OPS Congo - Journal du 1 er Choc


 

Re-départ des jeeps de tête, à toute allure, vers GAO.

A l’entrée de la bourgade, la voltige passe devant. Les premiers bâtiments, en arrivant dans GAO, sont des hangars et quelques maisons délabrées. Lorsque Guylfoll et ses hommes arrivent en vue, c’est un nouveau feu d’enfer qui les accueille. Tirs violents de fusils- mitrailleurs de gros calibres russes. Les T28 appelés en renfort pendant l’accrochage précédent rentrent dans la danse.

Les Simbas ont placé une mitrailleuse, en bonne position, qui bloque notre progression. Cette fois-ci, il doit y avoir un vrai tireur qui sait s’en servir. Pour la faire taire, Guylfoll dégoupille une grenade et se lance à découvert. Il n’a pu faire que trois pas, touché en pleine poitrine. Il est mort sur le coup.

La fusillade ne cesse pas pour autant, les rebelles sont partout et nous devons tirer au canon de 75, au mortier de 60 et 80 avec Martin.

Les deux chasseurs T 28 , au-dessus de nous, n’arrêtent pas de bombarder aux roquettes les positions Simbas et de les mitrailler. Au bout de 2 heures de feu, il y a beaucoup de fumée et des flammes partout. Au total, il nous a fallu 4 h de combat pour prendre GAO et il était 15 h quand les véhicules peuvent avancer à travers le village. Au cours de cet accrochage, nous avons 2 morts et 5 blessés graves que l’hélico est venu chercher vers 17 h.

Au crépuscule, GAO fume encore. Le bilan de cette journée est impossible à établir en morts et blessés côté simba.( ils emportaient leurs victimes et nous n’allions pas « au résultat »en fouillant partout) Mais nous sommes maître du terrain.

Nous avons tellement soif que certains s’accrochent auprès de chaque trou des réservoirs d’eau de la gare de chemin de fer qui avaient été percés par les rafales. Pour boire le peu qui restait, nous prenions des risques car il restait encore des rebelles dans le coin. D’autres profitent d’un orage soudain (« une bonne drache ») pour tendre des bâches afin de récupérer l’eau. Les bâches étant neuves, l’eau est imbuvable.

10 Avril – Denard décide d’organiser un coup de main rapide en rassemblant uniquement le peloton de jeeps et un engin blindé pour jouer de l’effet de surprise. Nous repartons à 3 h du matin, bien avant le lever du jour en direction de MUNGBERE. Nous laissons, pour garder GAO, tout le 8 Codo du capitaine Piret et la voltige du 1er choc. D’après les renseignements obtenus, il y aurait près de 1000 rebelles qui nous attendent !

Photo 13 - Jeeps en tête de colonne Photo 14 - Jeep contournant un trou d'éléphant
Photo 13 – Jeeps en tête de colonne.
A part les « matitis » on ne voit rien.
Il faut attendre l’embuscade pour
sauter dans le fossé et réagir.
Photo 14 – Jeep contournant un trou d’éléphant

Nous avançons de nuit, sans lumière, et sans tirer pour ne pas nous faire repérer. Il faut faire attention à la piste car les rebelles creusent parfois des « trous d’éléphant » (un trou d’éléphant est un grand trou d’une profondeur suffisante pour engloutir une jeep. Il est recouvert de branchages et de terre de manière à être peu visible). Il y en avait un, mais nous le devinons à temps, malgré la faible lueur de la lune. En prenant la piste de contournement, nous entendons de façon très nette un troupeau d’éléphants qui mangeait des branches juste à côté. C’est sûrement pour cela que les rebelles n’avaient pas installé un comité d’accueil car ils ont dû avoir peur de la nuit et des éléphants.

Nous arrivons sans encombre à MUNGBERE vers les 8 h du matin, en ayant droit à des barrages d’arbres géants couchés en travers de la piste, tout cela pour freiner notre progression, mais sans embuscade. Dès l’entrée dans la ville, Denard nous avait ordonné de foncer à toute allure en tirant sur les premières maisons et sur tout ce qui paraissait suspect. Un vrai rodéo, mais une fois de plus, nous sommes au milieu d’une ville abandonnée ! La veille, elle était encore habitée, selon les aviateurs qui l’avaient survolée.

