OPS Congo - Témoignage Pierre Chassin

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Chapitre 11 – BAROUD POUR UNE AUTRE VIE
De Pierre CHASSIN, préfacé par Georges Fleury. Jean Picollec, 2000.
Extraits du livre de Pierre CHASSIN, 3 chapitres conscarés à son expérience au Congo.

BAROUD POUR UNE AUTRE VIE, Chapitre XI,Cobra du Katanga au Kivu.

Kamina (Katanga), le 1er septembre 1965.

Sous le soleil brûlant de midi, au milieu de la rue de terre battue, trois Congolaises trottinent de leur démarche chaloupée. Elles marchent en traînant les pieds légèrement en canard et en faisant rouler leurs hanches. Elles gazouillent entre elles en nous regardant à la dérobée. J’ai surnommé les filles du pays  » les spoutniks « . Leurs cheveux, peignés en petites tresses durcies par quelque onguent, se dressent au-dessus de leur tête comme de petites antennes. Cette coiffure n’a rien de particulièrement gracieux, mais leur dorme un air mutin.

Nous sommes arrivés à Kamina il y a une semaine, après être passés par Buta et Stan pour faire quelques sauts d’entraînement avant l’opération aéroportée qui doit permettre de délivrer des otages encore détenus par les rebelles.

Denard veut en faire une opération emblématique du 1er Choc et a sélectionné une petite  » élite  » parmi ses hommes. Quelques gradés et volontaires viendront cependant d’autres unités. A la quinzaine de mercenaires partis avec nous d’Akéti se sont joints ceux de Buta. C’est le lieutenant Roger Bruni qui en prend le commandement. Toujours tiré à quatre épingles il veut que nous fassions honneur au 1er Choc par une tenue impeccable qui puisse impressionner l’état-major de la 5e brigade mécanisée de Stanleyville. Nous touchons donc des tenues neuves qui sont recoupées par un tailleur : pantalon et chemise vert foncé aux boutons représentant une tête de lion rugissant écusson du 1er Choc à la tête de diable sur une épaule, badge  » Commando  » sur l’autre épaulette rouges avec la grenade d’or, béret amarante avec l’insigne des parachutistes français bottes paras. Plus rien à voir avec la bande de pirates hirsutes de Pauli !

Bruni a été rejoint par d’autres officiers : les lieutenants Henri Clément, Marc Goosens et Mahauden. J’ai la joie de retrouver Henri que je n’avais que brièvement aperçu lorsque, passé officier-payeur après sa convalescence il était venu nous régler la solde en francs congolais. Encore très traumatisé par sa blessure qui lui avait laissé des éclats de blindicide dans la tête il m’avait alors à peine reconnu. Ce sont maintenant de vraies retrouvailles et son sérieux, son courage et son calme sont des atouts de poids pour l’opération projetée. Marc Goosens est un Flamand très populaire parmi nous tous. C’est un colosse bon enfant qui pèse plus de cent kilos, un Porthos toujours prêt à rire, à boire une bière et à se battre. Vétéran de la sécession katangaise, il avait formé au début de l’année un groupe autonome de mercenaires belges qui a été intégré au 1er Choc de son ami Bob. Quant au lieu- tenant Mahauden, c’est un Belge né au Congo dont il parle couramment plusieurs dialectes.

Arrive à Stanleyville je vais m’incliner sur la tombe du lieu- tenant Vibert. Sa sépulcre n’aurait pu être plus sommaire : un simple tasse terre au-dessus duquel se dresse une croix de bois et ce dénuement est rendu encore plus poignant par les herbes folles alentour. Bientôt la forêt aura repris ses droits et les dernières traces de mon chef de section auront à tout jamais disparu. Dulce et decorum est pro patria mori, il est doux et beau de mourir pour la patrie, disait Horace, mais qu’il est triste et idiot de mourir pour le Congo…

A Stan nous passons sous le commandement du commandant belge Bottu qui doit diriger notre groupe sous le nom de code  » Force Cobra « . C’est un ancien de Corée, mais sa minceur et sa voix fluette jouent en sa défaveur et nous incitent à penser qu’il ne fait pas le poids. Nous sommes quarante-trois sous ses ordres transférés à Kamina, dans le Nord Katanga. Les Belges ont construit sur ce plateau en pleine savane une immense base à 1 200 mètres d’altitude. C’est ici qu’ont atterri l’année dernière les C130 américains en provenance d’Ascension avec les parachutistes belges qui ont sauté sur Stanleyville.

