OPS Congo - Journal du 1 er Choc


 

Installation à Buta et recherche des otages

 

2 Juin – Denard s’installe avec le service S2 dans la mission catholique qui contrôle l’accès de la ville. Des postes défensifs sont installés sur la route de Stan, la prison, la route d’Aketi et la Gare. Les hommes disponibles sont employés au dégagement de la plaine d’aviation.

La ville présente un aspect désolant, hautes herbes dans la rue principale, voitures renversées et brûlées. Beaucoup d’habitations ne possèdent plus ni portes ni fenêtres et les murs sont recouverts d’inscriptions rebelles. Le réseau électrique et le réseau d’eau sont hors service. Nous récupérons le matériel radio de la station d’émission de propagande et des postes militaires GRC 9 et PRC 10 ainsi que 50 fûts d’essence et 50 fûts de diesel.

Il faut commencer par faire le ménage dans la ville, cela veut dire ramasser les morts pour éviter toute épidémie, en utilisant la méthode locale. Pierre CHASSIN dixit :  » Nous sommes à peine arrivés hier à Buta que la première sale corvée m’échoit. Je suis en train de finir mon petit-déjeuner avec le petit groupe de français arrivés au Congo en même temps que moi lorsqu’un camion chargé de quelques soldats katangais freine devant l’auvent de la salle qui va devenir le mess. Un officier blanc en descend et me donne l’ordre de prendre la suite des opérations. Il vient de faire ramasser dans les rues de Buta les cadavres des civils massacrés par les Simbas lors de leur retraite et ceux des Simbas tués lors de la prise de la ville. Les soldats sont assis sur les ridelles du camion et regardent d’un air morne un monceau de corps noirs aux membres enchevêtrés ; J’ai un haut-le-cœur mais tente de rester impavide.

Je dois commander le groupe qui est chargé d’aller jeter les cadavres dans le fleuve. Assis à côté du chauffeur noir, mon Fal entre les jambes, je me laisse conduire le long de l’avenue qui mène à la Rubi, un affluent de l’Itimberi. Le camion cahote sur les nids de poule et j’ai l’impression d’entendre à chaque heurt le bruit sourd des corps qui retombent au fond de la benne. Il fait chaud et j’étouffe dans la cabine surchauffée par un soleil de plomb. Bientôt, à travers le pare-brise couvert de poussière ocre , j’aperçois le pont dont les arches métalliques enjambent le fleuve et relient les deux rives envahies par les herbes. Lorsque nous nous arrêtons sur les poutres de bois qui forment le tablier, j’essaie de ne pas respirer l’odeur putride qui se dégage de l’arrière du camion. Le chauffeur me regarde d’un air entendu en acquiesçant de la tête :
– « les c’oc’odiles se chargeront d’eux, ségent »……

Deux par deux, les soldats prennent à bout de bras les membres poisseux d’un cadavre et après trois oscillations le précipitent du haut du pont. Chaque manœuvre est suivie d’un plouf et un corps disparaît en tournoyant dans l’eau boueuse du fleuve gonflé par les pluies. Lorsque, muet, je rejoins mes camarades, j’ai l’impression d’avoir vieilli de vingt ans. »

3 Juin – Nous devenons des spécialistes de la récupération. Les Simbas ont abandonné environ 3 tonnes de munitions diverses et un stock impressionnant d’armes dont un canon de 75mm, un lance-flammes et ces grenades sans retard qui nous étaient lancées non dégoupillées pour qu’on les ramasse, ainsi que divers matériels roulants que nous espérons remettre en état si nous trouvons les pièces détachées en « cannibalisant » d’autres véhicules. Un locotracteur et une dizaine de wagons sont récupérables sur les voies de garage de la Gare.

Par chance, un congolais se présente à nous en précisant qu’il était conducteur de niveleuse et qu’il peut nous indiquer où se trouve, abandonnée dans la brousse, l’engin qu’il conduisait. Aussitôt nous partons la récupérer pour la remettre en condition. Elle vient aussitôt renforcer, avec son conducteur, la section du S/Lt Vibert chargée de remettre en état la plaine d’aviation et d’en assurer la protection. !

Photo 22 - Récupération de la niveleuse Photo 23 - Aérogare de Buta dans les premiers jours
Photo 22 – Récupération de la niveleuse
qui nous permettra de remettre en état
la plaine d’aviation de Buta
Photo 23 – « Aérogare » de Buta
dans les premiers jours

C’est dans la soirée du 3 juin que Bracco connaît cette aventure : son « team flight » ( patrouille composée de deux avions : lui et un jeune pilote cubain nommé La Guardia), étaient partis en mission d’observation sur l’itinéraire de notre prochaine mission quand il a été surpris par la couverture nuageuse qui s’est brusquement densifiée. A force de louvoyer entre les nuages, ils ont perdu le contact visuel avec le sol et notamment les routes et les rivières qui sont les seuls points de repère possible au milieu de la forêt. Ils ont pris de l’altitude pour ne pas se retrouver pris dans un nuage et se sont retrouvés au dessus d’une mer de coton sans savoir où ils étaient, ni dans quelle direction se trouvait l’aéroport de Paulis. La situation était d’autant plus délicate qu’il allait faire nuit et que leur réserve d’essence ne leur permettait de voler qu’une demi heure environ.

