OPS Kantaga


 

22 – La deuxième bataille d’E’ville

L’ONU paraît décidée à employer les grands moyens. Elle a déployé de nouveaux renforts dans Elisabethville, des Ethiopiens surtout. Cette fois, ses casques bleus peuvent compter sur l’appui de nombreux blindés et avions.

Des lors, il ne faut surtout pas, si nous voulons vaincre, engager une partie de bras de fer qui nous serait, à coup sûr, fatale, mais harceler l’ennemi par des attaques furtives, nous retirer, reconstituer nos munitions et reprendre la bataille un peu plus loin.

En attendant l’arrivée de Faulques qui descend de Kolwezi, la promotion que je viens de recevoir et qui m’élève au grade de capitaine me facilite les choses. Je récupère un mortier sur une position tenue par la gendarmerie, rameute une poignée de volontaires européens désoeuvrés et, avec une douzaine de Katangais, me mêle à la bataille.

Nous comptions, sans trop y croire sur des appuis aériens. Nos espoirs s’envolent le 6 décembre 1961, lorsque des appareils de l’ONU bombardent les Fouga-Magister| de Tshombé sur leur base de Kolwezi. Cette mauvaise nouvelle vient à peine d’arriver qu’un Globmaster américain tente de se poser à E’ville. Toutes les mitrailleuses lourdes des gendarmes, des miliciens et des policiers tshombistes le prennent pour cible. Même si deux Sabre et deux Canberra rôdent au-dessus de la ville afin d’impressionner nos tireurs le pilote renonce à son dessein après deux tentatives d’approche. Cette dérobade fêtée comme une véritable victoire.

Des officiers katangais, bien peu soucieux d’humanitaire, proposent d’attaquer le principal camp de réfugiés afin de repousser les Balubas vers les positions de l’ONU proches de l’aéroport. L’annonce du retour de Moïse Tshombé enraie à temps ce projet machiavélique. Mais le président se fait attendre. Le gouvernement, conseillé par Philippe Le Tel- lier, un journaliste français devenu proche du président du Katanga, en appelle alors une nouvelle fois à l’intervention diplomatique des pays occidentaux. Il crie au racisme en reprochant aux Etats-Unis de fournir des appareils de combat à l’ONU dans le seul but de supprimer tous les Noirs du Katanga.

Entre deux matraquages des positions indiennes et éthiopiennes, j’écoute ce qui se dit autour de moi. Les chefs de tribu sont écoeurés par l’attitude des pays d’Europe. Bien qu’ils se proclament tous anticommunistes, ils menacent de faire appel au Russes si ces Etats ne condamnent pas immédiatement l’action des Nations-Unies.

Faulques nous a rejoints. Oubliant la raideur de sa jambe fracassée en Indochine, il va d’une positon a l’autre, les organise au mieux et lance des raids en ville.

Nyambo, le nouveau ministre de l’information lit a la radio un appel au combat « Tuez tous les Onusiens ! » conclut le texte incendiaire concocte par Philippe Le Tellier. Le résultat ne se fait pas attendre. Plusieurs prisonniers indiens sont massacres par des gendarmes. Quelques heures après cette tuerie qui a mis la population en transe, Globmaster, touché par les mitrailleuses katangaises, réussit néanmoins à se poser reposer et à débarquer de nouveaux casques bleus.

L’alcool coule à flots dans les campements de gendarmes katangais depuis qu’ils ont touché leur solde. Ils sont si excités qu’ils n’obéissent sans doute même pas a un ordre de cessez-le-feu donné par Tshlombé en personne. Le président rentre à Elisabethville le 8 décembre. Son retour ne rassure ni les ressortissants américains, ni la population européenne, qui choisissent l’exode vers la Rhodésie. Le consul des Etats-Unis s’émeut des exactions commises par les Gurkhas, les Malais et les Ethiopiens. Il finit par élever avec les autres diplomates une protestation officielle contre les crimes perpétrés par l’ONU mais cette notion ne soulève aucun écho.

Deux Canberra viennent mitrailler la Poste d’E’ville, isolant le Katanga du reste du monde. Les seules nouvelles qui filtrent de la capitale au bord de l’asphyxie passent par la Rhodésie. Il n’y a plus ni eau ni électricité dans le centre de la ville. Déjà échaudés au cours des précédents affrontements, nous avons pris le soin d’emplir à ras bord les baignoires des villas que nous occupons.

Un frisson d’espoir parcourt nos pistions lorsqu’on annonce qu’une colonne de cent cinquante hommes, commandée par le lieutenant Jean Schramme, va nous rejoindre.

Schramme est auréolé d’une réputation flatteuse. Cet ancien sous-officiers des paras-commandos belges, héritier d’une dynastie bourgeoise de Belges, a suivi l’école de Faulques au barrage du Marinel. IL n’a pas quitté le Katanga depuis son service militaire et a créé un immense domaine agricole au nord du pays.

