OPS Atlantide Comores 1978


 

66 – La lutte des clans pour le pouvoir

Depuis juin 1986, je savais qu’un coup d’état se préparait à Paris. Mais j’ignorais alors que certains anciens de la garde présidentielle étaient impliques au plus haut point dans le complot visant à mettre au pouvoir l’ancien président de l’assemblée fédérale des Comores, Mohammed Taki.

Le lieutenant Max Vieillard, alias Servadac, est le premier à avoir basculé dans le camp des ennemis d’Abdallah. Cet ancien de la GP me tient rigueur de ne pas l’avoir nommé capitaine. En décembre 1986, lors d’un passage à la Réunion. Il a été approché par un certain Daniel Trofflet qui s’est déclaré inquiet des modifications apportées par le président Abdallah à la Constitution, modifications qui risquaient prétendument d’entraver l’avènement de la démocratie aux Comores.

Le 18 avril 1987, Vieillard quitte la garde présidentielle. A son arrivée à Paris, il est accueilli André Cau, le responsable de mon antenne parisienne, qui s’est, lui aussi, rangé dans le camp de Mohammed Taki, avec Patrick Ollivier.

Mes officiers revoient Daniel Trofflet. Ils conviennent de mettre sur pied l’assassinat du président des Comores. Vieillard, dont je n’ai eu qu’à me louer durant les deux années qu’il a passées à la GP, rencontre alors Mohammed Taki qui lui confie la mission délicate de rentrer à Moroni afin de préparer la phase finale de l’opération.

Vieillard s’ouvre alors de ses projets au sous-lieutenant Chabassol, un officier renégat de la GP qui est en permission à Paris, et qui revient à Moroni le 30 avril. Entre-temps, j’ai été mis au courant de ce qui se tramait. Immédiatement arrêté, Vieillard reconnait sa participation au complot. Il prétend que la position de la garde, pas plus que la mienne d’ailleurs, ne sont menacées par les plans de Taki.

– Je devais m’explique-t-il, aller en Afrique du Sud après avoir repéré une dernière fois l’entourage du président Abdallah. Trofflet m’y attend pour le 10 mai.

Mon ancien lieutenant exprime sa déception de n’avoir pas obtenu son troisième galon. Il déclare aussi, pour sa défense, que le comportement de la garde l’a déçu durant les derniers mois. Selon lui, elle a largement débordé de son cadre initial. Elle est devenue, dit-il, un instrument de terreur mis au seul service d’un tyran aveuglé par sa puissance.

Alors que quelques-uns de mes hommes me paraissent décidés à régler à leur manière, que je devine expéditive, le sort de Vieillard, je l’expulse des Comores en lui conseillant de ne plus jamais y remettre les pieds. Quant à son complice, le sous-lieutenant Chabassol je me contente de le chasser définitivement de la GP. A peine suis-je débarrassé de mon ancien lieutenant que mes agents m’apprennent qu’un professeur du lycée de Hombo, à Anjouan, se repend depuis plusieurs semaines en dis- cours prônant l’avènement d’un islam radical à l’iranienne. Surnommé l’Ayatollah, cet enseignant veut obliger les femmes à se voiler de la tète aux pieds et exige le renvoi de tous les étrangers vivant aux Comores. En outre afin d’éradiquer la consommation d’alcool qui est une insulte à Allah, il réclame la fermeture des bars, des hôtels et des restaurants.

L’Ayatollah n’est pas sur Anjouan le seul tenant d’un islamisme pur et dur. L’un de ses protecteurs, Ahmed Ali, très lié à l’ambassadeur d’Iran à Madagascar, ne se prive pas non plus de réclamer le départ des cadres de la GP. Quelques extrémistes chiites, armes de haut-parleurs, s’enhardissent à venir durant quelques nuits vociférer des imprécations dans les rues de Mutsamudu. Puis, en plein jour cette fois, une large banderole apparaît sur une place de la ville. Ce calicot, vite retiré par des membres des forces de l’ordre proclamait :  » Le Coran est notre constitution. Mourir pour Allah est notre fidélité suprême. »

Les agents Téhéran manoeuvrent de façon si évidente que les enseignants détachés par Paris prennent peur et dénoncent l’émergence d’un irréversible mouvement religieux qui selon eux, ne peut mener qu’à une révolution de type iranien.

Il me paraît clair que cette agitation annonce de nouveaux troubles. Paris semble en être aussi persuadé que moi. Revenant curieusement sur sa ligne de conduite, le ministre de la Défense, André Giraud, me fait savoir par le truchement d’un officier en garnison à la Réunion, qu’en cas de coup dur, il me suffirait de réclamer officiellement de l’aide pour que des troupes accourent à Moroni en moins de cinq heures. Afin de faire bon poids. On m’annonce aussi qu’une compagnie basée à Mayotte arriverait, elle, en deux heures à Moroni.

A cette offre logistique ambiguë succède une promesse matérielle qui constitue pour moi une heureuse surprise. Après une judicieuse intervention de Pik Botha, le gouvernement ouest-allemand accorde en effet une aide de deux millions de deutsche Mark au Comores. Pik Botha, désirant sans doute marquer tout l’intérêt qu’il porte encore à nos affaires, s’empresse d’écrire, le 1er octobre 1987, au président Abdallah.

