OPS Atlantide Comores 1978


 

58 – De Moroni à Hollywood

Ali Soilih utilisait des méthodes brutales pour empêcher les Comoriens d’exprimer leurs revendications. Ma politique est tout autre. Pour neutraliser la manifestation dont l’opposition nous menace, je me contente de faire incarcérer, par mes commandos noirs, quelques trublions trop voyants. Dès lors les opposants d’Abdallah, ceux de l’intérieur du moins, n’ont plus qu’à attendre de défiler devant les urnes pour exprimer leur désir de changement.

Les Comores attirent des convoitises. Je reçois de partout d’alléchantes propositions d’investissement. Certaines sont tellement mirobolantes que je devise sans peine l’origine des fonds. S’il est hors de question d’accepter plusieurs dizaines de millions de dollars qui proviennent, sans nul doute de l’internationale de la drogue et du crime organisé, le capitaine Cardial reçoit cent millions de francs CFA des Kalfane, une famille d’origine indienne qui dirige la Socomita, une société créée par Ali Soilih. Ces fonds permettront de renflouer un peu les caisses de 1’Etat.

Même si je n’ai, officiellement du moins, plus voix au chapitre, j’étudie avec mes cadres quelques articles fondamentaux de la future Constitution des Comores. Les Comoriens ont un très grand respect pour la vieillesse et je crains qu’ils ne remettent au pouvoir des hommes trop âgés, dont la sagesse n’est autre qu’une sorte de résignation devant les difficultés de la vie. Sans aller jusqu’a imiter Ali Soilih qui voulait que le pouvoir soit exercé par la jeunesse, je conseille d’abaisser à quarante ans le seuil d’accession à des fonctions importantes.

Chaque soir ou presque, je rencontre le président Abdallah. Nous devisons généralement en tête-à-tête, accroupis sous le grand manguier qui ombrage la cour de sa villa discrètement gardée par des Comoriens du commando noir. Comme le ferait un véritable père, il brocarde mon goût pour l’amour libre. Il aimerait bien que je me marie pour de bon. Autant pour lui faire plaisir que parce que je suis sincèrement épris de deux jeunes femmes, je me marie, et plutôt deux fois qu’une, puisque la loi coranique m’y autorise ! Ces unions, arrangées avec les familles des demoiselles et célébrées selon le rituel islamique, augmentent mon prestige auprès des traditionalistes qui me considèrent désormais comme un bon musulman.

Depuis l’incident diplomatique de Khartoum, je sais que mes jours aux Comores sont comptés. Je tiens à léguer à l’homme qui sera démocratiquement élu président un instrument exemplaire de défense et de maintien de l’ordre. J’ai choisi une vingtaine d’élèves sous-officiers parmi les plus motivées de mes recrues comoriennes. Avant de les confier à mes officiers, leur ai fermement conseillé de se tenir à l’écart des remous politiques, afin de devenir les garants des institutions de leur pays.

Par ailleurs, je suis convaincu que les Comoriens ne doivent pas se contenter de solliciter des aides extérieures. Afin d’encourager le développement économique de l’archipel, je décide de donner un coup de fouet à l’agriculture vivrière. Au cours de ses tournées à Anjouan, Jean-Baptiste a découvert à M’Remani une grande ferme jadis dirigée par des Français et abandonnée aux herbes folles depuis l’indépendance. Une fois remise en état, elle sera capable de fournir assez de légumes pour approvisionner les deux compagnies basées dans l’ile natale du président Abdallah. Parallèlement, je fais restaurer à Sangani, un autre domaine, dont j’espère faire une exploitation expérimentale.

Le referendum sur la nouvelle Constitution a été fixé au 1er octobre 1978. Le président Abdallah se rend à nouveau à Paris. A son retour, le 20 septembre il m’annonce avec tristesse que, cette fois, le couperet est tombé. On lui a fait comprendre avec fermeté que ma présence aux Comores empêcherait le gouvernement français d’aider son pays de façon importante.

– Bako, je ne tiens pas à ce que vous vous en alliez, confesse-t-il.

