OPS Atlantide Comores 1978


 

53 – La longue traversée

Pendant cinq jours d’affilée, l’Antinéa surfe sur les hautes vagues de l’Atlantique. Mes hommes souffrent tous du mal de mer. Jean-Louis les soigne de son mieux, en misant à la fois sur l’accoutumance progressive et l’effet placebo de ses pilules. Raki, le berger allemand, ressemble à une serpillière. Les plats cuisinés par son maitre ne rencontrent aucun succès dans les creux de huit à dix mètres, et je râle déjà à l’idée de devoir compléter notre vaisselle brisée sous les coups de boutoir de la mer.

La tempête ne nous lâche qu’au large du Maroc. Enfin, à l’aube du 27 mars 1978, nous arrivons en vue de Las Palmas. La rade est encombrée de bateaux au mouillage. Blanchard nous fraie une route parmi des cargos de toutes nationalités. La capitainerie nous donne l’ordre de nous amarrer à couple d’un cubain, le Santiago de Cuba.

Le capitaine Gérard, qui a assuré, depuis Paris, l’essentiel du recrutement, dispose de vingt-cinq volontaires prêts à nous rejoindre. Je lui ordonne de ne les faire venir qu’après le carénage, lorsque nous serons parés pour reprendre la mer. Après avoir organisé le passage de l’Antinéa en cale sèche, je prends mes quartiers à l’hôtel Don Juan.

Lorsque Blanchard nous quitte comme prévu, Faquet, mon second capitaine, s’étonne de le voir débarquer. Décidé à dévoiler progressivement mes batteries, je lui fais croire, documents à l’appui, que je suis moi-même officier au long cours et qu’il demeurera mon second.

Mes hommes ont tant souffert au cours de la tempête que je n’ai pas le coeur de les empêcher d’aller reprendre goût à la vie dans les bistrots du port. Je leur demande malgré tout de bien tenir leur langue et de se déplacer par groupes de trois au minimum. Ainsi, me dis-je, il y en aura toujours au moins un pour empêcher les deux autres de se laisser aller au bavardage.

Le travail va bon train sur la coque de l’Antinéa. Elle retrouve chaque jour un peu de sa splendeur passée. Tout va pour le mieux jusqu’au jour où mon chef mécanicien commence à vitupérer. Je lui demande ce qui ne va pas.

– Je ne me sens plus à l’aise avec vos gars, me déclare-t-il abruptement

– Qu’est-ce que vous leur reprochez ?

– De ne pas être des vrais marins ! Ni même des techniciens en géophysique, comme vous voulez me le faire croire ! Regardez celui-là : est- ce qu’il n’a pas une tête de militaire ?

L’allure de mon ami Bracco trahit évidemment l’homme de guerre.

– Il ne faut pas me prendre pour un imbécile, poursuit le râleur. Vous ne croyez tout de même pas que je n’aie pas remarqué les manières de vos gus ! Ils se mettent presque au garde-à-vous lorsqu’ils vous parlent ! Je me demande bien ce que vous manigancez …

J’ai beau lui affirmer que je compte sur lui pour nous conduire au Chili et pour en revenir mon chef mécano décide de débarquer. Son second s’empresse de l’imiter. Je leur règle leur dû en arrondissant la somme et leur fais signer une décharge reconnaissant que leur compte est apuré. Puis je les installe dans une chambre d’hôtel avant de les mettre dans l’avion de Paris.

Comme il est impossible d’appareiller sans chef mécanicien, je prends à mon tour l’avion pour la France et appelle, une fois de plus, Pierre Guillaume à la rescousse. L’officier de marine ne met que quelques heures pour me trouver un nouveau responsable dos machines. Avec ses soixante ans bien sonnés l’homme me parait un peu âgé. Pressé par le temps, je l’enrôle quand même, sans lui préciser le but réel de notre voyage.

Cet aller et retour me donne l’occasion de voir une dernière fois le président Abdallah. Il me confie un document par lequel il m’investit des pleins pouvoirs aux Comores jusqu’à ce qu’il me rejoigne à Moroni. Apres m’avoir donné quelques noms à ajouter à la liste de ses partisans, il m’embrasse, Mohammed Ahmed en fait autant.

Je rentre à Las Palmas avec quatre volontaires dont le Bosco et Jules, mon nouveau chef mécano. Ce vieux bourlingueur remarque tout de suite que mon équipage est bizarre. D’abord un peu désorienté, il s’intègre rapidement.

Les travaux de carénage s’achèvent, et la capitainerie attribue un nouveau mouillage à l’Antinéa. Cette fois, je dois la mettre à couple d’un chalutier russe ! Ce voisinage m’oblige à donner des consignes très strictes de sécurité. Deux jours plus tard, le russe, hérissé d’antennes bien trop importantes pour un simple bateau de pêche, reprend la mer.Je suis soulagé d’en être débarrassé.

