OPS Atlantide Comores 1978


 

73 – L’adieu aux Comores

Après l’annonce, par voie de presse, de ma décision de quitter les Comores, les tractations se poursuivent. J’exige un départ honorable pour mes volontaires et moi-même. Je réclame une cérémonie de remise du drapeau de la garde présidentielle, et une passation officielle du pou voir entre nous et les militaires français. En outre, je veux des indemnités pour mes hommes et moi, ainsi que l’assurance que nous ne serons pas poursuivis en justice.

Tout, ou presque, a été négocié à ma convenance lorsque le 14 décembre 1989, un avion d’Air-France emmène à Paris quelques-uns de mes officiers. Mon épouse comorienne, que j’ai décidé de mettre à l’abri en France, s’envole dans le même avion avec nos deux enfants. Le lendemain matin, je rencontre une dernière fois dans mon bureau le colonel Rigaud, qui s’est vu confier la charge délicate de la passation de pouvoir. Il est accompagné par le commandant Léonard, auquel incombera la charge de la GP..

Le gouvernement d’Afrique du Sud fait savoir à la France qu’il est prêt à m’accueillir sur son territoire et à m’accorder quelques compensations financières. De son côté, le gouvernement français s’engage à débourser trois millions de francs par le truchement de son ambassade à Moroni afin de régler les soldes des Comoriens de la garde..

Un peu plus tard, je donne l’ordre de rassembler la garde sur le terre- plein de Kandani. Ma troupe, impeccable sous les trombes d’eau est figée au garde-à-vous. Je procède à l’appel des nouveaux promus officiers et sous-officiers comoriens qui prendront la place de mes volontaires en attendant la relève des Français..

J’ai le coeur serré lorsque, ma saharienne ruisselante plaquée sur le torse, je fois régler une dernière fois mes hommes. Malgré une situation tendue et les manigances des coopérants, pas un seul d’entre eux n’a déserté depuis la mort du président Abadallah.

L’après-midi du 15 décembre, la pluie tombe toujours alors qu’une partie de la GP se range devant ses véhicules alignés sur l’aérodrome d’Hahaya. Entouré de mes vingt-cinq derniers officiers, je n’ai pas le coeur d’insister lorsqu’on m’annonce qu’il n’y aura pas de passation de commandement formelle, et que je devrai me contenter de ce qui s’est dit dans mon bureau..

J’effectue un ultime passage en revue. Certains de mes hommes ont les larmes aux yeux. Avant de rejoindre l’avion, je leur adresse un bref message : .

– soldats de la garde présidentielle vous avez toujours servi les Comores dans l’honneur et la dignité. Je vous en remercie. Je vous demande de vous comporter de la même façon envers les hommes qui, dans quelques instants, assureront la bonne marche de votre magnifique unité. Je ne vous oublierai jamais..

Mes bagages personnels et mes trente-deux cantines pleines d’archives sont chargés dans l’Hercule C 130 de la SAFAIR. J’ai laissé dans une armoire de mon bureau des documents particuliers, qui seront appréciés à leur juste valeur par les  » nettoyeurs  » de la DGSE. Ayant exigé et obtenu que mes officiers, en tenue camouflée, gardent leurs armes jusqu’au bout, je marche vers l’avion sous leur escorte silencieuse et digne..

C’est seulement lorsque les portes de l’appareil sud-africain sont refermées derrière nous que, tenant ainsi ma promesse, je demande à mes compagnons de remettre leurs armes aux hommes d’équipage..

L’avion s’arrache à la piste. Mes Comoriens en tenue noire et béret vert se noient dans la boucaille qui nimbe la terre et la mer. L’un de mes lieutenants me remet le drapeau de la garde roulé sur sa hampe. Ses compagnons, sans doute pour ne pas pleurer entonnent une chanson de parachutistes. Je dépose près de moi l’emblème de la GP et me mets à chanter avec eux..

À Johannesburg, on nous débarque sur une aire réservée aux révisions techniques des appareils en transit. On fouille nos valises, on nous palpe sous toutes les coutures. Je laisse faire car cette humiliation pourrait nous servir plus tard, si l’on nous accusait d’être partis des Comores avec des objets de valeur. La détestable corvée expédiée, on nous guide vers un salon..

Le soir venu, nous dinons tous ensemble à l’hôtel où l’administration sud-africaine nous a réservé des chambres. Faisant mine d’oublier notre triste sort, nous vidons de nombreuses bouteilles de champagne a la sante de la garde et de ses nouveaux chefs. Freddy T’hielemans, qui partage notre repas, est aussi affecté que nous. Avec son efficacité habituelle il a déjà veillé à ce que mes malles et la barre de l’Antinea, que j’ai tenu à conserver en souvenir de notre épopée de mai 1978, soient entreposées sur la zone d’extraterritorialité de l’aéroport..

Le lendemain, je suis en civil lorsque j’accompagne mes officiers jus- qu’à la limite de la zone sous douane de l’aéroport. Comme je ne sais pas dire adieu, mais seulement au revoir, je serre la main de tous mes compagnons, puis m’éloigne avec Freddy avant que l’avion ne décolle. Même si l’amitié de mon ancien compagnon du Katanga me réchauffe le coeur, je me sens terriblement seul.

Une fois que l’Afrique du Sud m’a accordé un permis de séjour, le diplomate Rusty Evans me reçoit au Guest House des Affaires étrangères. Tandis que Freddy m’attend dans un salon voisin avec l’ambassadeur de France Dupond, il se met en peine de m’expliquer un peu plus clairement la position de Pretoria, arrêtée lors de nos tractations de Moroni..

– Colonel, me déclare t il, cela ne fait que deux mois que nous avons, grâce à vous, pu enfin renouer de véritables contacts avec Paris. Nous nous sommes entendus sur l’objectif commun de vous chasser des Comores et de dissoudre votre garde présidentielle devenue beaucoup trop voyante..

Comme son ton est amical, je lui parle de mes malles d’archives..

– Ne vous inquiétez pas. Elles sont en sécurité et vous seront remises très bientôt..

Par politesse, je me retiens de lui faire remarquer que les services secrets de Pretoria ne se priveront guère, s’ils ne l’ont pas déjà fait, de fouiller mes cantines, dans l’espoir d’y récupérer les passeports comoriens qu’il m’est si souvent arrivé de leur délivrer..

Après cet entretien stérile, je m’installe à Pretoria dans la villa de la mission commerciale des Comores. En attendant de pouvoir aller à Paris plaider la cause de mes hommes, je me console en me disant qu’au moins ils n’ont pas été inquiétés à leur arrivée en France..

Le 5 janvier 1990, le représentant de l’Afrique du Sud à Moroni expédie une note à Pretoria annonçant que le gouvernement des Comores a décidé de fermer sa représentation commerciale en Afrique du Sud. Freddy Thielemans n’a plus qu’à rendre son passeport diplomatique. Désormais, les Comoriens sont privés des aides officieuses qui leur permettaient tant bien que mal de subsister. Même si je compatis aux malheurs des gens des trois îles je souris en songeant que les notables de Moroni ne pourront plus s’approvisionner à bon compte en produits de luxe..

Poursuivant leur politique d’occultation du passé, Djohar et ses ministres publient le 9 janvier 1990 une liste d’interdictions de séjour. Elle comporte les noms de tous les volontaires qui ont servi aux Comores pendant les douze dernières années.
 


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