OPS Atlantide Comores 1978


 

70 Les Sud-Africains serrent la vis

A la fin du mois de juillet 1989, les caisses de la garde présidentielle sont vides. Les travaux annexes de ma section du génie ne suffisent même plus à faire bouillir la marmite quotidienne. Il me faut trouver six millions de francs par an pour assurer la sécurité de la Présidence, et Abdallah, malgré ses promesses, ne m’a pas versé un sou. Le président comorien sait pourtant que, sans mes hommes, son pouvoir serait à la merci du premier groupe de sous-officiers des FAC qui décideraient de s’en emparer par la force. Je commence donc à établir, avec Marques, un nouveau budget de fonctionnement de la garde, en envisageant toutes les économies possibles.

Les militaires sud-africains continuent de m’envoyer du matériel. Ils annoncent même qu’ils vont détacher aux Comores un élément de commandos de reconnaissance, afin de parfaire encore l’entraînement de mes hommes dont ils ont apprécié la démonstration à Anjouan. Quant aux services secrets de Pretoria, imperméables aux humeurs de leur gouvernement ils continuent d’assurer le fonctionnement de leur station d’écoutes dont la moisson d’informations est transmise dans le cadre de l’Alliance atlantique aux services de la DGSE.

Si la ferme de Sangani est définitivement passée sous contrôle sud- africain, Marco Boni qui se voyait déjà promu consul demeure, comme Freddy Thielemans, un simple représentant commercial de son pays.

Je profite de l’afflux de journalistes attirés par la réputation grandissante de l’hôtel Galawa pour leur faire visiter les Comores comme le ferait un homme d’affaires soucieux de promouvoir son pays, sans me prévaloir de ma condition de conseiller de la Présidence, ni de celle de patron de la GP. Cette initiative est mal interprétée par certains envoyés spéciaux. Au lieu de décrire l’archipel, ils me consacrent leurs articles, en me décrivant comme une sorte de sultan blanc tout-puissant.

Lorsque Marquès me présente le budget prévisionnel de la GP, je suis effaré : il ne nous faut pas six millions mais huit millions de francs pour 1′ exercice 1989-1990 ! Mon adjoint préconise avec insistance la création de taxes supplémentaires sur les carburants qui permettraient à elles seules, de compenser 1′ augmentation des frais de fonctionnements de la garde.

En attendant la réponse d’Abdallah, je planche avec Marquès sur la formation au sein de la GP d’une brigade de répression des fraudes. Les Comoriens trichent depuis toujours avec le Trésor. Personne à part certains touristes, n’achète du tabac estampillé par la Régie d’Etat. Le m’karakara règne toujours, et ceux qui le dirigent font partie de toutes les couches de la société. Des militaires des Forces armées comoriennes, des fonctionnais, et même des proches du président ont des intérêts dans cette gigantesque organisation. L’un des cas les plus saisissants est celui de Mahamoud M’Bradabi, qui est à la fois commandant des FAC et dirigeant de trois organismes : EGT, une entreprise de travaux publics, les Hydrocarbures et Gazcom. Ce cumul fait de lui l’un des hommes les plus puissants de l’archipel, et un personnage incontournable dans la gestion de l’Etat avec des ambitions de calife.

Mis pour la première fois devant ses responsabilités vis-à-vis de la garde présidentielle, Abdallah semble enfin prendre conscience du manque à gagner généré par les magouilles et la fraude endémique. Il réunit le 7 octobre 1989 les responsables de l’Administration et les menace des pires sanctions s’ils ne mettent pas rapidement un terme au commerce clandestin.

Un premier trafiquant fonctionnaire aux Finances, est arrêté et emprisonné. Convaincu de faux multiples, il est astreint à rembourser au centime près les sommes qu’il a détournées durant des années.

Après cette condamnation exemplaire, les trafiquants de cigarettes, qui sévissaient jusque-là en toute impunité, mettent un bémol à leurs activités. Différentes enquêtes sont ouvertes. L’une d’elles conduit au chef d’état-major des FAC, qui protégeait ouvertement les réseaux de trafiquants en prélevant sa dîme sur leurs bénéfices. L’officier comorien démasqué donne sa démission mais Abdallah la refuse, sous la pressions du colonel Vieillard, le gendarme qui commande les coopérants français.

