OPS Atlantide Comores 1978


 

52 – A bord de l’Antinéa

Si la Royale m’a laissé de nombreux souvenirs, j’avais oublié à quel point il était difficile de remettre un bateau en état de naviguer ! En attendant de pouvoir enfin rameuter mes compagnons habituels, je travaille d’arrache-pied à Lorient avec Jean-Louis Millote, un médecin que j’ai connu en Angola. Pressées de renouer avec l’action, ces deux recrues, qui ignorent l’usage que je compte faire de notre bateau, s’adonnent de bonne grâce aux travaux. Avec l’aide d’un ouvrier je retrouve pour ma part assez vite mes anciens réflexes de mécanicien. Chaque jour, j’enfile un bleu de travail et me couvre de cambouis dans la machine que j’espère bientôt entendre ronronner.

Le syndic de faillite à qui j’ai demandé s’il connaissait du personnel de qualité pour mener à bien la tâche que je me suis fixée m’a conseillé d’embaucher l’ancien chef mécanicien du Cap-Fagnet. Je me renseigne sur le bonhomme et apprends qui milite à la CGT. Au diable ses opinions politiques ! Ce qui m’importe, ce sont ses compétences. Le mécano aime son vieux bateau. Il a souffert de le voir mis à la retraite, et craint qu’il ne soit condamné à la découpe des chalumeaux. Je le contacte. Après s’être un peu fait plier pour la forme, il saute sur l’occasion de redonner vie au Cap-Fagnet. Le travail va bon train sur la rive droite du Scorf, en face de l’école des fusiliers marins. Malgré son apparence austère, due à sa reconstruction hâtivement menée dans les années qui ont suivi la Libération, Lorient est une ville accueillante. Du moment qu’il s’agit de sauver un bateaux personne, dans les bars proches de la porte de l’Arsenal, ne se montre trop curieux.

La chambre froide de cinq cents mètres cubes qui servira à stocker des vivres pour mon équipée sans escale est bientôt remise en route. La machine rajeunit de semaine en semaine. Le chef mécano, une fois pour toutes apprivoisé, se montre de plus en plus chaleureux. IL nous invite souvent chez lui, où son épouse nous prépare de bons petits plats. Il a un grand fils qui pilote mes jeunes compagnons au cours de leurs bordées tonitruantes dans les boîtes de la région.

Si les travaux avancent leur coût augmente aussi chaque jour un peu plus. Je dissimule mes soucis financiers à mes hommes et accélère la cadence. Les équipes d’ouvriers placées sous la houlette de mon chef mécanicien font des merveilles. Lorsque la machine tourne enfin à plein régime, je passe à l’accastillage. Le bateau est doté d’instruments de navigation sophistiqués qui suscitent les sifflements d’admiration de l’ancien du Cap-Fagnet. Par ailleurs, je fais installer une grue hydraulique sur la plage avant afin de faciliter la mise à l’eau de canots pneumatiques.

La fin des travaux approchant, Je songe à recruter trois mécaniciens et un électricien. Mon chef mécano me conseille d’utiliser les petites annonces du Marin. Lorsqu’il me propose d’enrôler aussi un radio, je lui dis que j’ai déjà quelqu’un. Je ne peux évidemment pas lui préciser que cet homme fait partie de mon commando.

Un matin, le vent se lève en tempête. Il baratte l’embouchure du Scorff avec une violence rare. L’horizon, au-delà de Port-Louis, est noir d’encre. Lorsque le coup de tabac s’abat sur Lorient, les aussières de l’Antinéa se tendent à l’extrême en grinçant. Le bateau frotte sa hanche contre les vieux pneus qui lui servent de défense. Les dix hommes travaillant à son bord lèvent soudain la tête. L’un d’eux crie, afin de m’avertir d’un danger dont je ne mesure pas tout de suite la gravité.

Une rafale de vent plus puissante que les autres vient de rabattre sur nous la flèche dentelée d’une grue toute proche. Les filins de palanquée de l’engin frôlent d’abord nos superstructures en lent mouvement de balancier, puis, la grue s’abat au travers de l’Antinéa qui, sous le choc, prend de la gîte.

