OPS Atlantide Comores 1978


 

71 – La disparition du président Abdallah

Par-delà ses activités habituelles, la garde s’est vu confier la responsabilité de lutter contre les contrebandiers qui continuent à sévir malgré les objurgations répétées du président Abdallah et en dépit des quelques condamnations prononcées ces derniers temps.

Notre section de sécurité rapprochée, qui possède des appareils de vision nocturne à infrarouge, a été tout naturellement désignée pour prêter main-forte aux douaniers commandés par Calvet, un coopérant français. Cette section est souvent requise pour tendre sur la côte des embuscades à des trafiquants.

Ainsi, alors que la GP multiplie ses activités, les discussions concernant sa refonte et celle des FAC ne débouchent sur rien de concret. Il ne peut d’ailleurs en être autrement puisque le président Abdallah semble se contenter des trop vagues promesses sud-africaines et françaises.

Il y a la solution qui consisterait à confier la Gendarmerie à la charge de la coopération française. Quant a la garde, il serait envisage de la faire fusionner avec les meilleurs éléments des FAC. La Coopération, elle, souhaiterait mette en place un programme de restructuration qui réuni- rait les FAC et la Section de sécurité rapprochée, au travers d’une, nouvelle entité baptisée « Forces de défense et de sécurité ».

En attendant, les Forces armées comoriennes sont au bord de la mutinerie depuis que le président Abdallah, après avoir promis une augmentation de solde de seize pour cent, a ramené ses largesses à six pour cent. Chaque jour, on me signale de nouvelles désertions. Même des gendarmes renâclent au service. La situation devient irrespirable. Par atavisme et tradition, la mentalité comorienne conduit à l’indécision chronique. Quand j’alerte le président Abdallah sur la nécessité d’une restructuration, quand je lui décris l’asphyxie progressive des Forces armées, il me repond avec fatalisme :  » Il faut faire ce qu’il faut faire.  » Avec des litotes de ce style, je n’obtiendrai jamais un avis tranché, une décision catégorique.

Attisant à plaisir les braises de la révolte larvée, l’opposition déclare qu’elle ne présentera pas de candidats aux élections régionales prévues pour le 3 décembre. Dans ce climat lourd de menaces, j’ai la pénible impression que le temps se fige.

De son cote, le commandant Marquès s’inquiète de voir les officiers comoriens des FAC approuver la grogne de leurs hommes, voire l’encourager. Les FAC semblent être au bord du putsch. Des rumeurs de coup d’Etat circulent dans la ville.  » Radio Cocotier » parle même d’attaques directes contre la GP qui, heureusement demeure imperméable à l’agitation qui gangrène les autres unités.

Le climat devient de plus en plus délétère. Il apparaît clairement que seule la dissolution des FAC permettrait de mettre en place le plan de restructuration de la GP que les Sud-Africains exigent Le président Abdallah en est convaincu, mais il redoute de braquer ses officiers contre lui en décrétant du jour au lendemain la dissolution de leur armée. Je discute de longues heures avec lui et avec les hommes sûrs de son entourage. Bien décidé à dénouer la crise. J’amène Abdallah a envisager un compromis. Spontanément il convient que tout serait plus facile si des troubles graves éclataient du fait des FAC, ou même de la Gendarmerie. De là à les provoquer, il n’y a qu’un pas. Devant l’urgence, et en concertation avec le président, nous prenons la résolution de le franchir.

Ainsi est décidée la mise en place d’un plastron, dispositif de mise à feu fictive, provoquant la réaction inévitable qui nous conduira à justifier le désarmement des FAC. Il est convenu que cette action simulée sera déclenchée par des Européens de la GP la nuit du 26 novembre un dimanche. Aussi, le président Abdallah, qui revient ordinairement 1e lundi matin de ses week-ends à Anjouan se tiendra-t-il ce dimanche soir là à sa résidence d’Itsandra. Le matin même, je rencontre Marques. L’opération est confirmée. Dans la soirée, des dispositions définitives comprenant le désarment des FAC, incluant celle d’Anjouan, sont arrêtées.

Peu avant minuit, quatre membres de la GP s’infiltrent par la cocoteraie jusqu’a la façade arrière de la résidence et montent un simulacre d’attaque en lâchant quelques rafales. Alors que je regagne ma villa de Dache, j’entends les tirs qui commencent. Dans l’enceinte de la résidence présidentielle, une section de trente hommes appartenant à la 2eme compagnie, celle qui est de garde ce soir-là se met en position et réplique à la prétendue attaque. Rapidement, je suis informé par Marquès et me rends à la résidence. A l’approche du portail, je me fais reconnaitre par les sentinelles, qui ne sont pas dans le secret de l’opération et qui viennent vers moi l’arme haute. Marquès est déjà sur place avec Siam, un officier que j’ai débauché récemment de la garde personnelle du président du Bophuthatswana et qui s’occupe à Moroni du service de renseignement. Ils ont été rejoints par les lieutenants Tony et Joël.