Notre  » stage  » de parachutisme va être dirigé par des moniteurs congolais supervisés par deux officiers israéliens. En effet, le général Mobutu est allé avec 200 autres militaires congolais effectuer un stage de parachutisme en Israël en 1963 et a obtenu depuis lors l’aide des Israéliens pour former des parachutistes congolais. Il songe à se constituer une garde prétorienne de pars sous les ordres du lieutenant-colonel Ikuku. Nous effectuons une dizaine de sauts a partir de Dakota de la Force Aérienne Congolaise avec tout notre équipement Nous avons touché de nouveaux fusils automatiques Fal à crosse pliable qui prennent moins de volume pour sauter. Je fais par contre des sauts avec une mitrailleuse et ses munitions dans le  » leg bag  » et me félicite d’être toujours aussi léger car l’air chaud porte beaucoup moins bien qu’en Europe. Plusieurs mercenaires ont de gaves accidents : l’un à la colonne vertébrale atteinte un autre reste impotent avec les jambes paralysées et trois autres sont blessés plus légèrement.

A ces accidents s’ajoutent les bagarres. Kamina est une grande ville où vivent encore de nombreux Européens. Les femmes blanches aiguisent notre convoitise et nous bénéficions du privilège de l’uniforme et de l’auréole des guerriers. Tout ceci ne plaît pas aux maris, en particulier aux Grecs d’autant plus que nous buvons sec. Un soir, une violente bagarre se déclenche et tourne vite au pugilat. Marc Goosens, qui a bu force bières fait tourner son énorme poing de bas en haut comme une masse d’arme et fonce dans la bataille avec son quintal de chair et de muscles. Alain, un colosse français, assomme les Grecs à coups de poing tandis que son acolyte Gerardini les envoie au tapis à coups de boule. Larapidie les frappe de crochets du droit au point de se casser les métacarpiens. Subitement le colonel congolais commandant la base et son adjoint interviennent. Ils ont le tort d’user de termes racistes pour essayer de nous calmer et sont immédiatement passés à tabac sous le regard indifférent des soldats de la police militaire katangaise. Ceux-ci n’osent intervenir. Qui plus est le  » colon  » n’est pas de leur ethnie et il a acquis une réputation d’emmerdeur !

Les Katangais sont en effet fiers d’appartenir à la province La plus riche du Congo. Ils restent toujours aussi sourcilleux de son autonomie, et cela d’autant plus que Moïse Schomberg, leur idole, est maintenant Premier ministre de la République démocratique du Congo.

Perché sur ses hauts plateaux le Katanga est un pays sauvage et magique. Goosens et Mahauden qui connaissent bien 1a région emmènent le commando s’entraîner sur les bords du lac de Kiloubi à une centaine de kilomètres de la base de Kamina. Le paysage est splendide et nous avons l’impression de faire du scoutisme en simulant une opération de débarquement en maillots de bain sur nos Zodiacs. Je dors à même le sol d’un sommeil d’enfant. Ce sont de grandes vacances et de mercenaires, nous nous sommes mués en boys scouts !

Finalement, nous sommes brevetés  » parachutistes congolais  » au moment où l’opération aéroportée est décommandée les rebelles ayant transféré leurs otages dans un autre endroit plus secret. Au bout de trois semaines notre effectif a d’ailleurs fondu à 17 mercenaires à la suite d’accidents, de démissions et des fins de contrat. Ce qui reste du commando est rebaptisé Groupe Cobra et envoyé au Kivu sous les ordres d’un seul officier, le commandant Bottu.

En effet, si dans le nord-est les rebelles ont subi des revers importants, ils sont au contrais très actifs dans l’est, au Kivu. Ravitaillés en armes à partir de leurs bases arrière de Tanzanie, ils ont reçu l’appui d’une centaine de militaires cubains noires partis secrètement de La Havane sous le commandement d’Ernesto Guevara. Le Che, qui s’ennuyait ferme à Cuba comme ministre de l’Industrie a convaincu Fidel Castro que les révolutionnaires marxistes devaient ouvrir un  » second front  » en Afrique pendant que les Américains combattent le communisme au Viêt-Nam.

