OPS Congo - Journal du 1 er Choc


 

En revanche, à Aketi, l’ambiance est tendue. Les troupes congolaises sont anxieuses et agitées. La nuit, durant les tours de garde, il faut se battre contre les moustiques, scruter la forêt alentour et écouter les tam-tams. Coucke n’aime pas cette atmosphère à la Dien bien Phu. La population ne sort pas de brousse comme à Buta. La coordination avec les soldats congolais est difficile.

26 Juillet – Décès de Le Maout à Léo.

29 Juillet – Le Major Singa profite d’un avion pour venir à Buta. C’est le patron du service de renseignement congolais, adjoint du ministre de l’intérieur Nendaka. Il vient pour nous inspecter et aussi pour obtenir des informations sur son épouse qui est prisonnière des Simbas.

1er Août – A Buta, Clément forme une colonne pour rejoindre Stan par Banalia afin d’aller y chercher la solde ainsi que du ravitaillement et escorter des camions civils qui ont besoin, eux aussi d’y aller. Pas d’embuscade, mais des camions qui tombent en panne et qu’il faut remorquer.

A Aketi, L’annonce de la mort de Le Maout, provoque un choc pour certains qui en sont à deux officiers morts en trois semaines (Vibert et Le Maout). Les Simbas attaquent sur la route de Bumba. L’assaut est vite repoussé, mais nous avons un tué Mathieu et un blessé Noël.

4 Août – Denard demande le retour de Clément avec la solde et un accréditif ainsi que des fonds pour payer les fonctionnaires congolais envoyés à Buta par le gouvernement.

7 Août – A Buta, nous trouvons, en brousse, bien cachée, la « voiture de fonction » de Mgr Mbali. Il s’agit d’une superbe Mercédes noire avec coussins en cuir rouge. Cette voiture fait tousser les volontaires qui ont connu Mgr Mbali !

Il est demandé à Clément de s’occuper aussi de la solde des katangais qui eux aussi avouent maintenant, avoir des problèmes de paye et d’obtenir un budget pour des employés civils ainsi que 100 volontaires locaux à recruter.

A Aketi, la garnison est arrivée à la fin de ses rations et il n’y a plus rien à manger. Un largage de vivres est organisé par la FATAC. Celui ci est fait sans parachute. Le premier passage est perdu dans la brousse avec le courrier. Le second arrive chez nous , mais les conserves en boîte explosent au contact du sol, ainsi que les sacs de farine.

9 Août – Denard envoie un message sur le fait inadmissible d’un nouveau retard de la solde et réclame le retour de Clément.

Aketi ; à défaut de sortir en brousse, Coucke fait l’inventaire de ce qui se trouve dans les hangars de la ville et signale pouvoir remettre en état deux trains complets.

Il ne faut surtout pas croire que nous vivions tout le temps dans l’angoisse. Nous avons connu des moments de plaisir intense comme cette aventure que nous prenons le temps de vous raconter en détails :

C’est vers cette époque que Mgr Mbali nous fait une nouvelle visite, accompagné du Gouverneur qui vient d’être nommé. Les officiers mercenaires organisent la réception du lendemain matin qui doit commencer par l’accueil à la plaine (comme disaient les anciens colons ) de l’avion amenant les Autorités.

Ils en parlent avec « Bwana mon Père » qui est là en tant qu’aumônier militaire. C’est un missionnaire qui a été prisonnier des Simbas à Buta et a eu la chance d’être délivré lors de la grande cavalcade mercenaire de novembre 1964. Il nous accompagne depuis la fin mars. Il a participé à toutes les colonnes depuis celle de Wamba. Il connaît la région et est connu dans la plupart des villages. Il est bien accepté par les volontaires parce qu’il est courageux, généreux et dévoué à quiconque a besoin d’un coup de main. Il a souffert pendant les évènements, mais il sait que la population locale a souffert encore plus. Il en ressent une forte culpabilité.

