OPS Atlantide Comores 1978


 

67 – Les Comores s’ouvrent au tourisme

Cela fait déjà plusieurs années que je mène, avec l’Afrique du Sud, un projet de mise en valeur de l’agriculture Comorienne. Le plus beau fleuron de cette coopération est la ferme de Sangani, qui couvre six cents hectares, accrochés à flanc de volcan. Au fil des années nous n’avons cessé d’améliorer la qualité des sols, de développer les plans de culture et de rationaliser les techniques. Nous avons construit un corps de ferme, un hangar, une pépinière expérimentale et une route d’accès. Nous avons ouvert un dispensaire en 1985 et, l’année suivante, une école. Grâce à notre enthousiasme communicatif, le budget alloué à Sanglai par la République sud-africaine a triplé depuis 1983.

En 1988, la ferme emploie une centaine de personnes et les cultures vivrières et légumières donnent des résultats encourageants. C’est alors que l’Afrique du Sud commence à resserrer les cordons de la bourse. Les techniciens qu’elle dépêche aux Comores prennent peu à peu la place des hommes que j’ai détachés de la GP. Alors que je suis au jour le jour l’évolution de la situation, le 21 juillet 1988, Glen Babb et quelques responsables de notre projet commun réunis au siège de l’Union Building de Pretoria, m’avertissent sans ambages que la garde présidentielles ne sera plus seule gérante de la ferme de Sangani.

Même si j’avais deviné la menace, je suis abasourdi par ce coup du sort. Je le suis plus encore lorsque ces civils que je croyais définitivement acquis à mes méthodes de travail, précisent à Freddy Thielemans que Pretoria pourrait très bien envisager de supprimer son soutien à la garde.

Sur le point d’être lâché par les Africains du Sud, je tente de renouer les contacts que j’avais engagés en 1982 avec les Chinois de Taiwan. Les Taïwanais font mine d’oublier que le président Abllallah a jugé bon, il y a six ans, de refuser le prêt de dix millions de dollars taïwanais et le don de dix autres qu’ils étaient sur le point de lui accorder en échange d »une représentation officielle à Moroni. L’un de leurs émissaires, M. Du Ling, directe adjoint du bureau chargé d’étudier les problèmes africains au ministère des Affaires étrangères de Taipei, revient à la charge avec des propositions tout aussi généreuses.

Le Chinois nationaliste se montre à nouveau particulièrement intéressé par l’instauration d’une zone franche, dont l’implantation sera facilite par le port en eau profonde d’Anjouan et l’aéroport de Moroni. Selon lui, les Comores pourraient rapidement devenir un paradis fiscal susceptible d’attirer l’installation de nombreux établissements financiers. Mais une fois de plus, Abdallah fait la fine bouche. Il refuse de suivre ses interlocuteurs sur la voie de la reconnaissance de la Chine nationaliste qui l’obligerait à signer leur départ aux diplomates de Pékin.

Le Japon, lui aussi, se rappelle à notre bon souvenir. J’ai beau redouter une invasion de chalutiers-usines qui ruineraient vite les fonds comoriens, le président Abdallah se montre sensible aux offres nippones. La valeur du yen est telle qu’il leur accorde le droit de lancer une campagne de recherche du coelacanthe. Il se rend même à Tokyo afin de participer à l’inauguration de la maison dédiée à ce poisson mythique, qui serait l’ancêtre direct de l’homme.

Même s’ils sont désormais décidés à reconsidérer le financement de la GP, les Africains du Sud continuent à nous permettre d’améliorer les infrastructures civiles des Comores. La route située à trois kilomètres au nord de Moroni, qui relie Bahani à Kandani sur sept kilomètres de pentes volcaniques, fait partie de nos préoccupations communes. Elle était en si mauvais état il y a quelques années que nous avons dû, malgré le coût de l’opération, lancer un plan de reconstruction totale destiné à désenclaver les hameaux disséminés aux flancs du Karthala.

Le budget nécessaire s’élève à près de deux millions de rands. L’Afrique du Sud propose généreusement un don égal à cette somme. Abdallah l’accepte. La GP devient le maitre d’oeuvre des travaux, sous la surveillance efficace de techniciens de Pretoria. Ce n’est pas chose aisée que de raboter les couches de lave afin d’élargir la vieille route défoncée et de mettre en place des drains destinés à l’écoulement des pluies souvent torrentielles, puis d’ériger des structures de soutien aux passages abrupts.

Mettant une ardeur de pionniers dans cette tâche, mes hommes en viennent à bout, avec l’aide de la population pourtant d’ordinaire bien peu encline aux exercices de force. Le jour de l’ouverture de l’axe remis à neuf j’accueille quelques officiels sud-africains. Des que notre groupe apparaît la population massée sur les bas-côtés de la route commence à manifester sa joie. Alors que j’avais fait courir la consigne de crier  » Vive Abdallah !  » et  » Vive nos amis d’Afrique du Sud « , la foule, sous l’impulsion des notables en capes vertes, se met à chanter mes louanges. Je suis furieux qu’elle applaudisse aussi la France, qui n’est pour rien dans cette réalisation appelée à changer la vie de quelques milliers de paysans. J’ai beau m’efforcer discrètement de convaincre les notables de changer d’antienne, rien n’y fait. J’écourte donc la cérémonie afin que mes commanditaires ne souffrent pas trop de l’ingratitude comorienne.