Les rebelles sous la direction politique de Laurent-Désiré Kabila contrôlent la région montagneuse dite de  » Fizi Baraka  » (entre Bakara au nord et Fizi au sud) et ils sont très bien approvisionnés. Les armes sont transportées par des cargos chinois jusqu’à Zanzibar et de la gagnent Dar-es-Salaam puis sont acheminées par le chemin de fer de Tanzanie à Kigoma pour traverser en pirogues le lac Tanganyika. Les Sud-Africains, partis d’Albertville (encore plus au sud) et débarqués pour partie de bateaux, viennent de s’emparer du village de Fizi situe à l’intérieur des terres, à la hauteur de la grande presqu’île qui s’enfonce dans le lac. Le « Fifth codo » contrôle désormais un noeud routier important. Mais à l’extrémité nord du lac Tanganyika, Uvira, tenue par les forces gouvernementales, est pratiquement encerclée par les rebelles. Une colonne venue ravitailler les troupes de l’A.N.C. vient d’être sérieusement accrochée. Les maquisards sont maintenant à une quarantaine de kilomètres de Bukavu, chef-lieu de la province du Kivu, et menacent cette grande ville. Ils s’en étaient emparés en 1964 avant d’être refoulés par les guerriers Bashi qui leur auraient inflige des pertes importantes – on avance des chiffres situés entre 4 000 et 10 000 morts -. Notre mission consiste donc à rejoindre Bukavu puis à descendre vers Uvira pour nettoyer la région et faire la jonction avec les Sud-Africains venant du sud. Nous prendrons ainsi les rebelles en tenaille.

Nous sommes transportés en avion jusqu’à Goma à la frontière du Ruanda, au nord du lac Kivu, situé à 1 500 mètres d’altitude au sud du massif du Ruwenzori. De là nous traversons le lac Kivu en bateau puis faisons un crochet en territoire ruandais pour rejoindre Bukavu. Nous nous engageons au milieu de collines que l’on pourrait imaginer être en Suisse tant l’herbe y est verte et le climat tempéré. Seuls les superbes troupeaux de bétail à la robe sombre et aux immenses cornes dressées, et leurs pasteurs tutsis drapés dans leur longue couverture nous rappellent que nous sommes au coeur le plus profond de l’Afrique. Puis en regagnant le Congo nous rentrons dans le Kivu. Notre camp est près de Bukavu à quelques centaines de mètres de la frontière du Ruanda et à quelques dizaines de kilomètres de la petite ville ruandaise de Cyangugu.

Perchée sur des collines au-delà du lac, Bukavu est une ville splendide et verdoyante, la première vraie ville où il fait bon vivre. L’agglomération regroupe environ 150 000 habitants dont 1 500 Belges et ressemble à une cité balnéaire.