Dans la cour, je découvre le président qui déambule en pyjama, sans garde du corps, et qui ne semble pas autrement perturbé par les tirs de mes hommes qui continuent de crépiter de l’autre côté de la résidence. Abdallah vient à ma rencontre. Malgré les angles de tir bien repérés je ne tiens pas à ce qu’il soit touché par une balle perdue ou un ricochet. Je le prends donc par le bras et le fait se mettre à l’abri, en m’interrogeant sur l’absence de ses gardes du corps personnels.

Pendant ce temps-la, sous la conduite de Marques, les hommes de la section de garde ripostent de toutes leurs armes. Mais nos comparses qu’ils prennent pour cibles sont si bien embusqués à l’extérieur qu’ils en deviennent intouchables. Jouant le jeu d’une véritable attaque, Marques a déjà donné l’ordre à notre 2eme compagnie d’alerte de faire mouvement vers nous pour renforcer la seule section de garde. En attendant la fin de l’opération, je monte au premier étage avec le président Abdallah, dans la grande pièce qui lui sert à la fois de bureau et de salon. Je sais que Monique Terrasse, la jeune institutrice avec qui il a parfois l’habitue de passer la soirée, est partie tôt ce jour la.

Siam nous rejoint. Marques, lui, vient enfin de retrouver le garde du corps du président, le sergent Jaffar, qui était parti en goguette laissant Abdallah seul et sans protection. En jogging et baskets et la chemise de travers, Jaffar revient en fait, je l’apprendrai plus tard, de chez sa petite amie, ou il a bu plus que de raison et visiblement fumé du chanvre. Il se fait admonester par Marques, qui le prie d’aller se mettre en tenue et de revenir se poster dans le hall au rez-de-chaussée. Visiblement il est mal dans sa peau d’avoir été surpris en flagrant délit d’abandon de poste.

Le président Abdallah est confiant dans la réussite de notre montage. Il s’installe à son bureau, satisfait et de son écriture penchée, rédige et signe l’ordre de désarmement des FAC. Il me tend le papier à en-tête de la République fédérale islamique des Comores. Avant de le confier à Marquès pour exécution, je lis le décret qui s’établit ainsi :

« Moroni le 27/11/1989 à 0H10

 » Ordre est donné à la garde présidentielle de désarmer les Forces armées comoriennes.

« Les autorités civiles et militaires, en l’occurrence la Gendarmerie doivent apporter assistance à toute réquisition de leur part. »

Il nous est arrivé au cours de nombreux exercices de prendre fictivement le contrôle de Moroni en seulement sept minutes. Je ne doute pas que mes hommes, cette nuit, en fassent autant, sinon mieux.

Maintenant que le décret est signé et que la deuxième phase de l’opération est lancée, le président s’installe dans le grand salon qui prolonge son bureau. Nous nous asseyons face à face. Pendant que mes groupes investissent la ville avec la rapidité que j’espérais nous écoutons ensemble les rafales du dispositif qui joue le jeu jusqu’ au bout.

Notre plan se déroule conformément à ce qui avait été prévu. Déjà, des messages m’apprennent que les sentinelles des FAC qui gardaient la radio et les dépôts de carburants ont été désarmées sans difficulté.

Comme le prévoit le scénario que nous avons mis au point, les faux assaillants se replient lorsque la 2e compagnie, rameutée par Marques, une cinquantaine d’hommes avec véhicules et armes lourdes, se déploie alentour. Mais lorsque le groupe passe devant la résidence voisine, il est accueilli par les rafales nourries des gendarmes de garde qui s’étaient jusqu’alors tenus silencieux. L’attaque atteint une telle intensité que la 2e compagnie, qui ne s’attendait pas à être prise à revers par les gendarmes de la Présidence, est contrainte de répliquer à l’arme lourde, bazooka RPG 7. En pleine confusion et malgré le rigoureux entraîne- ment qu’ils ont subi mes Comoriens perdent vite leur cohésion Peu soucieux des ordres hurlés par leurs officiers, ils vident chargeur sur chargeur de manière désordonnée, à l’aveuglette, même au risque de s’entre-tue.

Dans le salon, le téléphone sonne. Siam décroche. Monique Terrasse est au bout du fil.

– C’est une femme, dit Siam.

– Dites-lui que je la rappellerai, répond le président Abdallah.

