OPS Atlantide Comores 1978


 

68 – Brouille avec Pretoria

Le 6 novembre 1988, Jean-Christophe Mitterrand, devenu. Au fil des ans, le missi dominici de son père en Afrique, où il s’est attiré le sur- nom de « Papamadi », rend une visite secrète au président Abdallah. Cette ambassade informelle, qui comme celles qui l’ont précédée, n’apporte pas de grands changements aux relations franco-comoriennes, coïncide avec le dixième anniversaire de la garde présidentielle. J’ai tenu à maquer l’événement avec éclat. Les manoeuvres que j’ai organisées s’achèvent sur une parade applaudie par la foule.

Cette GP, Abdallah, selon son humeur et son interlocuteur, la porte aux nues ou se dit prêt à la dissoudre. Un jour, il proclame qu’il veut m’évincer. Le lendemain il me déclare que, si je pars, il démissionne. En fait, le président des Comores veut tout à la fois : la garde et son patron pour assurer la sécurité du régime, l’assistance sud-africaine et les dizaines de millions de francs français versés chaque année par la Coopération. Sa rouerie l’amène à jouer sur plusieurs tableaux à la fois, à miser en même temps sur trois ou quatre chevaux. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’affaire Barril.

L’as médiatique du GIGN, tombé en disgrâce depuis l’affaire des Irlandais de Vincennes, m’avait écrit le 28 octobre 1987, pour m’annoncer sa nouvelle et totale indépendance, qui, en dehors de tous services et loin des querelles politiques, lui permettait d’assurer la protection de quelque chef d’Etat arabe. L’ancien capitaine de gendarmerie estimait intéressant de me rencontrer à une date et en un lieu dont il me laissait le choix. Il me garantissait la plus grande discrétion. A la fin de son mot, il me faisait part de « son admiration et de son respects ».

Bien que je n’aie rien contre cet homme au courage indiscutable, j’avais choisi d’ignorer son invitation. Elle m’était d’ailleurs sortie de l’esprit lorsque le 15 décembre 1988, le lieutenant Suresnes qui veille toujours au grain à Paris, m’apprend que Barril a contacté le président Abdallah.

 » Le président m’a raconté, m’écrit mon agent en France, ce qui s’est dit dans son bureau, vraisemblablement pour que je vous le répète. Cela faisait longtemps que Barril voulait le voir. Il était passé par Saïd Hilal, un employé de la Thomson à Moroni, pour obtenir ce rendez-vous. Voici dans le désordre, les propos que Barril a tenus à Abdallah : Mon- sieur le président avec Denard, vous avez les mains liées. Les mercenaires aux Comores ne sont pas une bonne image de marque. Vous ne devriez pas avoir les relations que vous avez avec la République sud- africaine. »

Suresnes envisage trois manières de contrecarrer les manoeuvres de Barril.

 » On peut ne rien faire, m’écrit-il, mais on ne sait jamais ce qui peut se passer avec ce genre de type. On peut monter une belle histoire, qui aurait des chances d’intéresser les journaux sur fond de bataille pour le contrôle de l’import-export et des casinos aux Comores. On peut enfin aller le voir et lui faire comprendre que les Comores et la garde sont des chasses gardées !  »

Je ne mange pas de ce pain-là et choisis d’oublier les manigances de l’ancien gendarme lorsque le président Abdallah sciemment me semble-t-il, laisse commettre une nouvelle bévue de taille envers l’Afrique du Sud.

Le scandale, cette fois, éclate à Paris au cours d’une réunion inter- nationale sur le désarment nucléaire. Il est de notoriété publique que les Sud-Africains, garce à la France et à Israël, sont désormais capables de fabriquer des engins atomiques tactiques. La politique de détente engagée par Pretoria les obligeant à plus de franchise, même sur le plan des armements lourds, Piet Botha décide d’annoncer que ses centres de recherche seront dorénavant ouverts aux observateurs étrangers. On ne lui laisse pas le temps de prendre la parole. Des cris s’élèvent dans la salle de réunion. Derrière le représentant de la France qui a donné l’exemple, tous les délégués africains, à 1’exception du président Houphouët Boigny, plantent là l’orateur et quittent la séance en signe de protestation.

M. Kafe, le délégué comorien, a suivi le mouvement sans hésiter. Par l’intermédiaire de Roger Harding, son représentant commercial permanent aux Comores. Pretoria réclame des explications. Au lieu de suive mes conseils et d’essayer d’arranger les choses comme la logique le voudrait, le président Abdallah se cabre. Furious, Harding quitte la présidence après avoir laissé entrevoir une interruption des aides financières de Pretoria.

