OPS Atlantide Comores 1978


 

72 – Sous la menace des troupes françaises

Dépassés par le drame imprévisible qui a bouleversé nos plans, les ministres, le commandant de la gendarmerie et même le colonel Vieillard, en charge de la coopération militaire aux Comores, se gardent bien d’entamer de grandes manoeuvres inquisitrices. Ils ne de rendent même pas sur les lieux du drame. Selon la coutume, il est décidé un deuil national de quarante jours. Avec Ahmed Abdou et Ali Naçor, le chef de cabinet du défunt, je les réunis dans la grande villa de Beït – es-Salam. Ils ne s’agitent pas, ne parlent pas, sont comme prostrés. Pour eux, je m’en rends compte, la disparition d’Abdallah est le fruit de la fatalité.

Appliquant dès les premières heures du jour les mesures que j’ai décidées dans le cadre de la Constitution, mes hommes veillent à l’ordre dans une ville étonnamment silencieuse.

Pendant que la famille du président fait transporter par avion sa dépouille à Anjouan, où le calme règne, je veille à la protection de la Cour suprême de l’état. Après avoir officiellement constaté la carence du pouvoir, ses membres, conformément à l’article 22 de la Constitutions chargent Saïd Djohar – un demi-frère d’Ali Soilih – de l’assumer jusqu’aux prochaines élections présidentielles, qui ne pourront se dérouler qu’à l’expiration du deuil national.

Conscient du fait que la garde présidentielle représente sa seule chance de maintenir l’ordre, le président par intérim me demande de ne rien changer à ma façon d’agir. A peine investi de sa charge, il décide de repousser la date des élections régionales.

Alors que Marques a fait regrouper au camp d’Itsoundzou les soldats désarmés des FAC, des militaires français en civil se répandent en ville en tentant d’ameuter des bandes de jeunes. Quelques heures seulement après la mort d’Abdallah, des groupes de manifestants s’enhardissent à braver les patrouilles de la GP en exigeant le départ des mercenaires..

Je me rends vite compte que, parmi les manifestants ce sont les hommes ayant jadis servi dans l’armée française qui braillent le plus fort..

La mort du président inquiète Paris. Les forces françaises de l’océan Indien sont en alerte. Mes amis de la DGSE ne me cachent pas que mon expulsion de Moroni a été décidée par le gouvernement. S’il m’est sou- vent arrivé d’avaler de grosses couleuvres dans ma carrière d’homme de l’ombre pour le seul bien des affaires de la France, cette fois, je ne suis pas du tout décidé à me laisser manipuler. Partir, surtout discrètement, serait une façon d’avouer que je suis pour quelque chose dans la mort de l’homme dont j’avais, au contraire, tout intérêt à protéger la vie, puis- qu’il s’était prononcé pour la dissolution des FAC..

Il devient évident, au fil des jours, que mon départ et le démantèlement de la GP n’arrangeraient pas les choses. Ce retrait prématuré mettrait certainement le feu aux poudres. Il libérerait les ardeurs de la foule, jusqu’à présent contenue tant bien que mal par mes hommes..

Même si je n’attendais pas un appui efficace des Sud-Africains, je suis tout de même catastrophé lorsque Marco Boni vient m’annoncer le 4 décembre 1989, que Pretoria a définitivement décidé de mettre un terme à son aide. Se mettant au diapason du concert international, l’Afrique du Sud va Jusqu’à réclamer mon départ et celui de tous mes officiers..

Des tracts circulent en ville. Ils reproduisent en arabe et en français la déclaration suivante, que j’ai lue et relue plus de dix fois : .

« LE ministre des Affaires étrangères de l’Afrique du Sud, Pik Botha a déclaré aujourd’hui qu’à la lumière des tragiques événements concernant l’assassinat du président Ahmed Abdallah Abderramnne aux Comores le gouvernement sud-africain a décidé .

