OPS Comores 1995 Mémoires de Bosco

 


 

Le seul souci qui parait régner parmi nous, est de savoir si les payes sont tombées. L’histoire de la fameuse prime en cas de succès, donne lieu à de débats, l’objectif ayant été atteint, le reste n’est pas pris en compte. Ils laissent ça aux politiques.

Déjà des slogans retentissent (5)
– « Juppé, la prime » car il ne fait aucun doute que la France est derrière cette affaire.
– « Juppé enfoiré, maintenait il faut payer ».
Je ne suis pas certain que l’intéresse soit décidé à céder à ce type de pression.
Il faut voir la tête des gars, ils doivent se demander à quoi on joue, et leur rôle dans tout ce micmac.

Le colonel Kister, si c’est son nom, semble être l’homme « affaires ténébreuses » sur place il affecte un air affable et souriant, et nous rend visite souvent, discutant avec les uns et les autres, sans doute pour en savoir plus. Le fait que le « coup » se soit fait sans bavure, et qu’il en soit la victime, n’a pas l’air de l’affecter outre mesure. De là, à en faire un complice est un sentiment acquit chez la plupart d’entre nous. Il aurait été dans le coup du Rainbow Warrior ce qui déclenche une nouvelle fois la rigolade. Les gars l’appellent le roi des « coups foirés». Il y gagne une place dans les inscriptions dont les gars ont entrepris de couvrir les murs  » Colonel D.G.S.E. cherche place gardien de square petit salaire accepté. Expérience. » On peut aussi lire: « rendez nous not bâto »,  » je veux des fâmes » ou plus enragé, « je réclame l’asile politique aux Comores », ce qui montre à tous que les gars n’ont pas perdu leur tonus. Les paras se marrent et leurs cadres photographient nos « dazibaos » avec malice.

D’ailleurs la tension est un peu tombée, nos gardes sont plus détendus et les conversations s’échangent en aparté. Consignes obligent ! Par un jeu de savantes combines et de diplomatie inavouable, nous réussissons à commander un repas digne de ce nom, à un commerçant indien ami. Le Commandant X veut bien se charger de nous le faire parvenir. Ce soir là, c’est la fête : langoustes, plats locaux, prisés par les anciens, fruits et légumes frais, notre « cantinier » à même fait passer une bouteille de pastis, vu le nombre, on ne risque pas la cuite, mais l’intention compte plus que tout.

Notre affaire semble réglée, le principe de notre expulsion est acquit, mais les modalités de transport et l’itinéraire pas encore fixés. Le Colonel du 2ème Para(6) est venu nous parler. Un petit mec à la tête de gascon, il nous assure que les choses progressent, et que nous n’avons pas à nous biler. Nous partons demain. Nous serons remis au G.I.G.N. pour le transfert on nous prévient que ça risque d’être moins agréable avec ces messieurs. On s’en doute un peu ! C’est la dernière nuit, nous sommes ici depuis une dizaine de jours, les bagages sont faits; Ma valide est plate comme une joue de morue. Il me reste pantalon, une chemise, et mon blouson de quart.

Nous poirotons une partie de la matinée, puis des minibus nous conduisent sous bonne garde à l’aéroport. Le Commandant X nous demande de garder notre calme avec les gendarmes, il doit savoir des choses que nous ignorons. Direction le hall d’honneur, que j’ai vu construire.

Nous y sommes introduit un à un, et sommés de nous mettre à poil, c’est bien la première fois que je fais ça, dans une aérogare. On me confisque trente centimètres de ficelle restée dans une poche. Les regards sont haineux, les gestes brutaux, on sent qu’ils sont frustrés de quelque chose, et tout le monde sait quoi parmi nous.

Invités à aller se soulager la vessie sous le regard noir d’un « Famas » nous sommes regroupés et acheminés auprès de l’avion qui porte l’inscription « République Française », quelques comoriens qui trainent plus loin font les signes discrets vers nous. On embarque un par un, et sommes menottés à nos sièges.