Des lors, le représentant commercial de Pretoria multiplie les provocations. Il traite cavalièrement les autorités comoriennes, ne cesse de faire à la presse des déclarations intempestives et se plaint à longueur d’interview du rôle que joue la GP. Abdallah, excédé, envisage de le faire expulser. Il revient sur cette idée lorsque lui explique que les Sud-Africains ne se gêneront certainement pas pour 1ui rendre la pareille en renvoyant à leur tour Freddy Thielemans.

Curieusement, Harding finit par se calmer. Après avoir inspecté la ferme de Sangani qui s’est enrichie d’un joli troupeau et de kilomètres de haies que j’ai fait planter pour enrayer l’érosion, il prononce sur la place du village un discours tout ce qu’il y a de modéré. Je suis même abasourdi de l’entendre annoncer une nouvelle aide financière destinée à améliorer les conditions de vie des villageois. Toutefois, cette manne inespérée ne passera pas par le canal habituel de la GP.

Après la brouille des semaines passées, qui a failli mettre un terme aux relations entre Pretoria et Moroni, je devine que le revirement spectaculaire d’Harding est sans doute dû à l’annonce d’une révision de la Constitution qui permettra au président Abdallah de briguer son troisième mandat présidentiel.

Puisque les relations semblent normalisées, j’entends que Pretoria me notifie l’augmentation du budget de fonctionnement de 1a GP, qui comprend maintenant cinq compagnies. Je suis atterre lorsque, le 31 janvier 1989 je reçois une note de Freddy Thielemans m’annonçant que ni le ministère de la Défense ni les Affaires étrangères n’ont agréé mes demandes. Désormais, les Sud-Africains ne m’accordent plus un rand. Ils traiteront directement leurs affaires commerciales avec le gouvernement. Les accords ou conventions qu’ils signeront ne seront plus secrets. Ils paraitront au Journal Officiel de la République sud-africaine.

Lorsque je lui demande quelques explications, Glenn Babb me précise que les gens de Pretoria ne me reprochent rien en particulier. Leur décision est la conséquence de 1’attitude du président Abdallah au cours des dernières années. Selon lui,  » le temps est passe de donne d’aider sans rien recevoir ».

Tandis que je bataille en vain pour obtenir de quoi assurer l’entretien de la garde présidentielle, l’ex-capitaine Barril sollicite un nouvel entretien avec Abdallah. Il est reçu par le président le l7 janvier 1989. Cette fois, il lui annonce qu’il est prêt à me supplanter à la tête de la GP et à remplacer mes cadres par des hommes à lui.

Malin comme toujours, le président Abdallah l’éconduit en lui faisant finement remarquer que le financement de la GP ne dépend pas de lui mais de moi seul. S’il tient vraiment à prendre ma suite, à lui de trouver l’argent nécessaire pour équiper, armer et payer plus de cinq cents hommes !

L’ex-gendarme n’abandonne pas la partie. Il fait approcher quelques- uns de mes hommes en permission à Paris. Ses agents se montrent si maladroits que mes officiers s’empressent de me rendre compte de leurs propos édifiants.

Des lors, se doutant bien que je suis au fait de ses manigances, Barril claironne à qui veut l’entendre qu’il n’a nullement l’intention de travailler contre moi. Son objectif est de préparer une relève intelligente des cadres de la garde au cas où, cédant enfin à la pression de la France et de l’OUA, le président Abdallah en arriverait à me remercier.

Me tenant de plus en plus sur mes gardes, je ne suis pas étonné que les manoeuvres de Barril soient suivies de quelques autres Suresnes et son adjoint, le lieutenant Barjac, font régulièrement l’objet de tentatives d’approche d’origine diverse. Ils sont, l’un après l’autre, questionnés par le capitaine de réserve Bernard Courcelles, un ancien parachutiste apparenté a l’un de mes officiers.

Le trio se réunit le 29 mars 1989 dans une brasserie proche de la place de la Nation. Courcelles va droit au but. Il affirme que la France a désormais reçu de la Communauté économique européenne la charge de l’océan Indien. A ce titre, et sous réserve, bien sûr, de quelques aménagements de ses relations avec les Comores, elle est énormes prête à investir là-bas des capitaux plus importants que par le passé.