Marques profite alors de la situation pour proposer à la Présidence un plan de restructuration des FAC. Ce plan est des plus simples, puisqu’il envisage de démanteler les unités gangrenées par la prévarication. D’après les apports de mes agents, des dizaines de soldats déserteurs sont toujours inscrit sur les rôles de leurs compagnies et leurs officiers s’approprient chaque mois leurs soldes ! Partout, les campements des unités comoriennes sont laissées à l’abandon. Quant aux coopérants français, ils ont adopté le rythme de vie de ceux qu’ils ont remplacés, à base de footing et de parties de pêche, et ils laissent faire.

La perspective d’une dissolution des FAC suscite des inquiétudes, y compris à Paris. Je ne suis pas étonne d’apprendre l’arrivée à Moroni du général Gastaldi avec une section de mortiers d’infanterie de Marine, censée familiariser les soldats comoriens au service des armes à tir courbe. Bon prince, je ne vois as d’inconvénient à ce que ces exercices de tir se déroulent sur le terrain de manoeuvres du camp d’ Itsoundzou qui, lui, demeure parfaitement tenu.

En attendant qu’Abdallah prenne des décisions quant au financement de la GP, je veille au déroulement de la campagne du référendum, qui a été fixé au 6 novembre 1989.

Depuis leur exil parisien, Ali M’Roudjae et Mohammed Taki critiquent vertement le président des Comores. De large NON s’étalent sur les murs blancs des basses maisons de Moroni. Les instituteurs, furieux d’être toujours aussi mal payés, ajoutent encore à la fébrilité de la population en se mettant en grève. L’ambiance se dégrade au fil des jours. Pour la première fois des coups de feu sont tirés sur la demeure du ministre des Finances.

Afin de maintenir l’ordre la garde se disperse autant qu’il est raisonnable de le faire. Elle patrouille nuit et jour dans Moroni et oblige ceux qu’elle prend sur le fait à effacer leurs graffitis.

Bien décidé à ne pas me laisser déborder par les événements, je fais renforcer la garde permanente de la radio, de la centrale électrique, des aéroports et de la Présidence. Rien de bien grave ne s’est produit lorsque, au soir du 6 novembre 1989, quatre-vingt-douze pour cent des votants plébiscitent la réforme de la Constitution.

J’avais espéré un succès moins spectaculaire. Alors que le président se félicite de sa réussite, je ne lui cache pas qu’un score inférieur aurait été meilleur pour son image à l’étranger. Indifférent à mes mises en garde, Abdallah dépêche à Paris l’un de ses conseillers, le docteur Maecha M’Tara avec pour mission de convaincre François Mitterrand d’effectuer une visite officielle au Comores.

Trois jours plus tard, le 9 novembre 1989 c’est la chute spectaculaire du mur de Berlin. Elle m’inquiète autant qu’elle me réjouit. Il est clair en effet que, si elle s’étendait trop vite aux autres pays du bloc communiste, cette ouverture libératrice bouleverserait la stratégie mondiale. Des lors, les Comores ne présenteraient plus du tout le même intérêt stratégique pour la France et l’Afrique du Sud.

Avec une certaine appréhension, je me rends une nouvelle fois en Afrique du Sud afin d’y faire, toujours à l’Union Building, un point de la situation avec le redoutable Van Heerden.

Contrairement à son habitude, le directeur de la diplomatie sud-africaine chargé du dossier des Comores m’accueille avec le sourire. Il est flanqué de trois officiers supérieurs que je connais depuis longtemps, le général Badenhorst, le brigadier Bosch et le colonel Van Wyngard. Freddy Thielemans et Marco Boni sont également présents.

Mon hôte se félicite du résultat du référendum. Il est surtout satisfait de l’amélioration des relations entre son pays et les Comores, depuis que le président Abdallah a accepté l’ouverture officielle d’une représentation commerciale à Moroni.