Le personnel volant est militaire, plein de morgue et désagréable. Ca traine un peu, apparemment les types du G.I.G.N. embarquent leur matériel. Didier, notre blessé, la tête enrubannée, les bras bandés, est à l’arrière, cadenassé également, on ne sait jamais ! Ca roule, je regarde le paysage que je connais par cœur, j’en ai plus rien à foutre. Essayons de dormir.

A Paris, il pleut à dégueuler, nous avons roulé un moment et finit par stopper dans une zone de hangars, nous devons être au Bourget. Lumières glauques, gendarmes, C.R.S. Civils et militaires tout ce qui représente la loi est là ! C’est sur que le temps de la rigolade est bien finit.

Avant de sortir de l’avion, un quarteron de gendarmes comoriens en tenue d’été, sort de derrière un rideau, telles des marionnettes. Ils sont là pour nous signifier notre expulsion des Comores, nous devons signer, je refuse en faisant remarquer que j’ignorais que la frontière comorienne s’arrêtait au Bourget. Le mec n’avait – pas prévu ça et reste comme un con.

Le gendarme français me propulse dehors sans ménagement. François qui me suit leur conseille de mettre sous clé, tout ce qu’ils ont volé, car nous allons revenir le chercher. Ils doivent regretter d’être venus.

Refouille, menottes dans le dos, un gendarme par tête de pipe. Nos bagages sont là. On nous les fait reconnaître.

Pierre le belge et le Suisse « repéreur » sont invités à prendre leurs bagages et à embarquer dans une voiture. Nous apprendrons plus tard, qu’ils ont purement et simplement été reconduit à leurs frontières respectives, sans autre procès. Pierre fera du stop de pour regagner Bruxelles. Ah! Si je pouvais être belge ou suisse.

Pour nous, c’est autre chose. Un lot de gendarmes installés à des tables improvisées nous informe de notre mise en garde à vue. Fouille, les deux joyeux drilles Garcia et le « tueur » sont escamotés par une petite porte et rejoignent la cellule qui les attendait.

Après un petit temps, nous embarquons dans les fourgons, menottés dans le dos, j’ai le nez sur la cloison, et juste la largeur d’épaule, pour tenir dans ma cage. Dehors les ordres se croisent. J’entends « le RAID » derrière, il doit y avoir au bas mot deux cents mecs pour nous convoyer. Les portières claquent, les moteurs ronflent, ça gueule encore, puis nous partons; La colonne s’ébranle à grand renfort de sirènes et de klaxons; Je perds la notion du temps, je n’essaie même pas de me repérer géographiquement.

Ce voyage d’halluciné, finit dans ce qui semble être une cour de caserne. Des gendarmes partout. Mis à part qu’ils m’oublient dans le fourgon, ce n’est pas croyable, et que j’ai une furieuse envie de pisser, tout va bien.

Nous sommes tous confiés à un gendarme chargé de nous auditionner. Petit bureau exigu, le mien de gendarme, à une tête de père de famille, un mobile, le Famas à la main, la fesse sur un classeur, ne me quitte pas des yeux. Je ne – me croyais pas aussi redoutable.

Relevé d’identité, ma valise arrive, je demande à changer de chemise, accordé, ils n’ont pas l’air trop con. Le chef – me dit, « alors on y va ? » Moi, encore abruti,  » on va où ? » Ils se regardent, se demandant surement sur quel taré ils sont tombes.  » Tu me racontes ta vie, c’est simple! « Mais ça risque d’être un peu long. »  » On a tout le temps  » me fait-il. Et c’est ce qu’on a fait. Depuis le début, ils se marrent bien, je raconte pas mal.

Le G.M. Fait la navette avec les gobelets de café. Vers deux heures du mat, peut être, le gendarme à la machine pousse sa chaise, se gratte la tête, et me dit
– « on arrête là ».