Après avoir complété mes vivres, fait effectuer les derniers réglages de machine, vérifié l’arrimage de notre cargaison somme toute bien légère pour un si grand bateau, de nos canots pneumatiques et de notre Méhari, je vais, au soir du 15 avril 1978, accueillir mes vingt- cinq dernières recrues à l’aéroport. Gérard, par élémentaire prudence, leur a fait quitter Paris à bord de trois avions différents qui les ont déposés à Madrid. De là, ils ont pis la correspondance pour les Canaries en faisant mine de ne pas se connaitre. Il fait nuit lorsqu’ils montent à bord de l’Antinea.

L’heure des adieux sonne. La secrétaire qui a si joliment pimenté mon escale passe déposer à bord un gros ours en peluche.

– Il vous servira de porte-bonheur, dit-elle à l’homme d’équipage qui réceptionne ce cadeau. Il veillera sur vous tous jusqu’à ce que je vous rejoigne au Chili.

Sans pudeur, j’avais en effet promis à la demoiselle que nous nous retrouverions à Punta Arénas… ..

Une fois accomplies les formalités douanières et portuaires, je laisse à Faquet la responsabilité de l’appareillage. A peine au large, mes nouvelles recrues entament sur le pont une séance de culture physique sous les ordres de Marques, un ancien légionnaire du 2e REP. Faquet les regarde faire pendant un bon moment puis se tourne vers moi et lâche :

– Ils n’ont vraiment pas l’air de techniciens. On dirait plutôt des CRS !

Amusé, je lui explique que les nouveaux venus sont des plongeurs qui doivent entretenir leur musculature. Son regard bleu se fait dubitatif, mais il ne pose aucune question et se concentre à nouveau sur la navigation.

Les courants et le vent du nord nous étant favorables, l’Antinea file douze noeuds. Afin de tromper ceux qui seraient aux écoutes de nos manoeuvres, j’ai fait câbler notre route présumée à une agence maritime de Buenos Aires et continue à échanger des messages dans ce sens avec Las Palmas et mon bureau de Genève.

Au fil des jours, mon équipe de quarante trois hommes se soude de mieux en mieux. Soucieux de leur condition physique, j’ai acheté des rameurs et des punching-balls sur lesquels ils se font les poings à tour de rôle. Le meilleur boxeur de l’équipe est de loin mon fidele Carcassonne qui, entre deux barouds, a tourné dans Borsalino avec Belmondo et Delon.

La discipline que je fais régner à bord est comparable à celle que j’ai connue dans la Royale. Le temps s’écoule en corvées et en quarts auxquels, afin de ne laisser personne dans l’oisiveté, participent plus d’hommes qu’il ne serait nécessaire. Au bout de quelque jours, Jules me conseille de réduire l’allure à huit noeuds.

– Sinon, précise-t-il, nous risquons de ne jamais arriver au Chili. La flotte est chaude par ici et nos refroidisseurs ne fonctionnent pas aussi bien que je le voudrais.

Comme il est encore tôt pour détromper le vieux chef mécano, je donne l’ordre de ralentir. Quelques jours plus tard, nous atteignons la zone ou nous sommes censés mettre le cap sur l’Amérique du Sud. Je réunis alors mes cadres à la passerelle.

– Messieurs, leur dis-je, j’ai une mauvaise nouvelle. Je viens de recevoir un message annulant notre contrat avec le Chili.

La fausse nouvelle ne surprend vraiment que les vrais marins. J’enchaine alors sur un autre mensonge :

– Cela ne change pas grand-chose pour nous. On nous propose un job de remplacement dans le golfe Persique.

Lorsque nous franchissons l’Equateur, mes hommes, les plus jeunes surtout, réclament le traditionnel baptême de la ligne. Comme je ne tiens pas à les laisser boire sous un soleil de plomb, je leur offre seulement quelques exercices d’évacuation.

Jour après jour, l’Antinea progresse vers sa destination secrète. Au large de l’Angola, j’ordonne une séance de vaccination générale contre le tétanos. Jean-Louis ne se fait pas d’amis en plantant sans douceur ses aiguilles dans les chairs déjà tamis par le soleil. Le cuissot n’a pas non plus tellement la cote. J’ai fait embarquer tellement de bananes à Las Palmas que tout le monde en mange à chaque repas, flambées, en purée ou en gâteaux divers. Mais l’ordinaire est plus varié et copieux que celui de certains bateaux de croisière si bien que mes hommes ne se plaignent pas trop de la monotonie de ses desserts.

Alors que nous approchons du Cap, j’annonce que nous n’y ferons pas relâche. Je tiens désormais à me montrer particulièrement discret à cet effet, les liaisons satellites avec radio Saint-Lys sont suspendues. Je n’émets plus que de rares messages codés avec mes correspondants de Paris et Genève. Comme seuls les marins officiels pâtiront vraiment de ma décision, j’ordonne à Hugues, mon radio, d’accepter leurs télégrammes mais de cesser de les transmettre. Je pousse le vice jusqu’à rédiger des réponses à leurs messages familiaux.

Une nouvelle tempête s’annonce alors que l’Antinea vient à peine de s’engager dans l’océan Indien. Ses déchaînements n’empêchent pas Cardinal, Bracco, Jean-Baptiste, Michel, Gérard et Marquès, les seuls mis au courant de notre véritable destination, de se livrer à de fréquents essais de mise à l’eau des Zodiac. Meme si ces exerces excitent la curiosité du reste du commando, je me retiens encore de leur dire la vérité sur notre mission. Je m’enferme souvent dans ma cabine avec mon maigre état-major afin de peaufiner le scénario d’invasion.