Une fois de plus, sa confiance me touche et je lui réponds :

– Pour le bien de votre pays, vous devez accepter ce que Paris exige. Vous verrez comme tout sera plus facile pour vous quand je ne serai plus là. L’essentiel, c’est de ne pas laisser les forces comoriennes passer sous la houlette d’officiers détachés de l’Armée française. Bien au contraire, vous devrez protéger l’indépendance absolue du commando noir. De Paris, je vous aiderai à en faire une variable garde présidentielle. Elle vous mettra a l’abri de toutes les surprises venues de l’extérieur et vous permettra de maintenir l’ordre sans avoir à en référer â qui que ce soit.

Le gouvernement Français est pressé d’arriver à ses fins. Cinq officiers, venant de la Réunion, débarquent un matin d’un Transall. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur je leur présente mes unités et mes bases. Lorsqu’ils s’aperçoivent que mes sections manoeuvrent aussi bien que des fusiliers marins ou des légionnaires, ils ne cachent pas leur étonnement.

L’un d’eux, qui s’attendait sans doute à passer en revue une horde d’individus dépenaillés, m’avoue même franchement sa surprise.

– Mon colonel, dit-il, l’air sincère, vous avez accompli ici un travail considérable. Je me demande ce que nous aurions pu faire de mieux. Vous avez placé la barre si haut que nous aurons du mal à vous égaler.

Apres la visite des premiers coopérants militaires imposés par Valéry Giscard d’Estaing par le truchement de René Journiac et des différents ministères concernés par les Comores, je ne peux plus différer mon départ. Mon officier traitant de la DGSE, venu le négocier, m’annonce que le président Abdallah, lors de sa visite à Paris, a obtenu du gouvernement français qu’il rembourse les frais que j’ai engagés dans l’opération qui a renversé Ali Soilih. Un million de francs, transitant par les caisses d’un chef d’état africain, me sera remis au moment même où je quitterai les Comores, et on me versera un autre million par la suite.

Le 27 septembre, je réunis mes troupes au stade de Moroni pour une cérémonie d’adieux. Rameutée par le téléphone arabe, une foule dense s’entasse sur les gradins. Ceux qui n’ont pu trouvé de place se sont hissés sur les toitures environnantes et dans les arbres.

Alors que je craignais que paris ne m’impose un successeur a la tête de l’armée comorienne, on me laisse, et j’apprécie le geste, transmettre le commandement au lieutenant-colonel André Cau.

La cérémonie est brève. Je quitte le stade la gorge serrée sous les vivats de la foule. Comme certains de mes hommes, j’essuie même furtivement quelques larmes. Je me rends ensuite à Beit es-Salaam, la grande maison réservée aux réceptions officielles de l’Etat pour assister à l’hommage officiel que le président Abdallah tient à me rendre.

Le directoire, le gouvernement et tous les notables, vêtus de vert et d’or, sont présents. La voix d’Abdallah tremble un peu lorsqu’il déclare :

– Le monde entier est au courant de tout le bien qu’a fait aux Comores le colonel M’Hadjou. Nous ne voulons pas savoir ce qu’il a fait avant et ailleurs. Malgré ce que l’on dit partout sur lui, nous avons, grâce à lui, libéré les Comores avec fierté ! Nous répétons de manière solennelle devant vous tous, diplomates et amis, comme nous le faisons aussi devant le monde entier, aux amis et à ceux qui ne le sont pas que le colonel M’ Hadjou peut quitter les Comores la tête haute. Il a réalisé chez nous une tâche sacré. Il a tout donné pour la renaissance de notre peuple.

A ce point du discours, l’homme qui me doit son pouvoir a des sanglots dans la voix. Il se reprend et ajoute :

– Les mots me manquent. Je ne sais pas comment exprimer tout ce que je voudrais dire à cet homme qui s’en va, tant il est modeste et n’aime pas les éloges. Je voudrais tout de même reconnaitre qu’il a sauvé les valeurs comoriennes et la religion musulmane ! Qu’il en soit remercié.