Nous restons la journée à MUNGBERE, où le gros de la colonne nous rejoint. Cela nous permet de nous reposer, Roger Bruni passe chef de la voltige en remplacement de l’américain Guylfoll.

12 Avril – Départ le matin en direction de WAMBA. Nous roulons sans encombres jusqu’au km 100 où nous tombons dans une forte embuscade. La fusillade dure près d’une heure, mais nous n’avons qu’un seul blessé. Qui s’en souvient et quel nom ?

Quelques kilomètres après l’embuscade, Denard se casse une jambe en tombant de la 2ème jeep de tête, quand elle a roulé dans un trou d’eau plus profond que d’habitude (il était debout sur le marche pied et se tenait au pare-brise). Un peu plus loin, il y avait une mission catholique abandonnée, MABOMA. Il est décidé d’y faire halte pour la nuit et d’y faire venir l’hélico pour évacuer Denard. La mission se voit de loin avec les deux hautes flèches d’une grande église. Nous n’avons pas pu en approcher de suite, car dans une des deux flèches de la « cathédrale » des rebelles sont installés et nous canardent. Jansenss et son 75 mm sans recul tire deux obus perforants qui font seulement deux trous bien ronds et bien net qui calment les ardeurs des Simbas.

La mission est occupée et l’ensemble de la colonne (1er choc et 8 codo) se met en protection afin d’attendre l’arrivée de l’hélico prévue pour le lendemain matin. Toujours aucune population en vue, mais on entend le bruit des gros tams tams de village. Chacun se souvient des clochers de nos villages qui sonnaient « le branle » pour prévenir du passage des troupes, avant l’invention du téléphone. Vers les 18h, l’aumônier célèbre dans l’église une messe pour les morts du 1er Choc.

Photo 15 - Evacuation de Denard par hélicoptère
Photo 15 – Evacuation de Denard par hélicoptère (il tient le bras de Leroy)

13 Avril – L’hélicoptère arrive une heure après le lever du jour et évacue Denard. Ensuite départ pour WAMBA, le PC des rebelles. Le capitaine Piret (patron du 8 codo) passe en jeep de tête car c’est un ancien colon qui vivait dans le coin.

A 10 km de la ville, les rebelles bien cachés dans les « matitis » nous tendent une embuscade sur toute la longueur de la colonne. La brousse est épaisse et il est impossible de discerner leurs positions de tir. Il doit y avoir, en face, beaucoup de monde. Mais une fois de plus, heureusement, ils tirent n’importe comment, sans aucune précision ni discipline de feu. Ils vident chargeur sur chargeur jusqu’à ce qu’ils n’aient plus de munitions. Cela fait un bruit d’enfer.

Les Katangais de Piret, eux aussi n’ont aucune discipline de feu et il faut leur taper dessus pour les arrêter. Cette imprécision était toutefois relative, car elle ne nous empêchait pas d’entendre ce miaulement caractéristique des balles qui passaient autour de nos têtes. Il a fallu supporter cela pendant près d’une heure avec, pour distraction, un appui des T 28 de Bracco et Libert qui nous font une démonstration de précision en nous tirant au ras des moustaches.

Malgré tout ce bruit et cette fureur, il n’y a simplement qu’un blessé katangais et un mort civil qui était avec nous, pour rejoindre sa ville qu’il avait fui quelques temps auparavant.

Quand le feu se calme, sans aller aux résultats, la colonne se remet en route, Piret devant, pour rentrer dans WAMBA désert. Le gouvernement de Léo attendait depuis 5 mois la reprise de cette ville importante dans le nord-est.

Nous prenons position autour de la ville, juste devant la brousse qui l’entourait. Peu avant la tombée de la nuit, Martin règle ses mortiers en arrosant des point de départs d’attaque éventuels dans le voisinage, en espérant que cela sera dissuasif pour les heures qui viennent.

