OPS Kantaga

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Ou comment tout a commencé…

Extraits de « Corsaire de la République » par le Colonel R. Denard avec la collaboration de Georges FLEURY.

Un jour de septembre 1960 je m’attarde sur un article de L’Aurore relatant l’aventure de quelques mercenaires dans l’ex Congo belge. En feuilletant cette page, je vais en tourner une autre, celle qui conditionnera le reste de mon existence. Mais je ne le sais pas encore. Le 11 juillet, quelques jours après l’indépendance, une sécession s’est déclarée dans la riche province minière du Katanga sous l’impulsion d’un certain Moïse Tshombé. Dès le lendemain, le premier ministre, Patrice Lumumba a fait appel à I’ONU pour ramener le Katanga dans le giron congolais. Les premiers casques bleus ont débarqué le 15 juillet. Soutenu par les Belges avec lesquels Lumumba a coupé les ponts, Moïse Tshombé a décidé de faire appel à des volontaires européens pour défendre, au sein de la gendarmerie katangaise, sa jeune nation. L’article de L’Aurore est illustré par la photo de l’un d’entre eux, un homme jeune qui semble heureux de servir une cause qu’il a librement choisie. Il s’appelle Antoine de Saint Paul et je l’envie…


 

Les gendarmes katangais

Lorsque le Boeing d’UTA se pose en douceur sur la piste de Brazzaville, je n’ai pas la moindre idée de ce qui m’attend. Ce que j’espère, c’est que la recommandation de Charles Delarue me permettra d’obtenir une place dans la police du roi du Kasaï, Albert Kalonji. Je sors de l’avion dans une chaleur moite. Le ciel est chargé de nuages, la piste luit d’une pluie tombée il y a peu et il fait au moins trente degrés. La soeur du colonel Battesti et son mari m’accueillent comme si je faisais partie de la famille.

Industriel boulanger, le beau-frère de Battesti compte parmi sa clientèle l’entourage du président, l’abbé Fulbert Youlou. Peu après mon installation chez lui, mon hôte me conduit à la Présidence et me présente au commissaire Augustin, chargé de la sécurité du président. Celui-ci parcourt la lettre que Delarue m’a remise pour le roi Kalonji.C’est très bien, cher monsieur Denard, de vouloir aider ces gens-là. Ils en ont vraiment besoin.

Et il m’annonce qu’afin de me faciliter les choses il va me faire établir un passeport diplomatique. Je ne suis pas encore revenu de ma surprise que Fulbert Youlou survient, dans un épais froufroutement de soie. Ne sachant trop quelle contenance adopter, je le regarde s’approcher, dans son élégante soutane portant la griffe de quelque grand couturier parisien. Le président sourit et me tend la main : N’oubliez pas, cher monsieur, que je me considérerai toujours comme le fils spirituel du général de Gaulle. Ayant donné son accord pour le passeport diplomatique, il me félicite à son tour de vouloir rejoindre Albert Kalonji au Kasaï et me laisse aux mains de l’un de ses conseillers, qui semble très intéressé par mon projet. Lorsque je quitte la Présidence, quasiment investi d’une mission officielle, j’ai hâte de rejoindre le Kasaï, mais la soeur de Battesti et sa fille Nicole tiennent à me faire les honneurs de Brazzaville.

Je traîne volontiers au bord du fleuve Congo, à regarder filer sur l’eau les longues pirogues à moteur chargées de baluchons. Quelques pêcheurs se dressent tels des funambules sur d’étroites embarcations taillées d’une seule pièce dans des troncs d’arbres. D’un beau geste ample, ils lancent un large épervier plombé pour capturer des petits poissons d’argent, puis s’accroupissent pour démailler leur filet avec patience avant de l’étendre à nouveau d’un geste identique au précédent, au millimètre près. Il faut l’insistance de Nicole pour m’arracher à ce spectacle. Lorsque la jeune fille m’entraîne vers sa voiture, je me retourne une dernière fois pour admirer les silhouettes des pêcheurs découpées en ombres chinoises par les feux orangés du soleil couchant. Après avoir visité Brazzaville de fond en comble, et de nuit comme de jour, je prends un billet d’avion pour Elisabethville la capitale du Katanga.

Averti de mon arrivée, le chef d’escale de l’Union aérienne de transport Bernard Cazenave, tient à me réceptionner lui-même. Cet homme chaleureux à l’accent du Sud-ouest, est sang nul doute un « honorable correspondant ».

– Bienvenue à E’ville ! me lance-t-il. Je vous ai réservé une chambre au Léo II.

L’hôtel Léopold II est un établissement luxueux de deux étages, où, apparemment, rien n’a changé depuis l’indépendance. Des boys stylés, silencieux et souriants, vont et viennent à pas feutrés parmi des groupes de Belges buvant de la bière ou du whisky. Des journalistes du monde entier y ont pris leurs quartiers. Ils attendent la mise au pas du Katanga par les forces de l’ONU.