Le 7 octobre au milieu de la nuit nous partons  » ouvrir  » la route d’Uvira. Le groupe Cobra a obtenu de nombreux véhicules. Tous les mercenaires sont sur des Jeeps-mitrailleuses ou sur le Ferret. En tête l’automitrailleuse de reconnaissance avec au volant un Katangais et a la Point 30, Joseph. Ce Belge, à la stature athlétique, s’est fait une réputation de baroudeur que ses multiples tatouages tendent à conforter. Sur sa poitrine s’étale une immense pieuvre avec autour en lettres bleues :  » Ne pour souffrir  » et  » Face au danger ». Son avant- bras droit est couvert d’insignes tatoués tandis que le gauche proclame au-dessus d’une entrée de prison :  » Pas de chance *. Il connaît la région comme sa poche et va poser la nuit des mines antichars dans les passages où les hippopotames remontent du lac pour aller brouter l’herbe de la rive. Puis vient la Jeep de Daniel Larapidie, le plus ancien d’entre nous, avec à son bord Patrick Bordes. Pour ma part, je suis mitrailleur sur la deuxième Jeep, assis en hauteur derrière une imposante tourelle, avec à l’avant Desblé et Girardey. Suit la Jeep-radio de Bottu avec Delarue comme radio et Thorez en voltigeur. Enfin viennent les autres mercenaires : Norbiato, l’athlétique  » fasciste  » italien le para français Seren-Rosso, l’ancien policer Négri. le gros Germain, Nogeira l’Apollon portugais qui ne pense qu’à rentrer chez lui sur la frontière angolaise chercher les diamants tapis dans une courbe du Kasaï, Italo le petit teigneux qui a un avant- bras en forme d’arceau après avoir été mal plâtré par le médecin de Buta et qui ne peut regarder son bras sans avoir envie de tuer l’ Espagnol, et enfin Vanstelan le « Chinetoque « . Ce dernier, ancien de Corée, est le plus caricatural d’entre tous. Ses yeux plissés sous le soleil lui dorment un air de mandarin qu’il prend plaisir à cultiver en gardant les moustaches pendantes et un petit bouc en pointe. Toujours bardé de munitions et de grenades, le pistolet et le poignard à la ceinture, il se promène rarement sans son casque et une mitraillette chinoise à chargeur en banane. C’est lui qui un jour, alors qu’il état mitrailleur du Ferret, dans une crise d’épilepsie alcoolique, se mit à tirer n’importe où. À part ça, c’est un brave gars! À ceux-ci s’ajoutent, commandés par Leleu, un Belge grand et mince, deux ou trois Européens venus du Codoki – Commando du Kivu -. Ce sont des anciens du commando fondé par le légionnaire Kowalski et composé d’anciens colons de la région. Suivent enfin dans des camions les soldats noirs, katangais et paras congolais.

Nous allons intervenir dans une région en effervescence depuis 1962, date à laquelle les Belges, sous la pression de l’O.N.U., ont donné l’indépendance aux territoires du Ruanda-Urundi. Administrés par la Belgique sous mandat de la S.D.N. depuis la Première Guerre mondiale, ces territoires sont peuplés de Tutsis, de Hutus et de Twa. Les Tutsis éleveurs-guerriers filiformes aux traits remarquablement fins, sont descendus des hauts plateaux d’Abyssinie entre le XVème et le XVIIIème siècle. Les Hutus sont les agriculteurs bantous qui avaient eux-mêmes supplanté les pygmées – devenus les Twas – . Après la proclamation de la République du Ruanda les Hutus se sont révoltés contre leurs féodaux tutsis et se sont empressés de leur couper les jambes à la scie égoïne pour les ramener à l’égalité démocratique. Ces troubles insurrectionnels poussent les Hutus du Royaume du Burundi voisin à contester l’autorité du souverain tutsi…

Nous faisons une partie du chemin en passant en territoire ruandais puis nous traversons la Ruzizi pour revenir au Kivu. Nos véhicules se dirigent vers le sud et prennent la route qui longe cette rivière, frontière naturelle entre le Congo et le Ruanda puis le Burundi. La plaine de la Ruzizi est une région très plate sur laquelle ne poussent à perte de vue que des herbes à éléphant et des euphorbes candélabres dont les branches dressées vers le ciel font ressembler aux cactus du Nouveau-Mexique. De-ci de-là un arbre et sous le premier que nous rencontrons, la carcasse d’un avion aux armes de l’O.N.U., vestige des combats que l’organisation internationale a menés, contre la sécession katangaise quelques années plus tôt. Nous arrivons bientôt à la raffinerie de calmes à sucre de Kiliba où la Sucraf exploitait un complexe sucrier. Nous y prenons en charge le 13e bataillon de l’A.N.C. que nous devons escorter jusqu’ à la « ville » d’Uvira et le  » port  » de Kalundu à la pointe nord du lac Tanganyika. En arrivant à Uvira nous apprenons que les rebelles ont attaqué lier la ville. Ils se sont approchés l’avant-veille à la tombée de la nuit sont restés tapis dans les matiti à trente mètres des lignes gouvernementales jusqu’au petit jour et ont attaqué à l’aube. Par chance les soldats de l’A.N.C. de garde ne dormaient pas. Les rebelles ont été durement repoussés et ont eu 27 morts. Avec Négri je vais inspecter le terrain et nous découvrons des corps dans des uniformes vert olive qui gonflent déjà au soleil. L’un d’eux brandit vers le ciel un énorme sexe et Négri m’explique qu’il s’agit d’une réaction ‘ e au moment de la mort qu’ont généralement les pendus. L’odeur est insoutenable et je rentre vers le camp en faisant savoir que le nombre d’ennemis tués qu’on nous a indiqué me semble exagéré. Leleu, qui est en pleine discussion avec les Congolais du poste dont il parle couramment la langue nous explique alors qu’il est normal que nous n’ayons pu dénombrer que 27 cadavres : les soldats en ont déjà mangé plusieurs avant qu’ils ne faisandent…