14 Avril – Au réveil, il faut d’urgence avec une scie mécanique faire tomber une bonne partie des arbres de la place principale car l’hélico va venir avec les Autorités. Il se pose en fin de matinée. Le Lt-Colonel Lamouline en descend avec le capitaine Bottu.

Lamouline nous félicite, car cela fait très longtemps que les rebelles emploient la bourgade pour y stocker le ravitaillement en armes, mines et munitions livrés depuis l’Ouganda et le Soudan et aucun groupe n’a pu y rester de manière durable. Une heure après, l’hélico repart laissant Pierre Bottu nous commander en remplacement de Denard.

Les officiers du 1er Choc font la grimace, car Bottu ne leur plait pas. Aussitôt Lamouline parti, Karl Coucke explique que Bob n’a qu’une jambe cassée et que les ordres, de toutes façons, sont de rentrer à Paulis après avoir laissé le 8 codo sur place pour tenir la zone. Pour cela nous n’avons besoin de personne et les moyens radios sont en notre pouvoir.

Bottu a l’intelligence de ne pas vouloir s’imposer et laisse « le soviet Denardesque » prendre la direction des opérations, à condition d’être informé de ce qui se décide. Ce qui nous préoccupe le plus c’est la nourriture, car nous n’avons plus grand chose à manger et nous attendons les vivres promis par le colonel pour l’après-midi.

Comme convenu, un DC 3 vient nous larguer, en plusieurs passages, des sacs de riz, des munitions, des sacs de morues séchées ainsi que le courrier. Le soir dans WAMBA on se serait cru au bord de la mer, on sentait le poisson dans toute la ville.

Ce soir là, Clément, avec trois volontaires et quatre Katangais, part se mettre en embuscade, à pied, à quelques km de la ville. Nuit noire absolue. Une cinquantaine de Simbas s’avancent à la file indienne. Il y eut une courte fusillade. Impossible d’aller aux résultats tant la nuit est noire et la végétation dense.

Le lendemain matin, en profitant du jour, nous constatons un mort et une bonne dizaine d’armes abandonnées (certaines avec des impacts de balle de chez nous)et des taches de sang sur la piste ou aux alentours.

17 Avril – Parachutage à 9h et à 15h de vivres et de munitions. Patrouilles sans contact avec les Simbas. Les civils commencent à sortir de brousse et à venir nous voir.

Nous sommes restés six jours à Wamba, laissant sur place pour garder la ville, une centaine de soldats Katangais et les volontaires de Piret du 8 Codo.

19 Avril – Départ de Wamba vers les 7 h du matin en direction de Paulis, en prenant la route principale qui fait une boucle par Pawa ; celle-ci semble abandonnée. Des arbres abattus gênent notre progression mais ces abattis ne sont pas récents.

Arrivés devant le pont sur la Nepoko nous nous rendons compte qu’il est inutilisable et que nous n’avons pas les moyens de réparer. Demi tour et retour sur Wamba pour utiliser un itinéraire bis qui passe par Vube , plus au nord que la route prévue. Cet itinéraire utilise un autre pont sur la même rivière. Il faut foncer si nous ne voulons pas nous retrouver coincés.

Nous roulons de nuit, difficilement, car la piste est détrempée par les récents orages et certains camions sont à bout de souffle. Les plus costauds remorquent les autres. Au bout de tous ces kilomètres de piste depuis le départ, avec le soleil, la pluie, la boue et une essence « locale » dans les réservoirs, les moteurs et les embrayages sont d’autant plus fatigués qu’ils n’étaient pas d’une prime jeunesse ! Le but est d’arriver au pont, avant qu’il ne soit détruit comme celui de ce matin. Nous l’atteignons à l’aube et il est intact.

Photo 16 - Exemple d'abattis pour nous ralentir
Photo 16 – Exemple d’abattis pour nous ralentir

21 Avril – Au passage de ce pont, nous nous attendions à un accrochage, mais aucune présence ennemie ne se signale. Vingt kilomètres avant Paulis, dans un virage, deux bazookas chinois RPG 7 tirent en même temps sur les jeeps de tête à bout portant. Seule la deuxième jeep est touchée de plein fouet.