Cette fois Je n’ai plus du tout la notion du temps. Je retrouve le Surfeur et Malko dans le couloir, on part au fourgon, cette fois pas de menottes, gyrophare, sirène ça repart.

Encore une caserne: cinquième étage, un dortoir, des lits picots, certains des copains sont là on nous amarre au lit, plateau repas type gendarme. payé C’est pas avec ça qu’ils vont faire du cholestérol les pandores. Boby est près de moi, on échange nos impressions, le toubib est là aussi, un peu plus rassuré. Un paquet de mobiles gardent l’entrée mais on peut aller se raser et il y a de l’eau chaude. Dormi un peu, on ne sait pas si il fait jour, il n’y a pas de fenêtre.

On repart, Boby est avec moi. Direction le confessionnal. En sortant je peux voir la statue de la République, je sais où nous sommes, c’est mon quartier d’enfance.

Je retrouve mon gendarme breton, rasé de frais, prêt à écouter mes salades. Le G.M. est là aussi, ce n’est pas possible, ils dorment jamais ces mecs ! Incidemment, j’apprends que nous sommes à l’état-major de la gendarmerie.

Je repars dans mes souvenirs; l’Indo, les bateaux, l’Algérie, les requins, le cacao, le Brésil; ils en peuvent plus les pandores. De temps en temps il part se dégourdir les pattes, dans le couloir, je l’entends- dire a un de ses collègues, « le mien c’est Robinson Crusoe ».

Le Surfeur fait des siennes il chante des psaumes, ricane et raconte n’importe quoi. « Son » gendarme est prêt à craquer.

Bien que le bureau soit petit, il me laisse fumer ma pipe, le plus vieux râle que ça pue, ouvre la fenêtre, mais me laisse fumer. Je suis tombé sur des braves types. Je sors comme, je peux boire de l’eau dans le couloir.

Pour l’épisode récent, il s’étonne que Je n’en sache pas plus, moi, un ancien a. C’est les origines du fric qui a permit l’opération qui des intéressent. Je glousse, « ancien ou pas, vous connaissez pas Denard, dès qu’il s’agit de poignon, il est comme une huitre.

Ca touche à sa fin les confessions, un gros capitaine se pointe, me tape sur l’épaule et dit  » Alors, ça va bosco ? » je suis vraiment un – peu trop célèbre à mon goût.

Un toubib se pointe; c’est le règlement, personnage désagréable qui me pose son stéthoscope sur la chemise, griffonne un formulaire et s’en va. Je ne suis pas sur qu’il m’ait vu.

Il me faut maintenant un avocat, encore le règlement, le gendarme part en chercher un, et revient avec une frêle jeune fille au nom imprononçable, elle prend quelques notes et se retire. Avec ça je vais pas – grever le budget de la justice.

J’utilise « mon » coup de fil pour avertir ma femme de ma présence à Paris. Elle ne s’étonne même pas. La télé …

Pendant la pause qui suit, le gendarme me dit son sentiment sur cette affaire, tout ceci s’est fait dans un bordel hâtif ou la légalité est loin d’avoir été respectée.

Il me fait comprendre que s’il y a des gens à interroger, il faut monter un boulevard plus haut. Allusion perfide et gratuite à’ l’endroit où gitent les « services ». De plus, d’après ce que je peux saisir de conversation entre eux, il semblerait qu’ils soient méfiants sur ce coup, et se seraient couverts par des ordres écrits auprès de leur hiérarchie. La confiance règne !

Nous devons être transférés au dépôt et présentés au juge. Je signe des papiers à tour de bras. Refouille, je vide mes poches, je sors mon fameux plastique de poche arrière, carnet de marin, fric, ils sont tout surpris que j’aie encore ça sur moi.

Le téléphone sonne. Le chef écoute et me dit;
– « je crois que ça s’arrange toi ! »
On parle de choses et d’autres, le GM. m’a prit à la bonne, ça les emmerde que j’aille au trou. Je suis bien de leur avis, le gendarme met de l’ordre dans sa paperasse.