La tempête s’est calmée lorsque, le lundi 8 mai 1978, nous entrons dans le canal de Mozambique. Nous ne sommes plus qu’à cinq jours de route de Moroni. Je réunis mes hommes sur le pont pour leur expliquer la situation aux Comores et distribuer les rôles. Instinctivement, ils se rangent en ordre militaire.

– Vous êtes cette fois investis d’une noble mission, leur dis-je sur un ton de commandement. J’exige de vous un strict respect de la discipline. Quoi qu’il arrive, je ne tolérerai aucun excès dans votre comportement. Que ceux d’entre vous qui estiment que l’engagement qu’ils ont signé ne les lie que pour une aventure passagère se méfient. Je ne me sentirai en aucun cas obligé de tenir mes engagements si vous vous conduisiez mal !

Je rappelle que l’action de chacun est capitale dans ce genre de mission, que chaque erreur risque de mettre tous les autres en danger, et conclus :

– Il va falloir donner le meilleur de vous-mêmes. C’est la seule garantie de succès. En tant que chef, j’assumerai toujours mes responsabilités. A vous d’endosser les vôtres. On dit qu’il n’y a pas de mauvais soldats, mais seulement de mauvais chefs. Je tiens à préciser qu’on a toujours les chefs que l’on mérite !

Je fais ensuite distribuer les paquetages composés de la tenue noire, du béret vert, d’un bonnet en laine, de rangers, d’un poncho imperméable, d’un sac à dos, d’un poignard, d’un ceinturon, d’une corde alpine, d’une paire de menottes et d’une lampe-torche. La tenue camouflée et des rations de combat suffisantes pour tenir trois jours complètent le barda de mes commandos.

Maintenant que mes hommes savent enfin à quoi s’en tenir sur notre destination. Il me reste à prévenir les vrais marins. Commençant par Faquet, je vais droit au but :

– Capitaine, j’ai quelque chose de très important à vous annoncer. D’abord, je tiens à vous féliciter pour tout ce que vous avez fait jusqu’ici, et surtout d’avoir accepté d’initier quelques-uns de mes hommes à la navigation.

L’homme que j’ai amicalement surnommé « le Hippie  » à cause de ses cheveux longs et sa manie de dialoguer avec les oiseaux de mer me fixe avec curiosité, et me laisse, sans rien dire, poursuivre mon exposé :

Je dois vous avouer que, ni moi ni aucun de mes compagnons, ne sommes des spécialistes en géophysique. Nous n’avons jamais eu de contrat avec le Chili, ni avec une compagnie du golfe Persique. Nous allons débarquer aux Comores et renverser le régime d’Ali Soilih !

– Je me doutais que vous n’étiez pas ce que vous vouliez faire croire, me répond le chevelu. En tout cas vous pouvez compter sur moi. Je connais bien le secteur de Moroni, et je vous conduirai là où vous voulez.

Je suis soulagé.

– Désormais, Faquet, nous sommes bien d’accord. Votre seul rôle sera de nous amener à bon port. En cas de pépin, vous n’aurez à répondre de rien, puisque vous ne savez rien.

Je le quitte après lui avoir recommandé de m’appeler désormais « mon colonel » et fais venir mon chef mécanicien. Il m’écoute tout en essuyant machinalement ses mains souillées de cambouis sur un chiffon noir d’huile. Puis il secoue sa tête chenue et me répond :

– Mais, patron, je ne vous demande rien. Mon seul boulot c’est de faire marcher les machines de ce bateau. Je n’ai pas d’autre responsabilité. Vous pouvez bien nous mener où vous voulez et faire ce que vous voudrez avec vos hommes, puisque vous êtes le chef !

Stupéfait, je lui fais remarquer qu’une telle mission comporte des risques.

– à mon âge, vous savez, les risques…

Puis, avant de retourner dans la fournaise des machines, il ajoute, en souriant :

– Puisque vous me dites que c’est pour la France que nous allons travailler, vive la France !

Lucien, l’adjoint du vieux Jules, se montre tout aussi conciliant. Il réclame même une arme pour prendre sa part au combat. En revanche Rémy, l’électricien, ne manifeste aucun enthousiasme. Il m’explique qu’il a quitté Lorient au moment où son épouse allait accoucher. Il regrette de n’avoir plus de ses nouvelles. Je le réconforte du mieux que je peux.

– écoute, Rémy, je t’assure que tu ne seras pas exposé au moment du débarquement. Je te demande seulement de continuer à travailler comme tu as su si bien le faire jusqu’à maintenant. Rien de plus.

Lesté d’une prime, comme ses compagnons, le jeune papa les rejoint, soulagé. Dès lors, je n’ai plus qu’à m’atteler aux derniers préparatifs…

 


Pages: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23

 
©2008-2019 ORBS Patria Nostra - Tous droits réservés - Contact - Site réalisé par |iN| iNuage