« De suspendre l’assistance a la garde présidentielle et les autres formes de coopération avec les Comores, lesquelles avaient été accordées dans le passé à la demande du président Abdallah et ce, en attendant le règlement de la situation actuelle. .

« De demander le départ immédiat des Comores de tous les éléments expatriés qui empêchent l’exercice, par le peuple comorien, de ses droits démocratiques à l’autodétermination..

« De soutenir tous les efforts visant à permettre au peuple comorien de décider de son propre avenir de manière pacifique et démocratique sans ingérence extérieure..

« M. Botha a également affirmé que les futurs engagements de l’Afrique du Sud aux Comores auront uniquement pour but de coopérer aves les dirigeants des Comores démocratiquement élus afin de promouvoir le bien-être de la population de l’archipel et de renforcer les liens existant entre les deux pays..

« L’Afrique du Sud est en train d’échanger de manière continuel avec toutes les parties, des informations sur la situation aux Comores afin d’assurer une approche coordonnée. .

« Bien que ce tract, reproduit avec tant de célérité par des services dépendant maintenant de Djohar, exagère quelque peu les véritables termes de la déclaration de Pik Botha, je m’inquiète de plus en plus lorsque, saisissant au vol le prétexte de la mort d’Abdallah, l’ONU légifère sur l’emploi des mercenaires. Cela faisait près de dix ans que le feu couvait à New York, mais aujourd’hui, tous les Tartuffes de la terre, même ceux qui ont si souvent fait appel à mes services, applaudissent la mise hors-la-loi des mercenaires et de ceux qui les emploient..

Afin bien montrer à la population que je n’ai nullement l’intention de me plier aux injonctions de l’extérieur, je décide de me laver en public de l’accusation d’assassinat qui circule en ville. La loi coranique prévoit qu’un musulman soupçonné à tort d’un délit ou d’un crime peut se disculper en venant faire le hitima, autrement dit demander la confession que seules les autorités religieuses ont le droit de lui accorder..

Après avoir prévenu les autorités religieuses, je coiffe au matin du 5 décembre 1989, la traditionnelle kofia que m’a un jour offerte le défunt président. Sûr de mon bon droit, je me présente à la grande mosquée de Moroni..

De tous les religieux qui avaient promis de me recevoir, seul le cadi de Moroni a tenu parole. Pendant qu’il prononce la fatiah rituelle qui me dégage de toute responsabilité dans la mort d’Abdallah, une bande de jeunes s’amasse sur la place de la mosquée. Lorsque je ressors du lieu saint après avoir longuement prié pour le repos eternel d’Abdallah quelques meneurs, s’apercevant que je suis accompagné par un seul garde en civil, me traitent d’assassin. Leur slogan est repris et paradoxalement, c’est sous les lazzis que je remonte dans ma voiture.

La presse internationale parle beaucoup des Comores. Tronquant, par fois interprétant toujours le moindre de mes propos, elle me présente comme un tyran et mes hommes, comme des reitres sans foi ni loi. Chaque fois qu’un Journaliste étranger tente de s’adresser à un Comorien ce dernier, par manque d’habitude de tels contacts bien plus que par raison, refuse de répondre à ses questions ou avoue des craintes bien naturelles. Le monde entier en déduit que les habitants de 1′ archipel vivent désormais dans la terreur absolue..

Dépassé par la situation Saïd Djohar, alors même qu’il venait de me remercier d’avoir maintenu l’ordre de si beau façon, me condamne à son tour, sous la pression de l’ambassadeur de France..

 » Ce n’est pas moi qui ai fait venir les mercenaires  » déclare-t-il en substance au cours d’une conférence de presse..

Il affirme que le jour ou il sera président, il n’aura pas besoin de garde présidentielle. Il ajoute même qu’il est devenu mon otage.

En peu de temps, le demi-frère d’Ali Soilih a déjà pris goût au pou- voir. Il va jusqu’à envisager de modifier la Constitution. L’article 22 prévoit on effet que la vacance du pouvoir sera assurée par le président de la Cour suprême, mais spécifie que celui-ci ne pourra en aucun cas briguer la pérennité de sa charge à l’issue de son intérim..