Alors que nos voitures nous ramènent à Moroni, des  » Vive le colonel Bako !  » et des  » Vive la France !  » résonnent encore derrière nous, au flanc du volcan endormi.

Après l’ouverture de la route des hauts de Moroni, j’assiste, en novembre 1988 à celle de l’Itsandra. Ce premier fleuron de l’industrie hôtelière comorienne qui comporte vingt-trois chambres est un ancien établissement rénové de fond en comble. Situé aux portes de Moroni, il a été conçu pour une clientèle d’hommes d’affaires. Son inauguration précède de quelques mois celle du Galawa, un établissement de cent quatre-vingt-deux chambres implanté au nord de l’île. Destiné à une clientèle touristique, le Galawa sera doté d’un casino d’un centre nautique, d’infrastructures sportives et encore d’un service de location de voitures. Ces deux hôtels représentent pour moi l’aboutissement de dix années de réflexion et de travail.

Des mon arrivée aux Comores, en 1978, j’avais en effet compris que l’archipel possédait un remarquable potentiel touristique. Il y avait alors, sur l’ensemble des trois îles moins de trois cents chambres disponibles, que leurs pertes d’exploitation allaient obliger à fermer. En outre, les faibles flux touristiques poussaient les hôteliers a pratiquer des prix prohibitifs qui, venant s’ajouter au coût élevé d’accès aux Comores, décourageaient tout visiteur éventuel.

En 1979, nous envisagions déjà de développer le site du Maloudja l’un des plus remarquable de l’archipel où se trouvent séparées, par des langues de lave, les trois plus belles plages de la Grande Comore. Nous étions entrés en contact avec un groupe de financiers allemands qui se disaient prêts à investir dans l’industrie hôtelière et le tourisme aux Comores. Comme rien ne se décidait, nous avions cherché de nouveaux partenaires.

Au total, sept projets ont été étudiés, avant que le groupe sud-africain Sun International, qui possédait déjà plusieurs hôtels à l’île Maurice, ne nous donne la clé de ce casse-tête. Il m’a fallu bien des voyages â Pretoria, bien des réunions de travail pour aboutir à l’accord final entre le gouvernement comorien et les dirigeants de Sun International, Freddy a, je crois, planché vingt heures sur ces sacrés contrats, expliquant chaque point, exprimant les objections des uns, puis la proposition des autres…

L’International Développent Corporation (IDC) a garanti un prêt de 2 millions de rands. Huit autres millions ont été mis à la disposition de Sun International pour pouvoir terminer la construction du Galawa, effectuer son installation et rénover l’Itsandra. Lorsque l’entreprise sud- africaine a entamée la construction du Galawa, la population comorienne a réagi de manière mitigée. Tandis que certains dénonçaient l’invasion de l’île par des étrangers, d’autres en ont profité.

Je me souviens d’avoir vu un ouvrier quitter le site avec un tronc de bananier sur la tête. Le type avait déjà de la peine à avancer. Lorsque je l’ai appelé, il n’a pas pu tourner la tête : il avait glissé deux barres à mine dans le tronc qu’il transportait. Des containers entiers ont été pillés. Tous ces déboires sont aujourd’hui derrière moi. L’hôtel est prêt à accueillir ses premiers hôtes.

L’inauguration de l’Itsandra n’échappe pas à nos détecteurs. Un rappel à l’ordre de I’OUA atterrit sur le bureau du ministre des Affaires étrangères. Cette note secrète met le président Abdallah en garde contre ses accords passés avec l’Afrique du Sud. Rappelant au passage que Pretoria bénéficie d’un droit d’escale permanent à l’aéroport de Moroni par le truchement du Boeing 737 prêté aux Comores par la South African Airways, les gens de I’OUA étalent ce qu’ils savent du montage financier qui a permis de moderniser 1’Itsandra. Bien renseignés, ils précisent même que les techniciens sud-africains détachés aux travaux de réfection de l’établissement logent à l’hôtel Maloudja. Ils dénoncent aussi les livraisons de boisons non alcoolisées et de conserves alimentaires faites par la République sud-africaine qu’ils qualifient de  » régime raciste  » et avec qui ils voudraient que le président comorien cesse tout commerce.

Abdallah tient cet envoi pour lettre morte. Il me demande, au contraire, de faire activer les travaux partout ou ils sont engagés. Le président sait aussi bien que moi que le tourisme constitue sans doute la seule issue aux difficultés économiques qu’il s’efforce vainement depuis treize ans, de surmonter.

 


Pages: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23

 
©2008-2019 ORBS Patria Nostra - Tous droits réservés - Contact - Site réalisé par |iN| iNuage