Bernard Courcelles récite bien sa leçon. Il précise que la France ne tient pas à nuire au président Abdallah mais qu’elle propose seulement qu’il accepte d’améliorer son image de démocrate en se séparant de quelques éléments européens de la GP devenus trop voyants.

Mes officiers tiennent surtout à connaitre le sort que la France me réserve. L’ancien parachutiste ne se défile pas. Il affirme qu’une fois le principe d’allégement de la GP accepté, je conserverai ma place aux Comores, tant dans les affaires civiles qu’a la direction de la garde.

Abordant ensuite le problème de l’Afrique du Sud, Courcelles ne cache pas que Paris verrait d’un bon oeil que le président Abdallah prenne ses distances avec elle au seul bénéfice de la France. Il faudrait aussi, précise t il qu’il n’agrée plus autant d’agents de Pretoria.

Puisqu’il faut toujours parler d’argent dans ce genre d’affaire, Cour- celles avance que la France par le truchement du ministère de la Coopération pourrait suppléer les Sud-Africains à l’entretien de la GP. Dans le but de s’attirer les bonnes grâces de Suresnes et Barjac, il annonce même que les cadres européens recevront une substantielle augmentation de solde. D’ailleurs, conclut il mes deux officiers pourront quand ils le désireront, avoir la confirmation de ses dires en prenant rendez-vous avec le ministre de la Coopération en personne.

Mes officiers quittent Courcelles après lui avoir signifié que je suis, en cette affaire, le seul maitre des choix de financement de la GP, et qu’ils ne peuvent pas engager de négociations sans m’avoir adressé un rapport sur ce qui vient d’être dit.

J’ignore encore les manoeuvres de Courcelles et de Barril lorsque j’assiste, le 3 mai 1989, à l’inauguration de l’hôtel Galawa.

Saïd Ahmed Cheik, secrétaire général de la présidence de la république et président du conseil d’administration du nouvel hôtel, adresse ses voeux de bienvenue aux premiers touristes par le biais de cette lettre que j’ai moi-même rédigée :

 » Au nom du gouvernement de la république fédérale islamique des Comores et en ma qualité de Président du conseil d’administration de la Socotel, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue aux « iles de la Lune « .

 » Notre pays de traditions qui s’ouvre au tourisme vous accueille aujourd’hui avec une légère appréhension, bien concevable car vous êtes les premiers à venir pour l’ouverture de Galawa Sun à Mitsamiouli. Notre expérience en est donc à son tout début et nous espérons que, par votre indulgence, vous nous accordiez votre compréhension.

Si notre service n’est pas encore parfait, nous tenons à vous assurer que nous ferons tout pour que votre séjour soit agréable et que, comblés par notre hospitalité légendaire, vous deveniez les Ambassadeurs de notre tourisme naissant.

 » Nous avons bien sûr nos us et coutumes, tout en nous orientant vers le modernisme mais je suis certain qu’ensemble nous pourrons faire des « Iles aux parfums » le paradis de vos rêves d’évasion. Lorsque vous serez loin de nous, le souvenir que vous aurez gardé des Comores vous donnera envie de revenir, oui, de revenir !  »

La GP que j’ai crée et les deux hôtels pour lesquels je me suis tant battu font vivre désormais plus de mille cinq cents familles sur les trois îles. Comme mes émoluments de patron de la garde ne me permettent pas d’avoir le train de vie auquel je me suis habitué, il est tout à fait normal que je profite un peu, moi aussi de cette embellie. Je suis donc intéressé au succès du tourisme par le biais d’une société de services, la Sogecom, créée au nom de ma famille comorienne afin d’assurer le gardiennage des sites hôteliers et le transport des bagages de la clientèle depuis l’aéroport. J’envisage d’ailleurs d’instaurer une navette d’hélicoptère qui permettra aux touristes de ne pas perdre leur temps sur la route de Moroni. Je songe également à étendre les activités de ma société aux visites guidées du volcan Karthala. Quelques uns de mes officiers viennent d’y réaliser une première, en descendant à plus de trois cents mètres de profondeur dans ses entrailles.

Depuis mon arrivée aux Comores, j’ai trop vécu au présent pour songer à l’avenir. J’ignore aujourd’hui ce que le sort nous réserve, à la garde et à moi. Alors j’essaie de tenir, de continuer à vivre et à bâtir, d’imaginer des lendemains pour moi et les miens.

 


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