Pendant que Djohar se voit déjà président de la république, et me condamne alors que je suis le seul à lui permettre encore de gouverner en paix, les choses tournent à l’aigre à Paris. La justice française revient à la charge dans l’affaire du Bénin en me déférant devant le Tribunal correctionnel pour association de malfaiteurs..

Ironie de l’histoire, alors que les ennuis pleuvent ainsi de toutes parts, j’apprends que Kerekou l’homme que mes commanditaires -1a France y compris – voulaient que j’abatte, a décidé de renoncer à ses engagements marxistes et de changer de politique. Je n’ai guère le loisir de méditer sur ce revirement : au matin du 7 décembre 1989, une centaine de jeunes gens déferlent dans le centre de Moroni en brandissant des calicots réclamant notre départ..

Cette fois, la manifestation dégénère. Mes hommes donnent de la crosse et de la matraque. Des journalistes photographient leurs assauts. Certains envoyés spéciaux prennent si ouvertement le parti des émeutiers que je suis obligé de donner l’ordre de les empoigner eux aussi. Je les fais ensuite expulser sans me soucier de ce qu’ils raconteront une fois rentrés dans leurs pays. Je n’ai pas fait dans la nuance : parmi ces journalistes se trouvent les envoyés spéciaux de l’agence Reuter de l’AFP, du Daily Telegraph, de l’agence Sygma et même de Radio France Internationale !.

Après cette journée de troubles, alors que je m’attendais à un peu de calme, c’est au tour de l’opposition, menée par Abbas Djoussouf et Mouzouar Abdallha de s’agiter. Ses cohortes sont bien moins menaçantes pour l’ordre public que les Jeunes gens prêts à tout que j’ai dû affronter la veille. Elles se contentent de se rassembler sur la place de Badjanani, puis de se répandre en ville en longue colonne silencieuse sous la veille serrée des patrouilles de la GP. Abbas et Mouzouar m’avaient d’ailleurs envoyé une lettre afin de me prévenir de cette démonstration de force. Bien qu’ils exigent mon départ, ils ne se sont pas adressés à Bob Denard, mais au colonel Mustapha M’Hadjou..

Le conseiller d’ambassade Bercot me signifie alors que Paris s’inquiète du sort des mille six cents ressortissants français qui vivent dans l’archipel. Je me retiens lui faire remarquer qu’ils ne me paraissent nullement en danger, pas plus que les quelques trois cents touristes en séjour à l’hôtel Galawa..

Je ne suis pas dupe de la démarche du diplomate. Le gouvernement français doit s’apprêter à dépêcher des troupes de renfort vers les Comores, sous prétexte de protéger ses ressortissants. C’est effectivement ce qui se produit, mais Paris affiche une grande prudence. Le colonel Charrier, chargé des relations publiques des forces de l’océan Indien, précise en effet devant les représentants de la presse mondiale que ce déploiement spectaculaire de bâtiments n’est destiné qu’à permettre en cas de besoin seulement l’évacuation des Français des Comores..

Bien renseigné par la DGSE, je sais Mayotte transformée en véritable base arrière. La compagnie de Légion qui y stationne a été renforcée par deux cent cinquante parachutistes de 1er RPIMa et quatre-vingt-dix bérets verts du commando de Marine Jaubert. Une force navale composée de la Boudeuse, un petit patrouilleur, le la Grandière, un bâtiment de transport léger, de l’aviso-escorteur Protet et du pétrolier ravitailleur la Marne s’est formée là-bas..

Cette petite armada, dont les forces sont largement disproportionnées par rapport à celles que je pourrais lui opposer, est renforcée par cinq hélicoptères Puma et sept gros porteurs Transall..