Par radio, Bracco signale calmement son problème et demande à l’aéroport de maintenir le contact radio sur nos fréquences internes afin de libérer celle de la tour de contrôle. A toute allure, quelques hommes du 1er Choc restés à Paulis sont contactés et foncent au terrain.

Là, nous installons deux mortiers de 80 et récupérons des obus fusée dont on peut régler le retard d’explosion, donc l’altitude d’éclatement. Le but de l’opération est d’envoyer en l’air des fusées éclairantes pour qu’elles éclatent au dessus de la couche nuageuse et à la verticale du terrain pour que Bracco puisse avoir un point de repère. Dans le même temps, il fallait vérifier l’estimation de la hauteur du plafond afin qu’il puisse perdre de l’altitude dans la crasse nuageuse sans avoir peur de percuter les arbres. Pendant qu’un mortier tire ses fusées pour déterminer le plafond en augmentant les retards jusqu’à ce que l’explosion de la fusée ne soit plus visible, nous indiquant ainsi la hauteur des nuages ; l’autre, sur instruction de Bracco, par radio, tire ses fusées, au dessus de la couche nuageuse, à l’altitude de l’avion.

Après chaque tir Bracco fait un 360 degrés afin de repérer la fusée qui est suspendue à un parachute. Tout cela est effectué calmement. Des feux de pétrole sont allumés le long de la piste car la nuit tombe. Le pilote cubain, passablement nerveux, annonce qu’il va sauter en parachute, puis silence radio. Il a atterri sans encombre et sera retrouvé le lendemain près de Titulé. Evacué, il mettra fin à son contrat.

Les tirs se succèdent et Bracco ne voit rien. Sa jauge à essence tombe à zéro. Sa voix ne bronche pas, il nous explique tranquillement qu’il va ouvrir sa verrière, monter sur l’aile et sauter en espérant que son parachute est en bon état. Nous entendons nettement à la radio les ratés du moteur qui manifeste sa soif. Il nous a dit quelque chose en passant sur l’aile; qui s’en souvient 50 ans après ! Ce qui est certain c’est que c’était bref, avec un ton posé, et qu’il était sûr que nous ferions tout pour le retrouver.

Silence radio, arrêt des tirs de mortier et tout le monde se retrouve bêtement, auprès du poste de radio inutile. Bracco, lui, descend dans le silence de son parachute qu’il a ouvert sans problème. Autour de lui c’est la nuit noire et en dessous la forêt est encore plus sombre. Cela dure un certain temps, et tout à coup le voilà passant à travers des branches et stoppé, entre ciel et terre, dans le noir absolu, assis dans son harnais, sous les suspentes qui le balancent doucement. Il prend le temps de faire le point, réalise qu’il est en vie et n’est pas blessé.

La situation n’est cependant pas confortable. Les sangles dans lesquelles il est assis lui scient les cuisses et bloquent le retour du sang. Il décide alors de se dégrafer et de s’installer plus confortablement ; mais la nuit est longue, alors finalement, à Dieu vat ! il se laisse tomber, pensant qu’il n’était pas loin du sol. Sensation de vide sidéral…

Photo 24 - Roger BRACCO dans son T 28

Photo 24 – Roger BRACCO
dans son T 28

Il ne reprend conscience qu’en plein jour, longtemps plus tard, réveillé par de gentils indigènes qui le contemplent avec stupéfaction. Il a fait une chute de plus de dix mètres, ne peut plus bouger, mais est en vie. Rien de cassé, juste bien « sonné ». Il faudra plusieurs jours pour que nos informateurs nous signalent sa présence chez les pygmées et que nous le récupérions, pour le remettre en forme et dans un autre avion. Ensuite, il a continué à suivre Denard dans ses aventures, mais cela est une autre histoire.

Photo 25 - Préparation des bagages que les autorités emporteront avec elles

4 Juin – Un bimoteur De Haviland DOVE, en provenance de Stan, atterrit validant l’ouverture de la piste pour des avions « petits porteurs » , en revanche il faudra l’agrandir encore pour recevoir les DC 3. A son bord le colonel MULAMBA et le Lt-Colonel LAMOULINE qui insistent pour que le 1er CHOC continue, aussitôt, sa progression sur Aketi, sans s’occuper davantage des autres otages encore retenus, notamment les sœurs européennes.

En effet, il y avait à Aketi d’importants stocks de carburants dans les grands réservoirs silos de stockage de la Vicicongo que « certains » voulaient récupérer en envoyant des barges, à partir de Bumba, pour pomper le précieux liquide et le revendre ailleurs.(le trafic fluvial est maintenant rétabli entre Léopoldville et Stanleyville).