Lorsque nous arrivons à Kalundu le petit port est entière- ment dévasté et le spectacle est affligeant. C’est une position extrêmement difficile à défendre un entonnoir coincé entre le lac et la montagne et entouré de pentes très escarpées.

Nous nous préparons à faire une reconnaissance des lieux et formons une patrouille. En tête quelques Européens puis une dizaine de soldats noirs suivis par quelques mercenaires et enfin d’autres Congolais. Je mène le second groupe de volontaires juste derrière les soldats de l’A.N.C. Comme mon groupe traîne un peu, je m’arrête une dizaine de secondes pour attendre le volontaire qui me suit. Je vois les trois soldats qui me précèdent s’écarter du chemin pour examiner quelque chose. Ils n’ont pas fait deux mètres qu’une explosion effrayante retentit. Devant moi, dans une gerbe de poussière, trois corps sont projetés en l’air. Ils retombent au sol en hurlant. Je me précipite et suis saisi de stupeur : l’un a les deux jambes sectionnées à la hauteur des mollets. Le second un pied arraché et le troisième gît au sol défiguré un trou noir et sanglant à la place d’un oeil. Larapidie qui était infirmier dans les parachutistes en Algérie, accourt, met des garrots, administre de la morphine et les panse de son mieux. A défaut de civière, ils sont transportés chacun sur une tôle ondulée jusqu’à l’un des camions. Un des soldats est très jeune. Abruti par le choc il contemple d’un air absent son moignon recouvert de pansements sanglants. Plus jamais il ne pourra courir. Il ne sait pas que ses deux camarades et lui-même vont mourir avant la nuit. Ils ont sauté sur une mine posée par l’armée congolaise avant de déguerpir. Mais, sans plan de minage plus personne ne sait grand Dieu où !

En fin de matinée nous repartons pour Bukavu avec les blessés, laissant la garde de Kalundu au 13e bataillon congolais. Des le milieu de l’après-midi, les soldats de l’A.N.C. décrochent et rentrent à Uvira…

Deux jours plus tard nous partons en opération pour attaquer Lubarika lieu de marché important qui ravitaille la région de Fizi-Baraka. A Camagnola, nous quittons la route pour nous enfoncer dans la savane. Nous pénétrons lente ment dans de très hautes herbes à éléphant qui atteignent plus de trois mètres. Le silence est oppressant. Assis en hauteur sur mon siège, derrière le blindage de ma Mag qui me protège partiellement, je ne vois de tous côtés que le mur des herbes sèches et devine la présence muette de guerriers en embuscade. Pour première fois de ma vie, je sens la peur couler en moi. Un long frisson me paralyse et me parcourt de la tête aux pieds. Je sens le poil de mes avant-bras se hérisser et mes jambes se couvrir de chair de poule. Mon pouls s’accélère et j’ai du mal à respirer. Je fais un effort surhumain pour me raidir bien droit sur le siège et respirer à pleins poumons. Mon visage se durcit mes mâchoires se contractent et une douleur aiguë me parcourt la poitrine tandis que je peine pour remplir à toute force ma cage thoracique. Puis la peur disparaît comme elle était venue. Et je me rends compte que le courage ne commence vraiment qu’après avoir connu la peur.

