OPS Atlantide Comores 1978


 

65 – Des ministres sud-africains aux Comores

En France, les élections législatives du 16 mars 1986 ramènent à l’assemblée nationale une majorité de droite. Des lors, j’espère voir revenir aux postes clés de véritables spécialistes des affaires africaines et notamment Jacques Foccart que j’ai toujours tenu au courant de mes actions. En attendant, je m’efforce de mener à bien mes tâches comoriennes.

La monnaie sud-africaine perd régulièrement de sa valeur, si bien que l’augmentation substantielle des crédits accordés par Pretoria pour 1’entretien de la garde présidentielle s’avère vite insuffisant. Je conseille donc à Marquès de revoir son budget à la baisse.

L’amiral Putters, s’il ne peut rien faire de plus sur le plan financier, se montre encore plus coopératif que son prédécesseur quant à la formation de mes hommes. Les volontaires comoriens sont de plus en plus nombreux à se rendre en Afrique du Sud afin de recevoir une instruction de qualité concernant les transmissions et l’entretien mécanique des véhicules. Des sections entières y passent leur brevet de parachutiste. L’amiral me fournit également assez de munitions pour que Marques fasse tirer ses hommes à toutes les armes. En dépit de ses difficultés financières, la GP conserve ainsi tout son prestige auprès de la population et domine en qualité et technicité les unités des Forces armées comoriennes.

Par l’entremise de Freddy Thielemans, je continue à aider les agents et les démarcheurs commerciaux de Pretoria coincés par l’embargo. Les documents officiels dont je les dote leur permettent en effet de voyager dan les pays le plus ouvertement hostiles à l’apartheid.

Je défends d’autant plus volontiers les intérêts sud-africains que le président P, W. Botha a proclamé à deux reprises, en août 1985 et en janvier 1986, que le concept d’apartheid était dépassé. Il était temps.

Moi qui n’ai pas de préjugés, je me rappelle avoir pleinement mesuré la distance qui me séparait des Sud-Africains blancs lorsqu’en 1984, je suis descendu, en compagnie de mon épouse comorienne dans un hôtel du centre de Pretoria. J’ai senti sur moi leurs regards surpris, ou même inquisiteurs, qui signifiaient : « mais que fait donc cette femme de cou- leur au Burghers Park ? « . Sans doute faudra-l-il des années à l’Afrique du Sud pour mettre fin au système de l’apartheid. Mais elle semble s’être engagée sur la bonne voie.

Une fois encore, j’essaie de convaincre Abdallah d’offrir aux Sud- Africains la reconnaissance diplomatique qu’ils lui réclament.  » Tel que je les connais, monsieur le président, ils sauront alors se souvenir de ceux qui, dans les moments difficiles de leur histoire, les auront aidés à retrouver leur place dans le concert des nations. Cessons de les culpabiliser, de les frapper d’ostracisme. Vous êtes parmi les sages de l’Afrique, ils attachent beaucoup d’importance à votre jugement, pour que prévale le dialogue sur la violence.  » Mais si le président m’écoute, il refuse de se rendre à mes arguments.

Avec l’arrivée de Jacques Chirac à Matignon, Jacques Foccart effectivement retrouve son pouvoir. J’espérais secrètement que le retour de la droite aux affaires mettrait un terme aux poursuites intentées contre mai par les Béninois. Je déchante vite. Le 25 août 1986, la justice relance cette action.

Malgré la menace judiciaire qui pèse sur moi, je me rends régulière- ment en Suisse sous l’une ou l’autre des identités fournies par les services français pour rencontrer des chevaliers d’industrie et des négociants de haut vol. C’est à Genève, où je me suis installé dans un appartement que j’ai transformé en base arrière pour remplacer celle de Paris que je fais la connaissance du baron Jean Edouard Empain. Même s’il a été écarté des affaires familiales à la suite de son enlèvement rocambolesque de janvier 1978, il a gardé d’importants contacts dans le milieu des affaires.