Mon tour venant de prendre la parole, je racle ma gorge nouée et lance :

– Monsieur le président, vous savez bien que je ne quitte mes fonctions officielles de commandant en chef des Forces armées que pour permettre aux Comores de retrouver leur place dans le concert des nations. Je regrette d’arrêter une oeuvre pour laquelle tout un peuple, dans un élan unanime et dans la liberté retrouvée, m’a témoigné tant de gratitude.

Je reste longtemps seul après les cérémonies. Avec des gestes lents, comme si je voulais encore retenir le temps, je retire mon uniforme de commandant en chef. Puis je me promène avec quelques-uns de mes officiers. Je veux, jusqu’au dernier instant, me gorger des senteurs de Moroni.

Au matin du 28 septembre, je suis très tôt à l’aéroport d’Hahaya. Je n’emporte qu’un maigre bagage, et n’ai pas tenu à ce que tous mes hommes assistent à mon départ.

Je n’ai pas pu empêcher les membres du gouvernement de venir me saluer. Ils ont des mines d’enterrement C’est moi, le banni, qui dois trouver les mots pour les réconforter !

Jack Mallock a tenu à venir me chercher avec l’avion qui lui sert à assurer le transport de la viande de boucherie entre la Rhodésie et les Comores. Mon coeur se serre un peu plus lorsqu’il atterrit. J’ai la sensation de partir pour un exil injuste.

Legrand descend de l’appareil et me remet une mallette contenant le million de francs promis par Paris. Après les dernières poignées de main, les dernières embrassades, je gravis la passerelle. Mallock décolle aussitôt vers la Rhodésie.

En arrivant à Paris, je m’installe dans l’immeuble de la rue Alphand qui appartient toujours aux Comores. Je transforme l’appartement mis à ma disposition en véritable PC de la garde présidentielle dont, en accord avec Abdallah, j’ai décidé de poursuivre l’organisation.

Tout à ma tâche de recrutement et de recherche de matériel, je suis, au jour le jour, les péripéties de la campagne de référendum. Le 1er octobre 1978, la Constitution à laquelle j’ai tant travaillé est approuvée à quatre-vingt-dix-neuf pour cent des votes exprimés. Ce score est diversement commenté. Les opposants à Abdallah en exil crient à la tricherie. Même si je sais que les opérations de vote ont été activement surveillées par les Forces armées comoriennes, je suis certain que le peuple a voté en son âme et conscience, et qu’il n’a pas été nécessaire de bourrer les urnes comme ce fut trop souvent le cas dans les anciennes colonies, pour obtenir un tel plébiscite.

Les nouvelles que je reçois des Comores par le prince Saïd Ali Kemal, qui habite rue de la Néva et dirige la représentation encore informelle des Comores, me laissent espérer qu’Abdallah se rendant enfin à mes conseils, va briguer seul la présidence. Je regrette de ne pas être près de lui le 25 octobre 1978, lorsqu’il est élu pour six ans, presque à l’unanimité.

Comme je l’espérais, le nouvel homme fort des Comores laisse une bonne part du pouvoir à mon ami Ahmed Abdou, l’ancien gouverneur de l’île d’Anjouan, un sage très au fait des affaires de l’Etat et bon gestionnaire.

Une fois digérée déception d’avoir été chassé de l’océan indien sans avoir pu mener à bout la tâche que je m’y étais fixe, j’entame une excitante double vie.

Ceux qui avaient cru me séparer d’Abdallah en m’obligeant à revenir en France se sont trompés. Le président me téléphone en effet presque chaque jour et ne me cache rien des affaires de son pays. Et outres nous nous écrivons régulièrement.

René Journiac me reçoit, à l’Elysée, cette fois. Tout en pesant chacun de mes mots, j’essaie de savoir ce qui a suscité mon rappel. Journiac ne peut évidemment pas me dire d’où est venue la condamnation m’éloignant du pays que je m’étais choisi mais, lorsque je sors de l’entretien, je suis convaincu que l’affaire du bénin a pesé lourd dans ma disgrâce. Les familles des victimes du coup de main ont en effet intenté une action en justice.