Re-téléphone, je suis sur le bout des fesses.
– « Oui mon capitaine, bien, à vos ordres ! ».
Il se tourne vers moi, avec un sourire,
– « tu es libre Bosco ! ».

Je respire à fond. L’autre me dit;
– « je suis content pour toi ! »

On me rend mes petites affaires, je signe encore des papiers, le chef me montre la pendule, il faut que tu attendes un peu, il y a une heure légale » on aura tout vu ! Je passe aux lavabos faire un brin de toilette, le temps passe, on parle encore, c’est long.

Le « mobile » remet son « Famas » sur l’épaule, et me serre la main,
– « bonne chance Bosco ! ».

Le chef me conduit à travers le dédale de couloirs, la fièvre est tombée, des gendarmes se marrent et me souhaitent bonne chance, le chef me lâche au poste de garde, côté boulevard cette fois, il me dit discrètement,
– « les autres seront relâchés probablement demain, si tu veux prévenir tes amis » (7).
Il me serre la main et me tape sur l’épaule, la porte s’ouvre, je franchis la grille.
Je suis sur le boulevard, il pleuvasse, la nuit va tomber, ça pue, la circulation semble ne s’être jamais arrêtée, mais je trouve ça au poil.

Charlotte m’arrive dans le dos,
– « eh, Bosco ! » elle m’embrasse.
– « Salut, je me tire en Thaïlande, à la prochaine ! ».
Ses parents l’attendent, tronches d’enterrement ;
– « Salut Charlotte, buena suerte ! ».

Dans la foulée, le grand Dan se pointe lui aussi, toujours cool,
– « t’as pas une tite soif Boss ?  » .

Nous filons au bistrot le plus proche. La vie continue.

Encore un coup au palmarès, mais comme à dit le Vieux, la dernière fois qu’on l’a vu,
– « Celle là on me l’avait jamais faite ! »

Les temps avaient changés, on n’avait pas du s’en apercevoir, il fallait se réveiller. Cette fois, on était passé près! On gênait avec nos singeries d’un autre temps, déjà qu’on n’avait pas bonne presse, si en plus on se faisait remarquer ! Les règles du jeu étaient plus les mêmes, on nous avait pas prévenus. Et pourtant, depuis le temps que ça durait, la piste était longue, en tout cas pour moi, drôle de kharma. Pourtant, j’avais l’impression que c’était hier que cette histoire avait commencée, c’est court une vie !

(5) On entendait également beaucoup  » Chichi balance  » … ( Chichi en référence au Président Chirac ). (Note du Bureau)

(6) Un de nos camarades qui avait servi comme Aspirant Chef de Section au 9eme RCP bien des années plus tôt avait eu le Sergent-Chef Soom (devenu le Lieutenant Colonel Soom, qui commandait le 2ème RPIMa en 95) comme Sous-Officier adjoint dans sa section. Bizarrement, le Lieutenant-Colonel Soom ne s’en est pas souvenu … (Note du Bureau)

(7) Comme Bosco, certains d’entre nous furent remis en liberté après cette audition par les gendarmes. On n’a jamais compris pourquoi. Pour les autres, après une nuit au dépôt de la prison de la santé, nous fûmes présentés au juge d’instruction Chantal Perdrix. Nous fûmes ensuite relâchés à l’exception de 2 de nos camarades qui avaient transgressé le contrôle judiciaire auquel ils étaient soumis. Et on n’entendit plus parler de cette affaire, ou pratiquement pas, jusqu’en février 2006, où plus de 10 ans après les faits, une partie des hommes qui participèrent à l’opération kashkasi, se retrouvèrent sur les bancs du palais de justice de paris. Les détails du procès sur http://www.comores95.info. (Note du Bureau)
 


 

A lire , témoignages …

 

La cuisinière du Vulcain 28 septembre 1995
28 septembre 2009

Opération Kashkazi
Comores
28 septembre 95


Galerie photos Comores 95

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