OPS Atlantide Comores 1978


 

56 – Le retour d’Abdallah et la mort de Soilih

Une fois le problème du ravitaillement de base réglé, le commerce re prend ses droits et les prix flambent . Je ne suis pas enclin à laisser la bride sur le coup aux margoulins qui s’empressent déjà de profiter de la détresse du peuple pour s’enrichir. Invoquant le sabotage de l’économie, je les préviens que je les ferai impitoyablement condamner à de lourdes peines s’ils s’entêtent à jongler ainsi avec les marges bénéficiaires.

A Moroni, Mohéli et Anjouan, les fêtes se succèdent. Je ne suis pas dupe de l’ambiance euphorique. Je sais que les feu couve sous les pas des danseurs et des chanteurs. Je crains des debordements, des vengeances sordides, et conseille a mes hommes de se tenir préts à réprimer le moins excès.

Du fait de la présence dans mes rangs de nombreux volontaire fran cophones, certains Comoriens s’imaginent que la France va revenir aux Comores. Mais, si quelques drapeaux français flottent déjà ça et là, je n’ai de cesse de proclamer que Paris n’est pour rien dans la liberation du pays.

Afin de ne pas attirer les foudres de l’ONU et de l’OUA qui se sont naturellement émues de mon intervention, et en souvenir de T’ien-tsin, je persuade les fonctionnaires de l’ amnbassade de Chine populaire qui etaient pourtant les plus chauds alliés d’Ali Soilih, de rester à Moroni. Je leur conseille seulement de se faire discrets pendant quelque temps.

Reste encore à régler le cas épineux de la douzaine d’officiers tanzaniens capturés et difficilement soustraits à la vindicte populaire. Après en avoir averti le président Abdallah, je négocie par radio avec les autorités tanzaniennes leur échange contre la cinquantaine de jeunes Comoriens qui étaient en train de recevoir une solide formation politique et militaire dans un camp proche de Dar es-Salaam.

Bien que quelques Moissi manquent toujours à l’appel, nos affaires sont en bonne voie lorsque, le 22 mai 1978, le président Abdallah débarque, en compagnie de Mohammed Ahmed, d’un avion d’Air- Comores venant de Nairobi. Les abords de l’aéroport d’Iconi sont, depuis des heures envahis par la foule. Le commando noir de Marquès est impeccablement aligné sur le tarmac. A peine descendu de la passerelle, le président se précipite dans mes bras. Il m’étreint durant une minute puis m’entraine. Il se recueille devant le mausolée du prince Saïd Ibrahim, prie dans quelques mosquées, puis parcourt, des heures durant, la ville en folie à bord de son ancienne DS décapotable que j’ai découverte dans le garage de la Présidence.

Je suis assis à l’avant de la voiture, à côté du chauffeur. Derrière moi, Abdallah, debout près de Mohamed Ahmed, rayonne d’un bonheur absolu. La foule et les notables en cape noire et verte brodée d’un liséré d’or saluent en hurlant son retour. J’ai droit à ma part de louanges. Des milliers de voix proclament  » Vive Bako ! « ‘ et  » Vive le colonel Papa ! « . Ces démonstrations d’amitié sincère me flattent et me gênent à la fois. Elles risquent en effet, si elles perdurent de compliquer mes relations avec l’homme à qui je tiens à remettre le pouvoir.

Après ce grand bain de foule, Abdallah me prend à part et m’annonce que ma position de membre du directoire politico-militaire en embarrasse déjà plus d’un à Paris. Cette révélation ne me surprend guère.

– Bako, me dit-il, vous êtes libre de vos choix. Vous seul déciderez de votre conduite, mais vous pouvez être sur que je tiens à vous garder près de moi. J’ai tant besoin de vous !

Cette nouvelle marque de confiance me touche. Même si je ne tiens pas à me mettre en avant, je réponds ensuite aux questions de Francine Bucchi, une journaliste de FR 3 arrivée en même temps que le président. Au cours de l’interview, je déclare que mon destin est désormais lié à celui des Comores.

Sitôt installé, Abdallah me confirme officiellement dans mes fonctions de commandant en chef de son armée. Il me laisse aussi la responsabilité des services de police en pleine restructuration.

La démocratie retrouvant peu à peu ses droits les partis politiques se mettent en campagne dans la perspective des élections présidentielles annoncées par Abdallah. Celui-ci se préoccupe peu de leur agitation. Pressé de trouver les riches alliés qui l’aideront à remettre à flot les finances de son pays, il fait les honneurs de ses trois îles à des diplomates et techniciens irakiens. Après avoir sacrifié aux rites du protocole à Anjouan, il abandonne ses visiteurs à l’hôtel Al-Amal. Nous partons tous deux pour Domoni où Abdallah retrouve enfin ses jumeaux de onze ans, Cheikh et Adberramane qui ont échappé à la prison solihienne en se cachant dans des hameaux inaccessibles. Ces enfants, qui ont passé trois ans pratiquement sans voir la lumière du jour, se jettent au cou de leur père. Puis ils m’étreignent aussi en m’appelant  » tonton « .