Le chauffeur Pelleau, le mitrailleur arrière Gestin et un voltigeur Katangais Sepe Ernest sont tués sur le coup. Le S/Lt Clément et Leroy, le mitrailleur avant, sont blessés.

La voltige réagit aussitôt (elle commence à avoir l’habitude), avec le groupe François, (les gendarmes Katangais) fonce sur l’avant et dégage devant et autour.

Le Dodge radio et une jeep partent devant, à tombeau ouvert, pour emmener les blessés à l’infirmerie de Paulis.

Une fois le calme revenu, nous repartons en roulant le plus vite possible car « nous sentions l’écurie ». Cinq kilomètres plus loin, encore une embuscade, qui avait laissé passer le Dodge sans réagir. Les tirs sont imprécis et peu nourris. Nous passons sans nous arrêter. Pas de nouveaux blessés.

Enfin Paulis est en vue, nous arrivons vers les 15 h et toute la population existante est massée au bord des rues pour nous acclamer. Toute la colonne stoppe devant notre QG.

Bilan :

– 5 morts dont 1 officier, 5 blessés dont 1 officier parmi les volontaires ; 1 mort et 2 blessés parmi les katangais.
– Denard, fortement handicapé avec une jambe dans le plâtre.
– Aucun otage libéré. Pertes rebelles très difficiles à évaluer.
– Matériel roulant à réviser entièrement.

L’Etat Major estime que nous avons « reconquis des villes ». Le problème est que nous les avons laissées au 8 codo qui ne mettra pas longtemps à les évacuer, les Katangais ayant eu la trouille quand ils se sont retrouvés tout seuls.

Chez nous, certains pensent que tout cela ne sert pas à grand chose. Ce n’est pas en se promenant sur des pistes pour se faire tirer dessus, même par des Simbas qui ne savent pas viser que nous allons prendre la situation en main. Nous sommes tous conscients que si nous avions eu des Viets en face, nous y serions tous restés.

Tout le monde a compris que « ceux d’en face » savent tout ce que nous faisons et prévoyons de faire. Les gros tam-tams de village sont là pour nous le rappeler. Nous ne disposons pas de quelqu’un capable de nous dire ce qui se transmet ! Enorme frustration de ne pas aller aux résultats et d’essayer de comprendre comment les rebelles fonctionnent.

Un gros problème : tous les villages que nous traversons sont déserts. L’homme qui tape sur le tam-tam disparaît lui aussi à notre approche et revient quand on est passé. Comment récupérer la population dont tout le monde, jusqu’ici, ne tient aucun compte !

Le bon côté des choses est que nous savons maintenant que nous sommes au milieu d’un immense bordel et que nous ne pouvons compter que sur nous même et sur les aviateurs dont Bracco et Liebert qui sont des copains de Denard depuis le Katanga.

Certains volontaires, ayant pris conscience que nos promenades guerrières n’étaient pas sans danger, demandent leur mutation qui ne leur est surtout pas refusée. Nous commençons à avoir un solide esprit de corps et nous ne voulons pas de « maillons faibles ».

Il est à noter que dans cette période Bob a dû, au début, se plier aux ordres qu’il recevait du QG de la 5e brigade mécanisée par l’intermédiaire de l’EM d’Ops Nord. Il était bien conscient qu’ils étaient absurdes et que cela ne servait à rien de foncer sur des pistes si l’on n’organisait pas le territoire conquis. (voir document C 1 en annexe : Conclusion apportée au rapport du 7 avril au 20 avril destiné à la 5 ème Brigade Mécanisée)

Refaire une nouvelle tornade mercenaire était inutile et vain. Toutes les bourgades où nous sommes passés avaient déjà été « libérées » dans les mois précédents, y compris Yangambi que nous n’avons pas oublié.

Tout cela coûtait morts et blessés, mais c’étaient des mercenaires, alors quelle importance ! On les paie pour cela…

 


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