères, puis écoutons, au Cap, les discours des ministres du Commerce extérieur, de l’industrie et du Tourisme et celui du commandant en chef des armées. Des réceptions ont lieu dans différents ministères. Abdallah me semble tout à fait revenu sur ses préjugés lorsque, le 13 avril 1984, il paraphe enfin avec Piet Botha un protocole d’entente entre les Comores et l’Afrique du Sud.

Dans la foulée, le président des Comores signe un accord concernant la construction de la cite de l’Oasis à Moroni et contracte un prêt de cinq millions de francs afin d’acheter des dérivés d’hydrocarbure.

Le climat entre les deux pays étant désormais au beau fixe, j’obtiens des Sud-Africains une rallonge de quatre millions de francs pour le fonctionnement de la garde présidentielle. Toutefois, les dirigeants de Pretoria, Pik Botha en tête, ne réussissent pas à persuader Abdallah de reconnaitre officiellement leur pays mis au ban de l’Afrique. Ils n’obtiennent même pas l’assurance de pouvoir installer à Moroni une représentation commerciale officielle.

Sitôt rentré, Abdallah, désormais sûr de pouvoir compter sur l’appui de Pretoria ne se prive pas de durcir sa position vis-à-vis de ses opposants. Ces derniers ainsi que Mouzouar Abdallah, pourtant gracié, n’ont pas admis le résultat des élections. Ils réclament une dissolution de l’Assemblée fédérale et une nouvelle consultation populaire.

Mouzouar s’agite tellement qu’Abdallah m’ordonne de le placer à nouveau en résidence surveillée. Il n’y reste pas longtemps. Ayant trompé la surveillance de la GP, il s’enfuit en avion vers la Tanzanie avec l’aide d’Yves Le Bret qui continue à entretenir en Europe un climat hostile à Abdallah.

Apres l’évasion de l’un des leaders de l’opposition, les Forces armées me paraissent de plus en plus divisées et, en tout cas, bien incapables d’assumer le rôle qui leur est dévolu par la Constitution. Même si le président Abdallah a dévoilé ses faiblesses au cours de ces derniers mois, il demeure encore à mes yeux le seul homme capable d’entretenir la confiance des Sud-africains et des autres investisseurs potentiels qui assureront bientôt je n’en doute pas, le bien-être des Comoriens. Je décide donc de tout faire pour que perdure son pouvoir grâce à la GP de Charles, véritable bras armé du pouvoir qui compte maintenant quatre compagnies, dont une section, spécialisée dans le renseignement, permet de savoir au jour le jour ce qui se trame.

Les volontaires de la Garde, encadrés par une trentaine d’Européens, ne se contentent pas d’assurer le maintien de l’ordre. Quoique encore insuffisants, les moyens dont ils disposent leur permettent de venir en aide aux villageois privés d’eau ou qui réclament la réfection des pistes menant à leurs hameaux. Ils servent d’ambulanciers lorsqu’il s’agit de conduire un malade, un blessé ou une parturiente à l’hôpital de Moroni.

Hommes à tout faire, les soldats de la garde présidentielle acheminent vers les villages les plus reculés du ciment ou des tôles ondulées destinés à réparer les cahutes des paysans. La ferme modèle de Sangani, depuis longtemps débarrassée de ses ruines et de ses friches, commence à prendre belle allure avec l’impluvium que j’ai décidé d’y aménager afin de pallier le manque d’eau. Malgré ce que proclament à l’étranger les alliés de Mouzouar Abdallah, les Comores sont loin d’être une république bananière où quelques mercenaires manipuleraient, telle une marionnette, un président fantoche.

 


Pages: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23

 
©2008-2019 ORBS Patria Nostra - Tous droits réservés - Contact - Site réalisé par |iN| iNuage