Après quelques discussions je peux donc annoncer à l’amiral Putters qu’il pourra compter sur l’appui discret de cet homme encore jeunes et qui ne semble pas diminué par les difficultés qu’il a traversées.

Tandis que la France fait l’apprentissage de la cohabitation, à Moroni, l’opposition fait alternativement souffler le chaud et le froid. Sans doute las de vivre en exil, Mouzouar Abdallah et Ali M’Roudjae semblent parfois décidés à lâcher du lest. Le prince Saïd Kemal et Mohammed Taki eux, se montrent beaucoup plus fermes. Ils exigent toujours le départ d’Abdallah et je sais, de source sure, que Taki a noué des contacts avec des membres influents du RPR. Il me fait d’ailleurs approcher par l’entremise de mes officiers en place à Paris pour savoir si j’ai toujours autant d’estime pour l’homme que j’ai remis au pouvoir en 1978.

Pendant que les exilés s’agitent, Abdallah, plus fin manoeuvrier que jamais, assure son pouvoir en multipliant les procès. La menace maintenant permanente d’un coup d’état ne l’empêche pas de recevoir des hôtes de marque. C’est ainsi que, le 26 aout 1986, il accueille avec de franches démonstrations d’amitié Yasser Arafat, le chef de l’OLP qui venant de Madagascar à bord d’un avion mis à sa disposition par l’Irak, se rend au Zimbabwe afin d’y participer à une conférence des chefs d’Etat africains.

Le climat politique se durci de jour en jour a Moroni. Mon deuxième Bureau accumule des renseignements concernant des troubles à venir. Faute de pouvoir accorder un crédit absolu à toutes ces informations, je conseille à Marques de décortiquer les plus plausibles. Les agents de la GP infiltrent donc quelques groupuscules particulièrement agités. Lorsque l’un d’eux heureusement mal armée décide d’attaquer dans la nuit du novembre au 1er décembre 1986 le camp d’Itsoundzou afin de délivrer les coupables de la mutinerie de mars. Marques n’a aucune peine à l’empêcher d’aller au bout de son projet. Quatre individus tombent dans le piège tendu par un élément de la GP, tandis que six autres prennent la fuite.

Lâchés par leurs commanditaires, capturés, ces six hommes, interrogés à tour de rôle par la GP font des aveux concordants. Le groupe une fois les prisonniers d’Itsoundzou libérés, envisageait de lancer une attaque contre les unités des Forces armées comprennes cantonnées à M’dé.

Le 4 décembre, Magnus Malan ministre de la défense de Pretoria discrètement à Moroni. Il visite les installations de la garde présidentielle et les chantiers de construction financés par son pays Les Tanzaniens se plaignent de ce voyage qu’ils considèrent comme une insulte pour les pays de l’Afrique de l’Est.

Le ministre sud-africain, lui, se déclare enchanté par ce qu’il a découvert aux camps de Kandani et d’Itsoundzou. Il me promet de ne jamais laisser tomber la garde et me demande de lui adresser un rapport concernant ses besoins les plus urgents Lorsque mon visiteur s’en est allé. Je suis heureux que le président Abdallah qui, pour une fois a montre de la fermeté, me raconte comment il a mis un terme aux remontrances de son homologue tanzanien.

– Je lui ai dit que Je ne pouvais pas empêcher quiconque fût-il sud- africain de venir passer quelques Jours de vacances chez nous J’ai profitée de l’occasion pour lui expliquer que si le sac de ciment coûte deux fois moins cher en Afrique du Sud qu’en Tanzanie, il faudrait être fou pour payer le prix fort !

La France n’apprécie pas non plus la visite de Malan, et le fait savoir par l’intermédiaire de son ambassadeur, qui multiplie les remarques insidieuses au cours d’un entretien avec Abdallah. Le président comorien n’apprécie guère ces reproches voilés et réagit vivement :

– Monsieur l’ambassadeur, déclare-l-il d’un ton sec, sachez que les Comores sont un état souverain et qu’elles ne doivent de comptes à personne !