Au loin la montagne ressemble aux djebels et ceux d’entre nous qui ont connu l’Algérie ou comme moi le Liban se retrouvent en terrain de connaissance avec une herbe sèche et rase sur les pentes, un soleil de plomb et les traquenards de l’adversaire. Mais par chance pour nous, les rebelles de l’Armée Populaire de Libération, bien qu’ils aient des instructeurs cubains – dont ils semblent suivre avec méfiance les conseils -, n’ont pas pour autant la valeur des moudjahidin de l’A.L.N. Dès l’approche de la montagne, des mitrailleuses nous tirent dessus de bien trop loin et se font repérer. La Point 30 du Ferret les arrose copieusement et met le feu avec ses balles traçantes aux herbes autour des servants rebelles. Nos Jeeps foncent vers le pied de la montagne puis freinent brusquement pour prendre position. Je vois au loin trois rebelles escalader la pente en courant presque. Ce sont de sombres lilliputiens vers lesquels ma mitrailleuse crache. De petits geysers de poussière les entourent ça et là. Ils trébuchent tombent, se relèvent et disparaissent à l’ abri de la crête. Un des camions nous rejoint et les soldats sautent à terre. Une explosion nous fait sursauter. Un des paras congolais vient de faire exploser son Energa en tombant au sol. Les minces éclats du blindicide ont blessé cinq Noirs et un mercenaire. Pendant que Larapidie les soigne nous contournons la montagne à pied et attaquons. A notre arrivée, le village est désert. Nous récupérons dans les cases des grenades et des roquettes de bazooka chinoises ainsi que des caisses de munitions pour mitraillettes chinoises et pour pistolets-mitrailleurs russes. Puis nous mettons le feu aux huttes en y jetant quelques grenades au phosphore. Des cartouches que nous n’avions pas découvertes se mettent à exploser de tous côtés en sifflant. C’est un vrai feu d’artifice que ponctuent des détonations comme pour accompagner notre joie destructrice. Mais celle-ci retombe vite lorsque nous constatons que le pont qui enjambe la rivière a été détruit et que cela nous oblige à arrêter notre avance et à rentrer à Kiliba.

Une mauvaise nouvelle nous y attend. L’un des membres du Codo du Kivu un jeune Belge, vient de tuer d’un coup de pistolet Van Hosto le cuissot mercenaire du camp, après une dispute avinée. Dessaoulé il pleure maintenant ce coup de folie, sachant qu’il va être renvoyé à Léo pour passer devant une cour martiale. C’est bien la fin la plus idiote que l’on puisse avoir a vingt ans. Mais nous n’éprouvons pour lui que mépris en ramenant le cadavre à Bukavu où les autorités congolaises et leurs conseillers européens ont organisé un service religieux. Une quinzaine d’hommes du Groupe Cobra assistent à la messe derrière le cercueil posé sur deux chaises. Un peu en retrait, j’aperçois avec stupeur une tâche rouge sombre en train de s’élargir lentement sous la bière. Le sang du mercenaire tombe goutte à goutte d’un angle du cercueil et je suis davantage saisi par l’incongruité de la scène que par la tristesse de mes compagnons. Nous finirons tous en ce magma visqueux, ou au mieux, comme dit l’Eglise le jour des Cendres, retournerons à la poussière. De toute façon, un mercenaire vit pour mourir plus tôt que le commun des mortels…

La pusillanimité de notre chef, réticent envers toute initiative mais parfois avec raison, nous oblige souvent à lui forcer il main pour organiser des coups. Les mercenaires le trouvent gentil mais sûrement pas un meneur d’hommes. En opération nous chantons :

Bottu tu l’auras voulu, tu seras pendu par la peau des fesses! Bottu tu l’auras voulu, tu seras pendu par la peau du cul!  »

Un soir nous décidons avec son accord de mener un coup de main dans la montagne sur un village d’une vallée reculée au-delà de l’endroit où nous avions été arrêtés par le pont détruit après Camagnola.

Allongés dans les herbes à la limite de la Sucraf, nous sommes une trentaine tapis dans l’ombre à attendre la nuit : neuf Européens – Leleu, Joseph  » la pieuvre  » Girardey, Desblé, Seren-Rosso, Thorez, Delarue, Italo et moi -, trois Katangais de Leleu et une vingtaine de porteurs réquisitionnés à Kiliba. Nous avons avec nous un mortier de 80 mm et une douzaine d’obus de petits mortiers de campagne et leurs munitions, des blindicides, un bazooka, deux mitrailleuses et des caisses de bandes de cartouches. Nous partons à pied sous un ciel légèrement couver. La nuit n’est pas trop noire et nous progressons sans bruit en essayant d’éviter les zones sans doute minées. Après quelques heures de marche à la file indienne, nous escaladons bientôt les flancs de la montagne jusqu’au pont en partie détruit par les rebelles. Le tablier a été brûlé et il nous faut traverser en équilibre sur une poutrelle, accrochés aux arceaux d’acier. Sous nos pieds la rivière, réduite à un petit cours d’eau, brille lorsqu’un trou dans les nuages laisse passer les rayons de la lune.