Après mon entretien avec le patron des Affaires africaines et malgaches, Abdallah me rapporte les empoignades qui animent son nouveau conseil des ministres. A l’entendre, il répète souvent que je ne serais pas du tout d’accord avec tel ou tel point de détail. Cela suffit, d’après lui, à faire avancer les choses dans le bon sens.

Tout n’est pas idyllique à Moroni. André Cau est obligé, pour une histoire de femme de quitter le pays. Il s’est accroché avec le président lorsque celui-ci lui a reproche de s’être marié avec une ancienne amazone d’Ali Soilih. Cau, qui connaît moins bien que moi la liberté de ton d’Abdallah, s’est cabré sous la remontrance. Affirmant devant témoins qu’il n’avait de comptes à rendre qu’à moi, il a décidé de me rejoindre à Paris où il s’intègre Bruni à mon état-major de base arrière.

A la fin de l’hiver 1979, alors queue me complais dans mes nouvelles foncions de conseiller occulte du président, un producteur américain entre en contact avec moi. Arthur Kananack vice-président de la Warner Bros, me fait miroiter une super-production dans laquelle il se dit prêt à investir deux cents millions de francs. Un peu étourdi par le chiffre, je décide de m’intéresser à ce film, dont l’initiative revient à Clint Eastwood.

Afin de faciliter les choses, la Warner met pendant six mois un luxueux appartement et une voiture à ma disposition. Au fil des discussions, je me rends compte que les Américains envisagent de recrée l’action avec réalisme. Ils souhaitent même utiliser la variable Antinea qui est toujours au mouillage à Moroni. Ce que j’apprécie le plus, c’est qu’ils veulent évoquer fidèlement le montage de l’opération et, surtout, mes actions humanitaires aux Comores après le renversement du régime d’Ali Soilih.

Les Américains travaillent vite. Ils me demandent de leur présenter mes principaux collaborateurs. Même si certains se font un peu tirer l’oreille, mes compagnons acceptent de jouer le jeu et même leur propre rôle. Comme de son côté, Clint Eastwood, pris par mon histoire, décide de créer une fondation portant son nom aux Comores, je compte bien utiliser ce film pour réhabiliter notre image de marque.

L’affaire est si bien engagée que la Warner me fait venir trois fois en Concorde aux États-Unis, en compagnie de mon avocat, maitre Michel Alexandre. Je découvre la réalité laborieuse de Hollywood. Elle n’a pas grand-chose à voir avec les images qu’on en donne. Je passe une quinzaine de jours à travailler le scénario avec Clint Eastwood. Il me pose énormément de questions afin de réunir les éléments nécessaires. Au fil de ces interviews, il me semble saisir de mieux en mieux mon personnage.

Evidemment, le projet ne reste pas longtemps confidentiel. Des journalistes s’en emparent. Je deviens vite, malgré moi, un sujet de conversation de l’autre cote de l’Atlantique. Redoutant que ce tapage ne nuise aux Comores, j’en discute avec le président Abdallah. Même s’il ne trouve pas d’obstacles à la réalisation du film, je suis presque soulagé lorsque, après dix mois d’études, la Warner décide d’abandonner.

On m’explique que ce revirement vient de Clint Eastwood lui-même. Il craindrait me dit-on, qu’un film dont les héros sont des mercenaires ne ternisse son image. Mais, en réalité, deux autres éléments ont pesé dans la balance. D’une part avec l’arrivée au pouvoir du président Carter, l’Amérique entre de nouveau dans une phase de puritanisme aigu. D’autre part, la femme qui partage la vie d’Eastwood, une pacifiste convaincue, s’est semble-l-il montée très hostile à notre histoire.

Même si, à l’origine, j’étais un peu réticent, je ressens une certaine amertume lorsque le projet est définitivement enterré. La direction de la Warner Bros me signe alors un chèque de dédit orné d’une belle suc- cession de zéros. Je n’ai jamais gagné autant d’argent aussi rapidement et en risquant si peu ma vie ! Ce chèque tombe à pic, puisque mon garage va si mal que je décide de m’en séparer. C’est donc le coeur serein que je me replonge dans les problèmes comoriens.

 


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