Heureusement, la mer est basse, et l’Antinéa ne risque pas de couler. Pressé de la dégager avant le reflux, j’alerte un remorqueur. Son pilote ne semble pas très pressé de nous tirer d’affaire, mais je pousse un coup de gueule et il finit par retirer le bateau de sous la grue brisée. Nous nous amarrons un peu plus loin.

La chute de la grue semble avoir donné le signal d’une série de catastrophes. Les circuits électriques, rongés par l’humidité, rendent l’âme. Ensuite, c’est le convertisseur des machines qui tombe en panne. Enfin, notre coupée donne des signes évidents de faiblesse. Ajoutant encore à ces déboires, le moteur du premier canot pneumatique que j’ai acheté se révèle poussif. Une fois ces avaries rapidement réparées, l’Antinéa subit les contrôles pointilleux des inspecteurs du bureau Veritas. Pierre Guillaume heureusement me rend souvent visite. Il est si connu sur la place que sa présence constitue pour moi une caution morale inespérée auprès des autorités portuaires.

Lorsque les travaux sont suffisamment avancés, je décide de faire venir à Lorient une bonne partie de mon équipage de fortune. Guillaume me conseille alors d’engager un véritable capitaine. Comme je ne veux pas éveiller les soupçons des fonctionnaires des Affaires maritimes et que je me fie à sa longue pratique de la mer, j’accepte de recevoir le candidat qu’il a choisi parmi ses nombreuses relations. En découvrant mon futur capitaine, j’ai un mouvement de recul. Avec ses cheveux longs et l’anneau qui perce son oreille droite. Il ressemble à un clochard des mers ou à un héros de bande dessinée. Je ne juge jamais les gens sur leur mine, mais là, tout de même, j’hésite un peu à entériner le choix de Guillaume.

Cet homme Jean-Paul Faquet vient de convoyer un voilier de plaisance depuis l’île Maurice jusqu’à la France en passant par le cap de Bonne-Espérance. Comme il a un regard franc et une bonne poignée de main, je L’engage, fermant les yeux sur sa tignasse et sa boucle d’oreille. Nous sommes maintenant neuf, sans compter le chef mécanicien que je devine peu enclin à poursuivre l’aventure par-delà la fin des travaux. J’accueille ensuite le cuistot René Noël. Il embarque avec un superbe berger allemand ,Raki, qui devient rapidement la coqueluche de l’équipage.

Roger Bracco nous rejoint peu après et me présente quelques hommes dont il se déclare sûr. Le premier, Alain est un Espagnol de trente-cinq ans. J’affecte Louis, le deuxième, à la cuisine avec Noël. Je ne suis pas fâché d’accueillir un électricien supplémentaire en la personne de Gol, un ancien des paras-commandos belges. J’agrée aussi Alfred puis Freture , un grand gaillard, et son alter ego, Coco. Ce dernier est infirmier mais, au premier regard, je le devine plus porté sur l’alcool que sur le mercurochrome. Jean-Louis doute également de ses capacités, au point qu’il refuse de l’accepter dans son infirmerie. Coco est donc affecté en cuisine où, activant son ardeur à grands coups de quarts de rouge, Noël lui délègue la plonge et l’épluchage des pommes de terre.

Au début du mois de mars 1978, je suis à la tête d’un équipage de vingt-quatre hommes, dont cinq seulement sont de véritables marins. À l’exception de Roger Bracco, nul ne connait le but de l’opération. Mes recrues croient que nous irons en Amérique du Sud car, dans le souci d’égarer les soupçons, le lieutenant de vaisseau Guillaume a obtenu pour ma compare un véritable contrat de recherches geosismique au Chili.

Puisque le secret a été bien gardé, je peux enfin passer à l’équipement militaire. J’ai décidé que mon commando, à part des pistolets automatiques personnels, n’utiliserait cette fois, pas d’armes de guerre. Des armuriers bordelais dont je suis sûr m’ont procuré des fusils de chasse au gros gibier que j’ai entreposés dans mon garage de Lesparre. Comme je n’ai pas le loisir de récupérer dans l’immédiat ceux que j’ai entreposés en Rhodésie j’ai aussi acheté cinquante paquetages militaires comprenant une tenue de toile noire, un treillis camouflé et un béret vert.

Il n’y a pas de cale sèche à Lorient, hormis celle de l’arsenal militaire. Après un grattage sommaire effectué par des plongeurs, je décide d’aller faire nettoyer aux Canaries la coque de l’Antinéa, qui est cou- verte de coquillages parasites et d’algues. Le reste du commando profitera de cette escale technique pour nous rejoindre.