 » Cette aide financière, souligne-t-il, assurera la continuation du développement de votre pays que vous avez entamée pour le bien-être et le progrès de votre peuple. Le renforcement d’un gouvernement fortement anticommuniste contribuera sûrement à la stabilité et à la paix dans notre région du monde et aura une influence positive et favorable sur nos voisins. »

La fin de l’année 1987 et les premières semaines de 1988 sont marquées par u regain de l’agitation islamiste. Pour ne rien arranger, Dulcie September, la représentante de l’ANC, le Congrès national Africain opposé a la politique d’apartheid de Pretoria, est abattue a Paris de deux balles de 22 long-rifle en pleine tète. Tandis que certains avancent qu’elle a été la victime d’une lutte de clans au sein de I’ANC d’autres accusent l’un de mes hommes d’avoir organisé cet assassinat pour le compte des services secrets sud-africains.

La réélection de François Mitterrand à la présidence de la république, le 8 mai 1988, ajoute encore à mes soucis. Jacques Chirac, le vaincu de cette élection, démissionne de son poste de premier ministre en souhaitant bonne chance aux Français. Michel Rocard qui le remplace à Matignon, dissout l’Assemblée nationale et annonce que des élections législatives se dérouleront le 5 et 12 juin 1988.

Je me doute que la France surtout en période électorale, se soucie bien peu des Comores. Je conseille donc la plus grande circonspection au président Abdallah qui vit, lui aussi, à l’écoute de ce qui se passe à Paris.

Au soir du second tour des élections législatives, la gauche grâce aux vingt trois élus communistes reconquiert la majorité à l’Assemblée nationale. Aussi souvent trompé par les uns que par les autres, je me soucie peu, en vérité, que ce soient les hommes de gauche ou de droite qui soient majoritaires au Palais Bourbon. Le lieutenant Suresnes, lui, manifeste son inquiétude:  » Les lamentables événements du week-end, m’écrit-il. n’arrangent ni vos affaires juridiques ni nos affaires commerciales. Sourds et aveugles, voilà ce que nous sommes devenus. Les ponts sont coupés ! »

Quant au président Abdallah, il affiche son habituelle sérénité. Toujours aussi imperméable aux événements, il me fait remarquer que la France et l’Afrique du Sud habilement mises en concurrence permanente lui ont permis de faire prospérer les Comores depuis dix ans déjà.

– Qu’importe qui gouverne à Paris, les choses ne sont pas près de changer, me déclare-t-il. Faites-moi confiance, Bako !

Une fois Michel Rocard à Matignon, Jean-Pierre Chevènement à la Défense, Pierre Joxe à l’Intérieur et Pierre Arpaillange à la Justice, j’ai plutôt lieu d’être inquiet. Je pressens que des attaques vont pleuvoir de tous les bords sur la GP. Mes intuitions ne me trompent pas. Les insinuations selon lesquelles quelques-uns de mes hommes seraient impliques dans le meurtre de Dulcie September se transforment pour certains en certitudes.

La presse de gauche se déchaîne. Elle présente la GP comme un réservoir de tueurs mis à la disposition des services secrets sud-africains. Le magazine Actuel accuse ouvertement le capitaine Jeanpierre de ce crime. L’Afrique du Sud suit le mouvement : le Sunday Star, l’un des journaux les plus populaires du pays, va même au delà. Il affirme que je complote sans cesse avec l’extrême droite raciste afin d’empêcher le président Botta de mener à bien les réformes qu’il a si courageusement entreprises.

J’ai toujours eu pour habitude de courber l’échine et de ne jamais réagir aux accusations les plus grossières. Mais, cette fois, les choses vont trop loin. Je conseille à mon capitaine de contre-attaquer.

Jeanpierre porte alors plainte en diffamation contre Actuel et le Sunday Star. Quatre autres officiers de la GP poursuivent L’événement du Jeudi, qui a suivi la même voie qu’Actuel. Suite au témoignage de l’ambassade de France aux Comores qui confirme que mes officiers se trouvaient à Moroni au moment des faits, la direction du Sunday Star décide de transiger afin d’empêcher que l’affaire n’aille en justice. Elle publie un article rectificatif, ainsi que ses excuses envers mon capitaine diffamé.

Même si ces correctifs blanchissent mes hommes, ils interviennent six mois trop tard. Entre-temps, l’opinion publique a tout avalé, tout digéré. Pour elle, pas de doute, les Affreux sont de retour…

En réfléchissant à tous ces événements je commence à voir comment ils s’organisent, se connectent. Paris, c’est clair, veut nous abattre. L’opposition aux Comores et ailleurs, est résolue à évincer Abdallah. L’Afrique du Sud, qui a choisi la détente, semble commencer à se désengager.

Dès lors, il s’agit de durer. De poursuivre le but que je me suis fixé. Militaire, sans doute, mais devenu aussi diplomate, ambassadeur itinérant, chef d’entreprise, chasseur d’investissements, je n’ai cessé d’oeuvrer pour sortir l’archipel de son marasme chronique. Il est temps de lancer, ou de relancer, mes projets de développement.

 


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