Pour lui demain est un grand jour : c’est le retour officiel à la Paix. Pour la première fois, depuis trois ans, les habitants de Buta vont pouvoir faire la fête tous ensemble et sans contrainte.

La fanfare de la ville qui vient juste d’être reconstituée, les enfants des écoles chrétiennes, les cadres Congolais ayant survécu, les mercenaires en uniforme lavé et repassé, la population locale libérée, tout le monde doit se retrouver en bon ordre, et avec enthousiasme, pour attendre l’avion. Ensuite il y aura ces grands défilés rythmés et chantants dont les africains ont le secret. Tout le monde boira de la bière.

Le clou de cet accueil sera la présence de la superbe Mercedes noire avec fauteuils en cuir rouge (celle qui a été trouvée le 21 juillet) qui attendra Monseigneur à sa descente d’avion.

Ah, cette Mercedes ! Elle en a suscité des commentaires ! Devant la beauté et la taille de la limousine, les volontaires sont restés bouche bée et ont cherché à savoir qui avait pu en être l’heureux et fortuné propriétaire.

Les Congolais interrogés ont précisé que c’était la voiture de Monseigneur M’Bali. « Bwana mon Père »confirme. Là, les soldats de fortune ont eu un haut le cœur. Ils admirent l’organisation des missions, la qualité des bâtiments et leur ordonnancement, mais qu’un évêque se pavane en pleine brousse, sur des routes en terre, en un tel carrosse ! ils ont du mal à l’accepter. Eux roulent en jeep et bouffent de la poussière à longueur de piste. Les Mercedes, surtout une comme celle là, c’est à la rigueur pour les ministres d’Etat, mais pas pour les ministres du Culte.

Certains esprits forts évoquèrent « le carrosse du Saint Sacrement » de Prosper Mérimée et proposèrent de l’offrir à la plus belle fille de la ville, par juste retour des choses. Il y avait là de quoi alimenter les conversations.

Denard a fait procéder à une remise en état complète de la limousine. La mécanique est entièrement révisée. Les cuirs sont cirés, la peinture lustrée à l’huile de coude. Il a pris la décision, d’évacuer ce germe possible de grogne et de rendre le véhicule ostentatoire, à son légitime propriétaire. Il lui en fera la surprise à son arrivée.

Pour le Gouverneur, afin qu’il n’y ait pas de jalousie, Bob a sélectionné un coupé Volvo blanc avec boiseries en noyer, utilisé par le colonel égyptien qui « conseillait » les Simbas. Ce colonel l’avait lui-même récupéré dans une plantation, dont le propriétaire blanc était un peu frimeur. Les mercenaires avaient trouvé la voiture dans les locaux de l’Etat Major anticolonialiste, avec les clés dessus. Bob est heureux, il va pouvoir ainsi faire des cadeaux, à l’africaine, aux nouvelles autorités légales.

Les ordres ayant été donnés pour le lendemain, chacun se retire dans son cantonnement pour retrouver ses troupes. A la lumière de la lune, Bruni, chemine le fusil sur l’épaule et repense à sa surprise de découvrir Monseigneur M’BALI au milieu des arbres, en train de prier, avec d’autres religieuses, sans gardiens autour… Car c’est lui l’heureux découvreur d’otages, juste avant d’arriver à Buta ! C’est aussi lui qui a trouvé, fin juin, les quinze religieuses européennes !

Il repense aussi à une bague qu’il a trouvée au fond d’un tiroir, à l’évêché, le lendemain de la prise de la ville. Il la montrée à Clément qui lui a certifié que c’était un anneau sacerdotal. Elle ressemble à une bague d’universitaire américain, massive, lourde, toute en or, avec une pierre violette foncée. Autour de la pierre, une légende en latin.