A peine arrivé, Schramme met sa troupe de volontaires aux ordres de Faulques qui lui confie la responsabilité de la zone nord de la ville. Encouragé par ce renfort, je récupère de nouveaux mortiers, livres par la Rhodésie. Ils me permettent de devenir le principal élément d’appui des autres groupes commandés par des mercenaires qui dans une pagaille trompeuse, ont tissé une toile d’araignée serrée autour des positions de l’ONU. Je suis maintenant à la tête d’une trentaine d’hommes résolus, une dizaine d’Européens et vingt Katangais. Quand le besoin s’en fait sentir, je me repère sur un plan de la ville et règle le tir de mes pièces grâce à un réseau d’observateurs, certains postés sur les terrasses et d’autres qui usent des derniers téléphones fonctionnant encore. Je ne manque jamais de munitions car, suivant mes déplacements, les Katangais m’en amènent en noria incessante.

Matraqués par mes mortiers, mitraillés par les armes lourdes des gendarmes, tirés comme des lapins par les groupes d’assaut activés par Faulques, les calques bleus finissent par ne plus se risquer dans les larges avenues de la ville. Ils se contentent de lâcher des centaines d’obus et des milliers de balles de mitrailleuses au petit bonheur la chance sur les positions que nous avons évacuées dès les premiers coups de feu.

Non contents de riposter avec si peu de réussite à nos attaques, les troupes de l’ONU bombardent l’hôpital et les maisons tendues de draps blancs dans lesquelles se sont réfugiés des Européens qui n’ont pas eu le temps de gagner la Rhodésie.

Au fil des combats, la plupart des dépôts de carburants brûlent. Des colonnes de fumée noire se mêlent aux nuages bas qui écrasent la ville et l’atmosphère devient irrespirable.

Mes mortiers pilonnent bientôt le quartier-général de l’ONU. La victoire paraît à notre portée lorsque Radio-Brazzaville annonce que le concert de protestations condamnant l’action des casques bleus va grandissant. Je m’inquiète pourtant de voir les gendarmes katangais si peu enclins à laisser les Européens sortir de la zone des combats. Un de leurs officiers, naïf et sûr de lui, m’explique qu’il se sent plus en sécurité au milieu des Blancs : les sachant la, l’ONU n’osera jamais matraquer E’ville en force. Il faut l’intervention de Godefroi Munongo pour que ce plan de prise d’otages soit abandonné. A contrecoeur les gendarmes laissent enfin partir vers la Rhodésie une micheline bondée de réfugiés, en majorité des femmes et des enfants.

Malgré cette dernière maladresse des Katangais, j’ai toujours le sentiment de participer à un juste combat dont l’issue sera forcément victorieuse. Au soir du 10 décembre 1961, alors que l’ONU, persistant dans sa résolution annonce l’envoi de quatre Globmaster transportant des hommes frais et des munitions nous commençons à dresser un premier bilan de la bataille. Il est à peu près établi que douze Européens ont été tués en ville et qu’une centaine d’autres ont été blessés.

En représailles de l’arrivée des avions de renfort des Katangais tentent d’incendier les derniers entrepôts d’essence tandis que, poussés par la faim, des milliers d’Africains reviennent en ville dans l’espoir vain d’y reprendre le travail. Devant ce flot pressé, des volontaires de l’ONU perdent une nouvelle fois le contrôle de leurs nerfs. Ils molestent des Européens venus s’assurer que leurs entrepôts et leurs usines n’étaient pas pillés.

Alors que les combats sporadiques se prolongent, je me ronds bien compte que les unités katangaises perdent peu à peu de leur ardeur. Il est bientôt évident que seuls les volontaires étrangers empêchent encore les cinq mille Gurkhas rameutés autour de la ville de se lancer à la curée. Suivant la tactique prônée par Faulqucs, nous parcourons la ville par équipes de trois ou quatre clans des jeeps armées d’un mortier et d’une mitrailleuse. Nous prenons pour cible une position indienne, suédoise ou éthiopienne, la tenons sous notre feu durant deux à trois minutes puis disparaît en faisant crisser nos pneus sur l’asphalte.

Malgré l’ivresse qu’elles me procurent, je ne suis pas dupe de l’efficacité de ces expéditions. Si les casques bleus recevaient l’ordre de nous réduire coûte que coûte, ils nous écraseraient au prix d’une centaine de morts. Mais leurs chefs sont trop soucieux de l’opinion internationale pour risquer autant de vies humaines. Nous pouvons donc continuer à les harceler en toute impunité.

De jeunes étudiants européens, en rupture de cours, suivent la bataille avec fascination. L’un d’eux un adolescent blond qui transporte toujours un camarade en croule sur son scooter, sillonne la ville sans se soucier des mortiers et des mitrailleuses. J’ai fini par lui confier quelques missions de reconnaissance sans grand danger. Cela ne semble plus lui suffire. Il me réclame une arme pour se battre.