Je m’aperçois vite que je fais l’objet d’une surveillance insistante de la part de quelques Belges qui n’ont vraiment pas des allures de touristes. Cazenave, à qui je me plains de cette curiosité agaçante, la trouve, lui, toute naturelle.

– Ce n’est pas grave, me rassure-l-il. Ils vous prennent simplement pour un sous-marin du colonel Trinquier.

Le colonel qui n’a pas répondu à ma demande d’enrôlement à, lui aussi, ses habitudes au Leo II. Je sympathise très vite avec son chauffeur et garde du corps, Michel Rey, un ancien parachutiste du 3 RPIMa d’Algérie.

Cazenave connaît mieux que quiconque les meurs d’Elisabethville. Grâce à l’un de ses amis, il réussit à m’obtenir un rendez-vous avec Godefroi Munongo, le ministre de l’intérieur du Katanga. L’homme fort du gouvernement de Moïse Tshombé a trente-cinq ans, une certaine corpulence et une tête d’intellectuel. Héritier du roi Misiri, qui fut maitre du Katanga et grand trafiquant d’esclaves à la fin du siècle dernier, il a fondé, en février 1957, la Conakat (Confédération des associations katangaises) avec Moïse Tshombé. Aujourd’hui, Munongo pousse Tshombé à tenir tête au gouvernement central du Congo, aux forces de I’ONU, et au monde entier s’il le faut.

Craignant que le ministre ne se méprenne sur les raisons de ma démarche, je lui explique que je suis venu en Afrique pour participer à la mise en route de son pays en tant que policier.

– La police ? s’exclame mon hôte. Mais ce n’est pas possible, cher monsieur Denard. Vous oubliez que, malgré notre sécession, nous sommes toujours, de fait, sous la tutelle des Belges. Déjà ils ont vu d’un mauvais oeil l’intrusion des officiers français que nous a amenés le colonel Trinquier. Ils ne toléreront jamais un Français dans notre administration.

Sans reprendre son souffle, le ministre m’explique qu’il ne me faut plus compter aller au Kasai. Selon lui, le roi Albert Kalonji va succomber sous peu à la pression des troupes de l’armée nationale. D’ailleurs, me précise-t-il, Kalonji a déjà recruté quelques militaires français.

Je songe que c’en est déjà fini de mes rêves de coopération lorsque, souriant, Godefroi Munongo m’annonce qu’il me serait en revanche possible de contracter un engagement au titre de volontaire étranger dans la gendarmerie katangaise. Le ministre n’a pas prononcé le mot de mercenaire. J’apprécie la nuance. De policier à gendarme, me dis-je, il n’y a qu’un petit pas. J’accepte donc la proposition. Munongo me brosse un tableau précis du Katanga dont le nord est contrôlé par des tribus Balubas qu’il tient à amener au plus vite à coopérer avec Tshombé et lui.

Sur ce, le ministre me remet un mot de recommandation pour Joseph Yav, son homologue au poste de la Défense qu’il m’encourage à rencontrer le plus rapidement possible.

C’est le 15 février juste après notre entrevue, que Munonjo annonce la mort de Lumumba. Selon le ministre de l’Intérieur, l’ancien chef du gouvernement est décédé huit jours plus tôt, alors qu’il tentait de s’évader de la prison de Thysville, au Katanga, où il aurait été transféré. Mais la réalité, nous l’apprendrons par la suite grâce à des « fuites », est tout autre : Lumumba, Maurice M’Polo, son ministre de la Défense, et Joseph Okito, qui présidait le Sénat, ont été extraits de leur prison un mois auparavant, sur ordre des dirigeants du Katanga, et suppliciés avant d’être froidement exécutés. Une fois la dépouille de Lumumba retrouvée et le mensonge de Munongo éventé, le Conseil de sécurité des Nations-Unies saisie la balle au bond : il décidera, le 21 février, d’autoriser les casques bleus à lancer des opérations destinées à mettre un terme à la sécession katangaise.

Les véritables circonstances de la mort de Lumumba me sont encore inconnues lorsque je me présente à Joseph Yav. Le ministre de la Défense me reçoit en souriant, prend connaissance de mon accréditation de Brazzaville, lit la recommandation de Munongo, réclame quelques précisions sur mes états de service et, enfin satisfait, m’annonce qu’il sera heureux de d’attribuer un poste. Je dois me présenter le lendemain au QG de la gendarmerie katangaise.

L’officier recruteur qui m’accueille est encore un Belge. Il me dévisage longuement. Sans doute n’a-l-il pas l’habitude de recevoir des candidats aussi chaudement recommandés. Il est même un peu nerveux lorsqu’il me demande de décliner mes états de service. Je lâche tout d’un bloc : les arpètes, l’Indochine, le Maroc, et l’Algérie.