Une lumière bleutée dorme aux roches un relief doucement contrasté. Nous continuons en suivant les crêtes sachant que les rebelles tiennent les vallées. La marche est dure mais un spectacle insolite et grandiose nous attend à l’aube au sommet du piton. Au loin l’horizon est d’un gris légèrement bleuté et sur les hauteurs l’air est étonnamment frais. L’autre versant est très à pic et avec les premières lueurs autour nous apercevons au fond de la vallée le village que nous avons décidé de détruire. Nous nous allongeons sur la crête et examinons aux jumelles des huttes au toit conique pressées les unes contre les auges et entourées de bananiers. Un peu plus loin des champs de manioc à flanc de coteau donnent un petit air riche au village tandis que l’aube naissante révèle lentement ses couleurs brune et vert tendre. De ce petit paradis niché au creux de la cuvette émane une atmosphère douce et paisible.

Nous sommes exténués par cette marche forcée mais nos porteurs, plus entraînés à la marche que nous ne semblent pas fatigués et nous devons faire vite. Pas de temps pour la rêverie, mais j’ai une brève pensée pour ceux qui se reposent tranquillement là-bas. Nous installons sans attendre mortiers et mitrailleuses. Les soldats armés d’Energas, tapis derrière l’arête, un genou au sol, les mettent au bout de leur Fal dont ils enfoncent la crosse en terre à hauteur de la hanche droite. Couché sur un méplat, j’arme la Mag tandis qu’à côté de ma mitrailleuse un servant congolais tient la boîte à bandes.

Chacun retient son souffle. Au signal de Leleu c’est un déluge de feu. Des explosions secouent le fond du vallon, le tir saccadé des mitrailleuses fracasse l’air calme du matin et les parois des versants opposés nous renvoient ce tumulte en écho. Les obus montent dans le ciel en sifflant pour s’écraser sur les cases qui commencent à prendre feu. Au loin tels de petits insectes noirs, les rebelles courent se cacher dans les bananiers suivis par le tir des Fals et l’explosion d’une roquette de bazooka. Du haut de la crête le départ des petits tubes des mortiers siffle dans l’air puis l’on aperçoit la fumée du point d’impact. Excités par ce tir de foire, les soldats noirs vident chargeur sur chargeur sous le regard envieux des porteurs. Enfin le calme revient. La vallée n’est plus qu’un champ de ruines. Ca et la des buffles errent à l’abandon. Nous donnons l’ordre de repli. Mais les porteurs ne veulent rien savoir. Ils veulent absolument que nous descendions au village pour prendre le bétail et nous sommes obligés de faire mine de partir sans eux pour qu’ils consentent à nous suivre. Il nous faut en effet regagner notre base très rapidement afin d’éviter que les rebelles cachés dans les talwegs n’essaient de nous couper la route. Assoiffés, morts de fatigue mais radieux, nous rentrons à Kiliba en vainqueurs.

Mais nous avons tort d’être fiers car la précédente équipée nocturne de deux d’entre nous a fait des vagues. Leleu, Joseph et quelques hommes à eux ont franchi la semaine dernière la frontière burundaise pour détruire un village hutu qui ravitaillait les rebelles de ce côté-ci de la frontière. Le massacre qu’ils ont fait a provoqué un incident diplomatique et nous en attendons les retombees. Aussi quel n’est pas notre étonnement d’apprendre le lendemain qu’une révolution a éclaté dans la nuit à Usumbura (ancien nom de Bujumbura), capitale du Burundi située à quelques kilomètres de la Sucraf. Le mwami Mwambusta IV, roi tutsi issu de la race des seigneurs d’origine nilotique, s’est réfugié dans notre camp en compagnie de quelques conseillers et d’une blondasse que nous soupçonnons d’être sa maitresse. Il demande au commandant Bottu d’intervenir du côté de ses partisans et à 13 heures nous nous étançons vers le Burundi sur nos Jeeps et le Ferret suivis de nos soldats congolais. Mais lorsque ceux-ci apprennent que nous nous apprêtons à passer la frontière, ils décident de s’arrêter à la limite du territoire congolais.