Quelques jours plus tard, Marie-Elise accueille les jumeaux à Lesparre , où elle s’efforce de leur faire oublier le cauchemar qu’ils ont enduré. Pendant que les enfants d’Abdallah reprennent goût à la vie, le petit peuple comorien réclame la mise à mort d’Ali Soilih. Afin de le protéger de ses anciennes victimes devenues assassins en puissance, je le fais garder jour et nuit par des commandos noirs dans une chambre de la Présidence. La pression populaire devenant de plus en plus forte, je conseille à Abdallah de remettre le sort de l’ancien tyran à un tribunal coranique.

Soilih est têtu dans la défaite. Il évoque souvent devant moi 1es Comores telles qu’il les a rêvées : libres de toute ingérence étrangère, vivant en autarcie, sans armée et sans police. Il oublie, un peu vite à mon goût, les excès de ses miliciens et de ses commandos Moissi, ainsi que les tortures que l’inspecteur Amada infligeait lui-même aux prisonniers dans sa villa proche de la Présidence. Il prétend toujours que son programme, si on lui avait laissé le temps de gouverner, était réalisable.

Tout en se doutant bien que les juges coraniques lui réservent la lapidation ou la décapitation, mon prisonnier fait montre d’une dignité exemplaire. J’ai été l’ami de cet homme perverti par le pouvoir absolu. Si j’ai empêché qu’il meure aux premières heures de mon coup de main, c’est parce que j’espérais secrètement qu’Abdallah se souviendrait qu’il lui avait permis de survivre en exil. Malheureusement, les confidences de celui-ci me convainquent que Soilhi sera massacré de la pire des façons sans pouvoir plaider sa défense.

Au soir du 27 mai 1978, alors que des Comoriens de mon commando noir gardent la présidence, je remets un cahier et un stylo à Ali Soilih afin qu’il confesse ses regrets ou rédige son testament. Durant des jours, le captif noircit, en français, les pages d’un épais cahier d’écolier. Lorsqu’il repose enfin son stylo, je lui demande s’il n’a pas peur de la mort,

– Allah seul décide ! me répond-il, tranquille, presque souriant.

Troublé par sa sérénité, je m’assure qu’aucun des gardes comoriens ne peut m’entendre et lui déclare :

– Tu peux rester ici, à attendre ton jugement et connaitre ensuite le sort indigne que tu devines, ou alors, même si elle est maigre, joue ta chance et essaie de fuir.

L’ancien président me regarde fixement. Il comprend que je lui offre une mort digne du bon musulman qu’il semble redevenu, puisqu’il passe son temps à étudier le Coran. Quant à moi, j’ai constance que l’on m’accusera sans doute de l’avoir fait exécuter, mais j’ai pris la résolution de lui éviter l’ignominie des pierres ou de la hache.

Au bout de quelques secondes de réflexion, Ali Soilih lâche d’une voix sourde :

– Merci colonel !

Je ne suis pas éloigné de cent mètres, escorté d’un de mes officiers, que j’entends crépiter une rafale de fusil d’assaut. Je crispe les poings et presse le pas, tout en saluant en moi-même le courage de l’homme qui avait rêvé de conduire son peuple vers un idéal inaccessible.

Moroni s’anime en apprenant la mort de son tyran. La disparition de Soilih balaie à jamais les vieilles craintes. Respectant le rituel musulman, je fais hisser la dépouille du despote sur une voiture et, accompagné de quelques hommes sûrs, la conduis à son village natal de Chouani.

Les Comoriens de Moroni ne comprennent pas ma façon d’agir. Certains d’entre eux, encore hantés parce ne sais quelle terreur, voudraient que je fasse jeter la dépouille aux requins. Même les villageois de Chouani s’en détournent. Ce sont mes hommes qui doivent creuser la tombe de Soilih. Seuls ses proches, son fils, sa mère, et sa soeur, assistent à son inhumation furtive dans un coin de leur jardin.

Malgré la bonne volonté de mes volontaires européens qui ne comptent pas leurs heures de service, les futures Forces armées comoriennes manquent de cadres. Bruni, qui n’a pas fait partie de « l’opération Antinea » parce que sa femme, lasse de le voir sans cesse risquer sa vie, lui avait dissimulé son passeport au moment du départ, est chargé d’en trou- ver à Paris. L’ancien d’Indochine, bien dédié à rattraper le temps perdu, monte rapidement une filière de recrutement.

Maintenant que le pays est apaisé et trop calme à leur goût, quelques-uns de mes hommes décident de rentrer en Europe dans l’espoir d y retrouver une mission plus conforme à leur vocation guerrière. J’en laisse d’abord partir quatre qui me semblent à bout. J’en traduis deux autres devant le tribunal d’honneur des Forces armées comoriennes que j’ai instauré pour les punir de façon exemplaire de malversations commises au détriment de quelques Comoriens. Après l’expulsion de ces hommes qui s’étaient pourtant fort bien comportés dans l’action: je recommande à Bruni de n’enrôler désormais que des volontaires dont les qualités morales seront évidentes et la formation militaire attestée par des brevets et des grades.

Il comble mes voeux en m’expédiant au début du mois de juillet 1978, quatre officiers. Parmi eux figure André Cau, lieutenant-colonel de réserve, que j’ai connu en Angola et qui a fait partie de mon expédition au Bénin. Je le nomme chef de mon état-major et lui confie une bonne part des tâches contraignantes de l’administration, assumées jusque-là par le commandant Cardinal.

 


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