Au lendemain de la visite de Magnus Malan, de nouveaux soucis m’assaillent. J’avais donné des consignes afin que les comploteurs arrêtés par la GP ne soient pas maltraités. Je suis bien mal remercié de ma clémence : trois d’entre eux tentent de s’évader à 1’aube du 6 décembre et tombent sous les balles de leurs gardiens.

L’opposition brandit évidemment les trois morts comme des oriflammes. De trois, ils passent à sept dans les colonnes d’Arica Confidentiel. Une autre publication, la Lettre de l’Océan Indien, qui s’en est déjà souvent prise à la garde présidentielle, s’empresse d’annoncer que les morts du 6 décembre présentaient des blessures horrible et que leurs corps étaient mutilés alors que les trois médecins qui ont autopsié les corps n’ont constaté aucune trace de violence, sinon les impacts de balles.

A la suite de ces événements, des mouvements de colère animent les FAC, ainsi que la Gendarmerie. Des hommes désertent, d’autres sont limogés sans raison valable. Comme les forces de police ont été dis- soutes au mois d’aout sur ordre du gouverneur de la Grande Comores la GP demeure plus que jamais l’unique garante de la stabilité du régime.

Malgré tous ces traças, j’envisage l’avenir de l’archipel avec optimisme, fort des promesses vite tenues par Malan et de l’apparente détermination d’Abdallah qui n’a plus que deux ans à gouverner. Mais ma sérénité est bientôt entamée par les notes confidentielles que m’adressent mes agents parisiens au sujet de Mohammed Taki. Ils sont maintenant persuadés que ses contacts du RPR ont décidé de l’aider à prendre le pouvoir, en échange d’une union plus étroite avec Paris et l’abandon des revendications concernant Mayotte.

La pression de mes ennemis se fait si forte à Paris que je décide d’aller plaider directement notre cause auprès de Jacques Foccart. Le véritable maître de la politique secrète de la France en Afrique m’accorde bien volontiers un rendez-vous mais, malencontreusement bloqué par une manifestation dans le centre de Paris, je ne réussis pas à le rejoindre à temps. Sitôt rentre à Moroni, je m’empresse de lui écrire. Apres lui avoir présente mes excuses, j’évoque la mauvaise image que certains donnent des Comores et qui, j’en suis convaincu, ne repose sur aucun fondement, sinon l’intérêt personnel de ceux qui la colportent. Ma missive se poursuit en ces termes :

 » Bien que l’incohérence qui consisterait à vouloir compromettre un travail de près de dix années me paraisse être le meilleur garant de ma fidélité à venir, je tiens à votre disposition tous les éléments et arguments nécessaires pour finir de vous convaincre de ma loyauté.  »

Jacques Foccart, je le sais, est surtout inquiet du rôle influent que joue l’Afrique du Sud aux Comores. Ce ne sont pas les rapports des gens de la coopération, civile ou militaire, qui pourraient dissiper ses craintes. Bien décidé à justifier l’aide des Sud-Africains, je n’hésite pas à affirmer qu’elle n’a pas pour objectif de supplanter la France :  » Cette aide, relative pour eux bien que providentielle pour nos Petites Comores, ne traduit qu’une volonté bien légitime d’établir au mieux un dialogue avec un pays voisin.  »

Au moment où j’adresse cette lettre à Jacques Foccart, la campagne pour les élections législatives démarre aux Comores. Très vite, des troubles éclatent, si violents que je dois me résoudre à faire intervenir la garde. Plus de deux cents manifestants rejoignent leurs meneurs derrière les barreaux.

Les résultats du premier tour, qui se déroule le 22 mars, se passent de commentaires. Vingt-deux députés sont d’ores et déjà élus, avec 100 % des voix. « Toutes les ficelles ont été tirées  » proclame Omar Tamou, le ministre de l’Intérieur. Des bureaux fantômes ont été ouverts, certaines urnes remplacées par des caisses remplies d’avance, des cartes d’électeurs ont été subtilisées… Faisant fi de mes conseils et de mes mises en garde, Abdallah a confisqué, à son profit, le jeu politique.

 


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