La menace étant claire, j’avertis Marquès et ses officiers que jamais je ne leur demanderai de combattre une troupe française, même si, avec nos sept cents hommes connaissant bien le pays, nos armes lourdes antiaériennes fournies par l’Afrique du Sud et nos mortiers de 120 mm dont les tirs ont depuis longtemps été repérés, nous sommes en mesure de résister utilement à n’importe quel envahisseur..

Après avoir affirme devant quelques journalistes qu’il n’est pas question, serait-ce pour un baroud d’honneur symbolique, d’affronter les paras et les commandos de Marine, j’épie la montée en puissance du dis- positif destine à m’impressionner..

Le vendredi 8 décembre, je rencontre le premier conseiller de l’ambassade de France au club nautique de Moroni. Nous ne perdons pas de temps en vaines mondanités. Il se contente de me lire le texte du télégramme qu’il a reçu du Quai d’Orsay, et qui résume l’état de nos négociations : .

 » 1. En accord avec les autorités comoriennes nous sommes prêts à assurer l’encadrement militaire de la garde présidentielle dans le perspective du départ de M. Bob Denard..

 » 2 Le général Norlin pourra être présent à Moroni..

 » 3 Les mercenaires français expatriés dont le casier judiciaire est vierge pourront éventuellement rentrer en France via l’Afrique du Sud sans s’exposer à poursuites..

 » 4 Nous avons fait savoir aux autorités sud-africaines qu’il leur appartenait de régler la requête financières. Il convient donc à celles-ci de lui répondre directement sur ce point..

 » 5 Urgent de connaître dispositions envisagées par Denard pour partir.  » .

Puisqu’il garantit la liberté de mes hommes, je ne trouve rien à redire à ce texte. Je suis sur le point d’accepter le compromis lorsque, deux jours plus tard, j’apprends que la force stationnée à Mayotte passe en alerte rouge dans le cadre d’une opération baptisée Oside. Puis Jean- Pierre Chevènement, ministre de la Défense, arguant des accords d’assistance entre la France et les Comores, annonce qu’il n’attend plus pour intervenir que la demande officielle de Saïd Djohar..

Pendant que mes amis de la DGSE négocient pour moi une sortie honorable et des indemnités suffisantes pour défrayer mes hommes de ce qu’ils ont, sur mes conseils, investi aux Comores, je donne au soir du 12 décembre, une conférence de presse au camp de Kandani . .

– Moi colonel Saïd Mustapha M’Hadjou, je jure solennellement, en mon âme et conscience, devant Dieu et devant les hommes, sincères et véritables les déclarations qui vont suivre. Après en avoir référé au président de la République par intérim ainsi qu’à la famille, pour le respect de la mémoire de monsieur le président Abdallah après avoir consulté mes amis comoriens et mes hommes, devant les terribles accusations qui pèsent sur notre conscience, devant le refus collectif de responsabilités de nos dirigeants actuels qui savaient, devant la multitude des pressions sud-africaines et françaises pour nous chasser des Comores dans le déshonneur devant le déploiement d’une armada qui risque d’intervenir à tout moment, créant une situation irréversible pouvant entraîner un bain de sang, j’ai décidé de rompe mon devoir de réserve pendant la période de deuil..

Brusquement incapable de contenir ma rage plus longtemps, je lâche, sans aucun souci des convenances : .

– Je commence surtout à en avoir marre de toutes ces accusations et de faire en plus figure d’assassin ! .

Revenant à plus de modérations masquant du mieux que je le peux l’émotion qui m’étreint en revivant la mort d’Abdallah, narre ensuite par le menu, sans parler bien sur de la machination ourdie avec le défunt lui-même, ce qui s’est passé durant la nuit du 26 au 27 novembre..

Lorsque j’ai achevé mon récit étayé par des témoignages précis, j’annonce, sans faire état des tractations secrètes que j’ai engagées avec la DGSE, que j’ai décidé de quitter les Comores devant les menaces conjuguées de l’Afrique du Sud et de la France. Ayant ainsi annoncé le principe de mon retrait je me livre aux questions des journalistes.

 


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