Refus catégorique de Denard qui précise qu’il ne risquera pas la vie de ses hommes pour des bidons d’essence, alors qu’ils ne sont toujours pas payés, ni en francs congolais ni en francs belges. En revanche, il certifie que nous sommes tous prêts à rechercher les otages qui sont pour nous une priorité.

Photo 25 – Préparation des « bagages »
que les autorités emporteront
avec elles dans le De Haviland DOVE
(un cercueil et trois civières)

6 Juin – Mgr Mbali dit une messe pour nos morts. Nous installons nos casernements sur les points défensifs. Nous utilisons le réfectoire de la mission ainsi que la cuisine et la chambre froide que nous remettons en route en rendant hommage à la qualité des équipements mis en place par les institutions religieuses.

Maîtriser la nourriture des hommes, celle des otages libérés et celle de la population qui sort de brousse est un élément essentiel pour le moral et la vie sociale. C’est dans cet état d’esprit, afin de ne pas retomber dans l’ambiance de Paulis, que Denard demande à Coucke de créer un Bordel Militaire de Campagne, sous forme de « bar montant » ouvert le soir. Le fonctionnement est similaire à celui de la Légion Etrangère et la surveillance sanitaire est confiée à un ancien infirmier de la Légion. Le recrutement du personnel féminin se fait sans difficulté avec des « voltigeuses » locales ravies de se recycler officiellement. Au dessus du bar trônait l’inscription : « Fumes, c’est du Belge ». L’existence de cet établissement fut de courte durée, parce que le manque d’argent liquide, l’emploi du temps et l’état de fatigue des volontaires ne laissaient guère de place pour faire des galipettes. Par ailleurs, la disponibilité accueillante des congolaises faisait concurrence au professionnalisme codifié que nous avons tenté de mettre en place.

7 Juin – Nous demandons un ravitaillement pour un effectif de 310 hommes en signalant que la plaine sera bientôt praticable aux C 47 et DC 3. Les Simbas viennent de temps en temps nous harceler. Mais cela n’empêche pas quelques congolais de sortir de brousse, précautionneusement, à titre individuel. Ils constatent qu’ils sont bien accueillis et pris en considération, car des ordres stricts ont été donnés aux postes de garde.Un comité d’accueil est organisé par Biaunie et « Béru »(notre service de renseignement) afin de faire connaissance avec eux, leur demander des informations sur ce que font les Simbas et ce que deviennent les otages qui sont encore entre leurs mains. Tous les soirs, à 17 heures, il y a une grande réunion avec Denard qui fait le point sur les informations obtenues.

Dans le lot des réfugiés, il y a évidemment des « infiltrés » mais qui sont rapidement dénoncés par les autres. La plupart nous demandent le droit de retourner en brousse chercher leur famille. Nous leur donnons un sauf-conduit et leur indiquons où et comment ils doivent se présenter, pour rentrer à nouveau dans Buta.

Photo 26 - Karl Coucke en patrouille sur renseignement
Photo 26 – Karl Coucke
en patrouille sur renseignement

A partir de ces informations, Denard organise le travail des équipes de voltige. Les groupes de Bruni et de Coucke sortent en brousse toutes les nuits. Ils ont pour guides les congolais sortis de brousse jugés les plus crédibles. Le but essentiel est de chercher les sœurs Belges, une civile britannique ainsi que la femme et les deux enfants (famille Legros) qui sont toujours prisonnières des Simbas. Chacun travaille sur son secteur en fonction des renseignements recueillis.

photo 27 Nous recrutons des « miliciens » parmi les réfugiés qui nous rejoignent. Ils s’agrègent aux deux groupes formés, en complément des Katangais déjà incorporés. Chaque fois nous partons vers 2, 3 heures du matin sur un camion qui nous dépose loin en forêt parfois à plus de 50km de notre base, puis marche à pied dans la jungle sur les traces du guide. Cela conduit à des engagements brefs sur des objectifs parfois faciles, parfois sanglants. La plupart du temps les renseignements sont exacts. Nous trouvons la famille du guide. Souvent nous tombons sur des campements Simbas au réveil. Nous récupérons des armes, des munitions, un canon de 30mm, un Major rebelle, mais toujours pas les sœurs que nous recherchons.Après chaque sortie, tout le monde revient couvert de boue de latérite rouge, fatigué et nerveux. Certains ont des hallucinations pendant leur tour de garde, durant la courte nuit où ils essaient de récupérer. Tout cela est très pénible physiquement et psychologiquement, au milieu de la moiteur tropicale, mais les Simbas sont sur le qui-vive. Ils n’ont pas l’initiative et nous n’avons pas de pertes. Il est confirmé qu’un colonel Egyptien leur servait d’instructeur (journal trouvé).
Photo 27 – Retour de patrouille.
De g à d: Richard, Fraikin, Bruni, xxx.
Devant: Honoré le chef du commando Katangais.

 


Pages: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22

 
©2008-2019 ORBS Patria Nostra - Tous droits réservés - Contact - Site réalisé par |iN| iNuage