Chemin faisant, Bruni ressent des scrupules : pour lui, pas question de garder un objet de culte ou ayant un sens sacré. S’il trouve un calice ou un reliquaire ou même une aube ou une étole il rendra sa trouvaille immédiatement. En revanche cette bague, si elle n’est pas un objet sacré ou symbolique, mais seulement un bijou…. Il a bien envie de la garder… D’ailleurs qui prouve qu’elle appartient à Monseigneur M’BALI ? Et puis Monseigneur, avec sa Mercedes, il pousse un peu dans le luxe. Et puis, à lui, Roger, cela lui ferait un si beau souvenir romantique de la libération de Monseigneur! La reine de France, elle, offrait sa bague à d’Artagnan !

Il se souvient que Clément lui avait fait une proposition de jésuite :  » un de ces jours Mgr Mbali va rappliquer à Buta. Tu n’as qu’à lui demander s’il n’a pas perdu autre chose que sa Mercedes. S’il te dit qu’il est parti si vite, quand les Simbas sont arrivés, qu’il en a oublié son anneau dans le tiroir de son secrétaire, tu pourras le sortir de ta poche. »

« S’il n’en parle pas, tu gardes la bague. D’autre part, pour que les choses soient claires vis à vis de tout le monde, et mettre un peu de piment dans la vie de tous les jours, essaies de faire cela en public, en mettant les autres dans le coup. De deux choses l’une : tu passes pour un héros intègre, digne fils de l’église catholique et universelle, dans ce cas grand bien te fasse ; ou tu es un récupérateur astucieux, qui fait partager sa trouvaille à tous ses copains de fortune. « 

Le lendemain matin, Bruni met quelques complices au courant de ses scrupules et de la façon dont il espère s’en délivrer. Vous savez très bien que le vrai problème, c’est la Mercedes qui ne passe pas. C’est moi, qui ait trouvé Monseigneur et sauvé toutes les religieuses les noires d’abord et ensuite les blanches ! Eh bien moi, Roger, j’aimerais entendre Monseigneur me dire qu’il est parti, vite fait, quand cela chauffait et qu’il en a oublié les objets du culte et les prérogatives qui vont avec!!! J’aimerais bien, qu’enfin, il m’avoue qu’il a eu au mieux l’envie du martyre, au pire une intense pétoche, plutôt que l’envie de se rebeller.

A-t-il seulement essayé de s’évader ? Il a fallu que ce soit des Affreux à mauvaise réputation, qui viennent le tirer de la merde. Nos curés vendéens, eux…

Survol du Dakota qui bat des ailes, atterrissage dans un nuage de poussière de latérite puis arrondi jusqu’au comité d’accueil. La porte de l’avion s’ouvre, la fanfare entame la Brabançonne. Monsieur le Gouverneur apparaît, suivi de Monseigneur. Saluts, embrassades des chefs, passage en revue des troupes. Les officiers du 1er Choc n’ont d’yeux que pour l’annulaire gauche de Monseigneur. Ils n’y voient rien, ni anneau, ni bague.

Bain de foule des Autorités, sourires, puis effusions, puis exubérance générale, c’est la fête africaine. On chante, on danse, on défile à la bonne franquette. Quand les choses se calment un peu, Denard conduit solennellement ses hôtes vers les voitures officielles qui attendent, portes ouvertes, avec un chauffeur mercenaire. Bob annonce avec discrétion :

« J’espère que nous vous avons trouvé des voitures qui devraient correspondre à vos fonctions. »

Photo 41 - La fanfare de Buta à l'entraînement
Photo 40 – La fanfare de Buta
à l’entraînement.

Après un court instant de stupeur, les Autorités sont en liesse. Monseigneur ne cache pas le bonheur qu’il éprouve à retrouver le symbole roulant de son pouvoir passé. Monsieur le Gouverneur apprécie « hautement » l’attention portée à ses prérogatives de représentant du Gouvernement National. Denard monte dans sa jeep et prend la tête d’un petit convoi qui fait le tour de la ville avec arrêt aux bâtiments stratégiques (usine de production d’eau, chambre froide, boulangerie, groupes électrogènes essentiels, etc.)