Le vacarme est bientôt si grand et ce nouveau bruit, des explosions qui se rapprochent de la résidence, est si imprévu que le président Abdallah, subitement inquiet, commence à perdre contenance. Maintenant, quand il parle, chaque rafale le fait sursauter. Ses mains s’agitent. Son visage se défait. Il blêmit, transpire à grosses gouttes. Tout à coup pris d’un accès de panique, il se met à gesticuler s’exclamant en comorien au bord de l’incohérence. Je me lève et me penche sur lui. Il implore le Prophète. Je m’agenouille devant son fauteuil et lui tapote les mains pour le tranquilliser. Cela ne suffit pas. Ses joues se contractent, sa tête s’affaisse et il semble près de la syncope. Tout en restant à genoux devant lui, je me redresse pour tenter de le rassurer, en vain.

Nous sommes dans le bureau-salon, situe au premier étage. Le plafond de cette grande pièce est soutenu par deux immenses piliers. Soudain, la porte s’ouvre ; Jaffar apparaît, la Kalachnikov à la hanche, et marche, menaçant vers nous. Il peut s’imaginer que je suis en train de brutaliser le président. En effet je le vois faire le geste l’épauler. Je devine qu’il va tirer. J’ai juste le temps de me plaquer aux pieds du président hors de la ligne de tir, quand Abdallah reçoit une rafale de balles tirées par Jaffar et qui, visiblement ne lui étaient pas destinées. Siam, qui se trouvait dissimulé par l’un des piliers et qui a vu, lui aussi, l’avance menaçante de Jaffar, l’a visé par réflexe et l’a touché à mort simultanément.

Ma jambe raide m’empêche de me relever aussi vite que je le voudrais. Au-dessus de moi, le président ne bouge plus. Quand je suis enfin debout, je le vois tassé dans son fauteuil. Je tends la main vers lui. Je m’aperçois qu’il est sans vie.

Marques et Siam sont comme moi, consternés, incapables de prononcer une parole. Je suis abasourdi. J’en ai les oreilles qui bourdonnent. Reprenant vite mes esprits, j’ordonne de fermer les battants de la porte du salon, puis téléphone à Ahmed Abdou, aux proches collaborateurs et aux familiers du défunt pour les avertir du drame épouvantable qui vient de se jouer.

Après être allé aux nouvelles, Marquès m’annonce que notre plastron, ignorant ce qui vient de se passer, a filé comme convenu.

Je suis assailli par un flot de pensées qui me viennent dans le plus grand désordre. Je songe que, sans le coup de folie du sergent Jaffar, nous étions tout près de toucher au but. Nous sommes en pleine absurdité, bien loin du coup d’état dont nous serons plus tard injustement accusés.

Un peu avant 1 heure du matin, alertée par les échos de la fusillade, Monique Terrasse téléphone à la résidence. Elle éclate en sanglots en apprenant la mort d’Abdallah. Elle appelle alors Christiane Buscail, la sectaire personnelle du président, une amie très proche. Désespérée, elle lui déclare qu’elle n’a plus aucune raison de vivre. Effectivement elle se suicidera quelques heures seulement après la disparition de l’homme qu’elle aimait par-dessus tout, comme elle venait de le dire à l’une de ses amies, une proche du Président.

Le jour se lève. Il va falloir faire face à la situation. Je demande à Marques d’ordonner le désarmement des unités des FAC stationnées à Anjouan où se trouve le commandant Ahmed, qui a démissionné trois mois plus tôt de son poste de commandant en chef. Un autre officier des FAC, le commandant M’Radabi, nous aide à transporter le corps d’Abadallah dans sa chambre en attendant que ses proches l’emmènent à Anjouan.

Maintenant qu’il est allongé sur son large lit, le président dont le torse troué de balles n’a guère saigné, paraît dormir, à jamais apaisé. Je suis malheureux. Anéanti. Je revois les scènes du passé. Je me remémore les soirs à Paris où, redevenu président mais pas encore argenté, Abdallah m’invitait à partager son dîner sur un bout de table. Après nous être opposés en 1975 sans nous connaître, nous étions, par la suite, devenus amis. Durablement. Malgré son humeur parfois versatile, sa rouerie et son goût du pouvoir absolu, cet homme déroutant, malin et naïf à la fois, qui aimait si fort son pays, était un véritable compagnon. J’ai de la peine.

Il fait jour. Les familiers arrivent les uns après les autres. Je décide alors de rentrer chez moi afin de téléphoner en toute sûreté à mon correspondant de la DGSE.

Je n’ai pas encore deviné que certains m’accuseront plus tard d’avoir fait tuer Abdallah, si ce n’est de l’avoir assassiné moi-même. J’appelle Omar Bongo, j’avertis aussi quelques amis parmi les plus sûrs pour les informer de cette catastrophe. Tous sont consternés.

 


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