Tout à mes préparatifs, n’ai guère eu le temps de rende des comptes au président Abdallah. Je ne l’ai revu que trois fois au cours de brèves incursions parisiennes. Pressé de retrouver le pouvoir, il m’a expliqué que les choses se gâtaient aux Comores, où Ali Soilih fait garder de plus en plus d’opposants en prison. Ce n’est qu’une fois l’Antinéa parée à appareiller pour Las Palmas, où me rejoindra l’autre moitié de mes hommes, que j’aborde avec lui le scénario de notre coup d’Etat. Il me donne les noms des hommes qui espèrent son retour et me seront utiles dès les premières heures du coup de main. Ces personnalités auront pour tâche prioritaire de rassurer la population. Ils m’assureront ensuite un semblant de légitimité en attendant que l’ancien président débarque en triomphateur.

Christian Olhagaray et le capitaine Gilçou ne sont que partiellement au courant de ce qui se trame. Le premier se tient pourtant en liaison permanente avec Saint-Hubert qui coordonne l’opération depuis Genève et Paris. Il me fournit d’utiles précisions sur le ploiement des milices d’Ali Soilih, notamment sur celles d’Anjouan. Ce qu’il m’apprend me conforte dans mon optimisme. Malgré leur fanatisme, je n’envisage pas un seul instant que les hommes du commando Moissi réussirent à nous rejeter à la mer. Quant aux autres composantes des fores comoriennes, je les connais assez bien pour savoir qu’elles déposeront les armes dès les premiers coups de fusils de chasse.

Il ne me reste plus qu’à acheminer l’armement et les équipements à Lorient. Je choisis le jour des élections législatives. Après avoir été contrôlée trois fois au cours de la nuit par des gendarmes, notre camion- nette pénètre, à Lorient à l’aube du 12 mars 1978, dans le port encore endormi. Comme notre départ approche, personne ne s’inquiète de nous voir effectuer une nouvelle corvée de chargement. De même nul ne s’étonne des énormes quantités de viande, de légumes et de fruits que je fais embarquer dans les jours qui suivent.

Chargée à bloc, l’Antinéa fait une sortie d’essai avec à son bord un inspecteur du bureau Veritas. Pierre Guillaume est présent. Il est tout aussi heureux que moi lorsque nous rentrons au port avec la certitude que l’ancien morutier est en état de vivre sa troisième jeunesse.

Au cours d’un ultime voyage à Paris, je préviens le président Abdallah et Mohammed Ahmed qu’ils doivent s’attendre à ce que j’arrive à Moroni pour la fin avril au plus tard pour les premiers jours de mai. Puis je fixe la date de l’appareillage au mardi 22 mars 1978 après avoir engagé un second officier, le capitaine Blanchard recommandé lui aussi par Pierre Guillaume.

Les armes sont bien dissimulées dans l’ancienne cale à poissons lorsque des policiers montent à mon bord afin d’inspecter les passeports de mon équipage. Jacques Foccart en personne m’a assuré que je n’avais rien à craindre de cette dernière formalité. Malgré tout, je suis soulagé lorsque les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur débarquent. Des curieux et les fiancées éphémères de mes compagnons se sont massés sur le quai pour assister à notre appareillage. Dans cette petite foule animée, j’aperçois mon chef mécanicien, qui semble bien triste de nous voir prendre la mer sans lui.

A peine sortie de la passe de Lorient, l’Antinéa pique du nez dans une mer mauvaise. L’arrimage de ma cargaison tenant bon je ne m’inquiète pas, jusqu’au moment où Blanchard m’annonce que la barre ne répond plus.

Je fonce aux machines et engueule copieusement les électriciens. En quelques minutes seulement, ils réussissent à relancer le matériel défaillant. l’Antinéa file bientôt ses sept noeuds dans l’écume. La panne du système électrique est vite oubliée tant j’ai de plaisir à la sentir rouler bord sur bord en bousculant les vagues noires striées de blanc. Alors que la plupart de mes hommes portent des bonnets de mer en laine j’ai coiffé une casquette de marin. Pour la première fois depuis des mois je me sens de nouveau dans mon élément.

 


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