Tout le monde se retrouve dans le réfectoire de la mission, siège de l’évêché où sont rassemblés tous les mercenaires et les africains responsables des nouvelles tâches qui ont été attribuées. Chaque autorité compétente y « re-va » d’un petit discours et on passe à table.

A la table des officiers, Denard préside, Monseigneur à sa droite et monsieur le Gouverneur à sa gauche. Face à lui Bwana mon Père. Tout le monde est heureux et tout le monde a faim. Les officiers ne quittent pas des yeux les mains de Monseigneur : elles sont nues, vierges de tout anneau. Bob fait semblant de ne pas s’en apercevoir. Bwana mon père qui avait eut vent de quelque chose, regarde ailleurs. Monseigneur se charge de la conversation, s’informe de tout, remercie encore pour le travail fait par les volontaires étrangers, car il évite le terme de mercenaire. Il évoque les temps anciens et la splendeur passée d’avant les évènements.

Bruni se rappelle au souvenir de Monseigneur : c’est lui qui l’a trouvé dans la forêt… Monseigneur se confond en excuses de ne pas l’avoir reconnu. Tout le monde autour de la table reconnaît de bonne foi que dans ce genre d’évènements on a la tête ailleurs et on a tendance à oublier rapidement les détails.

A propos de détails, Monseigneur, reprend Roger, nous avons trouvé des tas de choses, en brousse et dans la Mission, que les Simbas n’ont pas eu le temps d’emporter. Dites-nous s’il vous revient en mémoire quelque chose de personnel que vous n’auriez plus ou qui vous aurait été dérobé.

En disant cela, il avait mis sa main droite sous la table et tripotait, dans sa poche, la lourde bague en or qui lui chauffait la cuisse. « Bwana mon Père » regardait le fond de son assiette, Denard frisait sa moustache, les officiers contemplaient Monseigneur, comme le Saint Sacrement.

Je ne vois rien de particulier. « Bwana mon père » m’a dit que vous aviez récupéré des ciboires que nos religieuses n’avaient pas eu le temps de cacher au moment des évènements. Je vous en remercie, j’espère que ces objets du culte n’ont pas été profanés. Nous ferons le nécessaire à ce sujet.

Surtout, Monseigneur, intervient Bob, si vous avez quelques soucis ou trou de mémoire de ce côté là, n’hésitez pas à nous en parler. Nous ferons le nécessaire.

Oh vous savez, vous avez déjà tellement fait en retrouvant ma Mercedes !! Un ange passe…

La main droite de Roger remonte sur la table, saisit sa fourchette, pique dans l’assiette un morceau de viande et le porte à sa bouche. La messe est dite.

Tous les membres du complot silencieux se regardent attristés, hochent la tête et commencent à parler entre eux d’autre chose. Ils sont frustrés. Ils auraient bien voulu que Monseigneur aille à confesse et raconte pourquoi il n’avait plus à son doigt le signe de son mariage mystique avec l’église.

Six mois plus tard, Bruni et Clément se retrouveront à Paris et déjeuneront ensemble de bon appétit, dans un restaurant choisi. Au moment de l’addition Roger annonce :

« C’est moi qui paye, j’ai vendu la bague de l’évêque. Je l’ai fourguée à un marchand près de St Sulpice qui est spécialisé dans les habits sacerdotaux et fournitures générales d’objet du culte. Je n’ai même pas discuté le prix, j’étais écœuré. Il paraît que la pierre était vraie, je ne me rappelle plus de son nom. On ne m’a même pas demandé d’où elle venait et comment moi, simple civil, je l’avais entre les mains ! Pour une Mercedes on m’aurait demandé la carte grise ! …Maintenant, était ce la sienne… de bague, bien sûr ? « 

 


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