– Quel était votre dernier grade dans l’armée ? me demande-t-il après avoir noirci un formulaire.

Me souvenant de l’examen passé à Philadelphie, je réplique :

– Officier-marinier de deuxième classe.

Le major lève la tête, fronce les sourcils.

– C’est quoi, un Officier-marinier ? Je lui explique que ce terme désigne tout cadre de la marine nationale française à partir du grade de second-maître. Le Belge réfléchit un instant en tapotant sur son bureau avec son stylo à bille. Puis il lâche :

– C’est bon ça ! Chez nous, vous serez sous-lieutenant.

Décidément, la chance est avec moi. J’hésite un court instant à expliquer au major que je n’étais pas officier mais, sans doute impressionné par la recommandation personnelle du ministre de la Défense, il ne m’en laisse pas le temps.

– Bonne chance ! me lance-l-il en me serrant la main.

Me voilà donc promu officier.

Conduit au camp Massart, le QG de la gendarmerie, je me retrouve en tenue de commando avec un béret vert, une vareuse camouflée, un pantalon kaki et des rangers. Je pensais entrer dans un corps de troupe chargé de maintenir l’ordre et de faire respecter les lois, et me voici embrigadé dans une unité de combat. Cela n’est pas pour me déplaire.

On m’amène ensuite au bureau de l’officier belge qui commande les groupes mobiles de la gendarmerie katangaise. Le major Janssens me reçoit en ami et m’explique qu’il me destine au groupe mobile « C », placé, encore tout récemment, sous les ordres du capitaine Baltus.

Cet officier a été gravement blessé à Kongole lors d’une attaque lancée par une tribu de Balubas ivres d’alcool de palme. Le lieutenant Cuvelier le remplace. En attendant de rejoindre votre unité, je vous laisse une jeep de service pour vos déplacements dans E’ville.

Lorsque je rentre à l’hôtel, Michel Rey m’annonce qu’il retourne en France avec son patron. Trinquier selon lui, ne s’entend plus avec les gens d’ici, mais laisse à Elisabethville le commandant Faulques, le capitaine de La Bourdonnaye et le capitaine Egé. Le garde du corps m’offre son équipement de baroudeur dont il n’aura plus l’usage. Je coiffe le béret rouge de para, et complète mon sac en achetant une tenue de sortie. Comme je dois attendre mon ordre de mission au moins huit jours, je vais me promener en ville avec Bernard Cazenave.

Personne, durant nos virées, ne s’étonne de me voir arborer l’insigne de parachutiste que je n’ai pas retiré de la tenue camouflée de Michel Rey. Afin de ne pas continuer à tricher, je décide de me faire breveter à la première occasion.

Un matin, alors que je roule vers le Léopold II, j’aperçois un Européen qui se dirige à pied dans la même direction. Je reconnais la silhouette raide et élancée du commandant Faulques. Je sais la légende de ce baroudeur, officier de la Légion plusieurs fois blessé en Indochine, qui a quitté l’armée parce que la façon de mener la guerre en Algérie – un jour le bâton, un autre la carotte – ne lui convenait plus. Stoppant à sa hauteur, je l’invite à monter dans ma jeep. Il me dévisage. Son regard s’attarde sur mon uniforme aux plis nets. Enfin il me lance, d’un ton sec :

– Merci, je préfère marcher! Pressant le pas, il se mêle à la foule des Noirs qui s’écarte devant lui.

Si cet homme que j’admire m’a snobé, je sympathise en revanche avec quelques autres officiers, avec le lieutenant Dufranes surtout, un ancien du bataillon belge de Corée. Il me parle de Tony de Saint-Paul qui, 1ui aussi, sert dans la gendarmerie katangaise, mais il ne sait trop où.

Pris dans la spirale des événements qui m’ont conduit a E’ville, je ne me suis pas soucié des conditions financières de mon engagement. Le contrat de six mois renouvelable que j’ai signé le 6 mars me garantit treize mille francs belges par mois, ce qui correspond environ à mille trois cents francs français. C’est beaucoup moins que ce que je gagnais en vendant les a appareils ménagers de M. Roux, Malgré tout, je ne songe pas à regretter quoi que ce soit, d’autant que mon contrat prévoit d’importantes indemnités de décès et d’invalidité : un million de francs belges en cas de mort et les trois quarts de cette somme pour la perte d’un bras. S’il m’arrivait malheur, mon petit Philippe et sa mère seraient pour un bout de temps à l’abri du besoin, et c’est là l’essentiel.

Mon ordre de mission se fait attendre et je tue le temps en faisant des longueurs de piscine. Je partage quelques-unes de mes soirées avec une jeune coiffeuse européenne qui tient boutique en face du Léo Il et passe les autres avec de belles Noires rencontrées à l’Oxy, une boîte en vogue, et qui m’initient à l’amour africain.

 


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