– La République d’Afrique du Sud, me dit-il après avoir écouté mol court préambule rappelant les changements intervenus dans l’archipel, tient à honorer ses engagements. Elle est fidele en amitié. Mais il est apparu en Afrique une nouvelle philosophie qui veut que l’on l’éloigne de plus en plus des gouvernements maintenus au pouvoir pas des forces armées. Puisque les liens entre les Comores et la République sud-africaine, en particulier le financement de la garde présidentielle, sont désormais connus, l’image de mon pays pourrait se ternir. Nous voudrions donc restructurer notre soutien à la République islamique des Comores d’une manière qui permette un alignement sur cette nouvelle philosophie. Nous ne voulons plus être accusés de soutenir un régime par les armes.

J’entrevois déjà l’éventualité d’une nouvelle participation de Pretoria à l’entretien de la Garde, lorsque mon hôte ajoute :

– Il faut maintenant tenir compte des difficultés financières aux- quelles doit faire face la République sud-africaine et qui risquent de se traduire par une diminution sensible de son aide. Par conséquent il va falloir trouver une nouvelle forme de coopération.

J’explique alors au Sud-Africains que, pour effacer son image de garde prétorienne qui la déconsidère, la GP sera sans doute bientôt dis- soute, et refondue dans une sorte de garde républicaine, avec les meilleurs éléments des Forces armées comoriennes. Cette transformation radicale modifiera les relations entre les Comores et l’Afrique du Sud, que nul ne pourra plus accuser d’entretenir une troupe mercenaire.

Avant de clore la conversation, qui a été chaleureuse pour la première fois depuis bien longtemps, je prends le risque de tenter d’obtenir le versement des soldes qui, à cause de la rupture du mois de janvier, restent encore dues à la GP.

Si on ne me promet rien quant à ce règlement, les poignées de main et les sourires que nous échangeons avant de quitter l’Union Building me laissent entrevoir tout de même des lendemains moins difficiles.

Dès mon retour à Moroni je rends compte de mon ambassade au président Abdallah puis, le 18 novembre 1989 expose aux militaires français notre plan de fusion des forces comorienns. Chacune des composantes de l’armée, que ce soit la GP, la Gendarmerie ou les FAC conservera son autonomie sous l’autorité d’un chef de corps commun. Quant aux effectifs ils seront réduits. Les forces comoriennes passeront de mille à sept cent cinquante hommes.

Comme je m’y attendais, ce plan est loin de faire l’unanimité. Les tractations n’ont pas beaucoup avancé lorsque les Sud-Africains m’annoncent qu’ils vont reprendre leur aide à la GP mais en amputant son budget de soixante pour cent. Encouragé par cette reprise de contact je file à Pretoria afin de plaider une dernière fois ma cause auprès du général Badenhorst, qui continue à penser que les Comores malgré l’évolution de la situation internationale occupent encore une position clé sur la carte du monde en particulier dans l’océan Indien.

Malgré sa bonne volonté, le général me confirme que l’aide que son pays fournira désormais à la GP ne dépassera pas deux millions de rands. Il tient à préciser que cette somme, si elle ne suffit pas à conserver à la garde sa forme actuelle sera largement suffisante pour entretenir une unité de soixante-quinze hommes, constituée de Comoriens triés sur le volet, encadrés par quelques Européens, et qui n’aurait d’autre mission que d’assurer la sécurité du Président et la veille antiterroriste aux aéroports.

Je regagne Moroni en me disant qu’après tout je n’espérais plus rien quelques jours plus tôt, de Pretoria et qu’Abdallah devant l’urgence, finira bien par tenir ses promesses.

Sitôt revenu de Paris, le président s’enquiert du résultat de mon ambassade. IL me félicite pour ma diplomatie, puis comme si de rien n’était m’annonce que la France s’est déclarée prête à débourser trente millions. Mais cette aide est assortie d’une condition : Paris demande que les forces de la GP et des FAC soient fusionnées, en ne gardant qu’une section de sécurité rapprochée de soixante hommes dont quatre officiers expatriés.

 


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