A vingt, nous fonçons |nos Jeeps et faisons sauter la barrière qui symboliquement marque la frontière. Usumbura n’est qu’à quelques kilomètres sur le lac et nous y sommes en dix minutes. La ville est déserte ses habitants cloîtrés chez eux.

Nous fonçons dans de belles avenues ombragées par les arbres et faisons le tour de la ville en faisant vrombir nos moteurs. Puis nous freinons devant l’ambassade d’U.R.S.S. Derrière les fenêtres nous devinons des silhouettes qui s’agitent. Ce sont ces diplomates communistes qui ne cessent de fomenter des troubles contre les pouvoirs favorables aux Occidentaux. J’imagine leur affolement alors qu’ils croient que nous risquons de prendre d’assaut l’ambassade! Nous nous disposons devant le bâtiment et son drapeau rouge et je prends une photo de Botta au milieu des hommes du Groupe Cobra.

Puis nous redémarrons dans un crissement de pneus et filons rejoindre l’état-major des forces loyalistes. De grands militaires tutsis, aux traits réguliers et fins, fiers héritiers des races qui sont descendues du Nil vers les Grands Lacs voici quatre siècles nous accueillent à bras ouverts et nous apprennent que la révolte est en train d’échouer. Les gendarmes hutus insurgés qui se sont emparés de la base pendant la nuit ont tué onze personnes. Ils se sont réfugies dans l’Athénée, le lycée fondé par les Belges. Nous proposons aux officiers tutsis de prendre l’immeuble d’assaut mais il nous est répondu qu’il a été donne 12 heures aux mutins pour se rendre.

Nous rentrons donc au Congo pour aller chercher un message que le Mwami est en train d’enregistrer sur un magnétophone à Kiliba. A la tombée de la nuit, des Jeeps repartent à Usumbura apporter la bande enregistrée. Peu de temps après le Ferret part à leur suite. Il pleut à torrents et l’automitrailleuse verse dans un canal d’irrigation. Quand les Jeeps rentent d’Usumbura deux heures plus tard leurs chauffeurs découvrent le Ferret les roues en l’air et la tourelle dans la vase. Joseph est mort noyé mais le conducteur katangais râle toujours à l’intérieur. Lorsqu’à deux heures du matin nous arrivons enfin à redresser le véhicule, il est trop tard et le Katangais a péri. Quant aux Burundais révoltés, tandis que leurs chefs continuaient le palabre pour endormir la vigilance de leurs assiégeants, ils se sont échappés pendant la nuit de l’Athénée…

La date de fin de mon contrat approchant, mon séjour s’achève sur cette révolution d’opérette qui aurait pu finir en massacre. Je quitte le Kivu et regagne Stan début novembre Le commandant Bottu quant à lui est rappelé à Leo et condamné par une cour martiale à six mois d’internement à la prison de Mutila pour être intervenu au Burundi sans en avoir reçu l’ordre du gouvernement congolais.

A mon passage à Stan, je passe au rapport du colonel Lamouline qui me propose de revenir comme adjudant-chef au Congo. Après une permission à Paris qui me permet de revoir les copains et de dépenser largement, je rentre à Léopoldville pour apprendre que Tschombé a été destitué, Lamouline expulsé, Bottu gracié et expulsé lui aussi. Le général Mobutu a pris le pouvoir le 24 novembre et les nominations décernées par Lamouline ne seront pas attribuées. Refusant de signer un nouveau contrat à d’autres conditions que celles qui m’avaient été proposées, je décide de quitter la pétaudière du Congo et de gagner l’Afrique du Sud, avec à la fois regret et soulagement.

La guerre est bien finie
Et qu’elle était jolie,
Mais quelle boue infâme,
Quand on y perd son âme!

Et c’est avec mélancolie que je laisserai derrière moi Leo et ses mercenaires, mes amis.

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