Ce gamin doit avoir seize ou dix-sept ans et ne mesure guère plus d’un mètre soixante. En le voyant si déterminé, je songe à un autre gosse égaré dans la guerre, celui qui courait les lèdes et les marais de la pointe de Grave avec un vieux Lebel en bandoulière. Je l’écoute donc avec amitié lorsqu’une volée de mortiers abrège notre conversation. Je donne l’ordre du repli. Le gosse, têtu, abandonne son scooter et me suit tandis que je dispose mes pièces derrière le mur d’un jardin.

– Il y a un blindé par là-bas annonce-l-il en prenant un air de défi.

Cette fois, je le prends au sérieux et lui réclame des précisions. Des obus explosent au-delà du mur, à quelques mètres. Le fracas retombe, le gamin tend la main vers une bâtisse à demi écroulée.

– Il est embusqué là-dedans ! Donnez-moi des grenades, je vais le faire sauter !

– Tu ne saurais même pas t’en servir.

Le gosse se raidit comme si je l’avais insulté.

– c’est pas difficile. Donnez, vous verrez bien !

Je défais deux grenades du ceinturon militaire que je porte au-dessus de mon pantalon civil et lui montre comment les dégoupiller. Il s’en empare, les soupèse et, avant même que j’ai pu faire un geste pour le retenir, file de l’autre côté du mur avec son compagnon, redresse son scooter et se dirige droit vers l’abri des casques bleus.

Une explosion plus forte que les autres m’annonce que le jeune homme a tenu parole. Des casques bleus s’éloignent en courant de leur engin en flammes. Le lanceur de grenades revient vers nous. Il est si fier de lui que j’ai l’impression qu’il a grandi.

– Alors ? demande-t-il

– Alors, je te garde…

Mon nouveau volontaire n’est pas bavard. C’est tout juste si, tandis que je regagne la villa qui me sert de PC, il me confie qu’il s’appelle Karl Couke.

Bien que le gros des troupes de l’ONU ne soit toujours pas entré dans la ville, les combats cessent le 21 décembre 1961, lorsque Moïse Tshombé signe à Kitona un accord en vertu duquel il accepte les conditions imposées par le gouvernement central de Léopoldville. Ne perdant pas dans l’affaire un atome de sa rouerie proverbiale, il déclare, pour gagner encore du temps que cet accord ne sera applicable qu’après avoir été ratifie par le parlement katangais.

Je n’imaginais pas une telle issue. Je suis sonné. Reste maintenant à empêcher les milliers de Balubas échappés du camp tenu par l’ ONU d’affluer vers la ville assommée par plus d’un mois de guerre. Les casques bleus, vaincus par le feu, mais une fois encore vainqueurs par la grâce des politiques, se resserrent frileusement aux points stratégiques.

Faulques quitte le quartier général de Tshombé âpres avoir dit au général Muke, le chef d’état-major, qu’il ne voudrait même pas de lui pour ordonnance, et rentre en France. C’est un autre Français, le major Bousquet qui le remplace. Si le bonhomme est acceptable, son épouse, qui l’accompagne, se révèle une redoutable tigresse. Ayant l’habitue de porter la culotte dans son ménage, elle se croit autoriser à interférer dans nos réseaux radio et mes chefs de groupe s’en plaignent.

Après le départ de Faulques, j’en apprends un peu plis sur d’accord de Kitona : Tshombé a accepté de rentrer dans le giron du Congo et s’est même engagé à  » respecter les résolutions du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale des Nations-unies et faciliter leur exécution « .

Je me demande comment Moïse Tshombé sortira de cette impasse lorsque j’apprends que I’ANC, entrée au nord du pays avec l’autorisation tacite de l’ONU, s’est emparée de Kongolo et qu’elle a massacré les vingt-deux missionnaires qui s’entêtaient à y vivre. Ainsi, l’armée de Léopoldville impose sa terreur au pays des Bahembas. Personne ne bronche au QG de l’ONU alors que d’autres religieux sont assassinés à Sola, aux environs de Kongolo. Mais cette fois, le major anglais Lawson, se souciant bien peu des ordres, se rend en avion sur les lieux. Il récupère le père Darmont, seul survivant de la sauvagerie des ennemis de Tshombé qui, j’en suis maintenant certain, ne se contenteront jamais de leur victoire politique. Ils n’auront de cesse que le dernier Katangais ne soit mort ou à genoux devant eux.

Schramme a quitté Elisabethville et remonte avec sa troupe jusqu’au bord du lac Tanganyika. Le gros de la gendarmerie s’est replié sur Jadotville. Une fois de plus, je me retrouve sans affectation précise. Puisque que le docteur Peters m’y encourage, j’accepte de quitter le pays afin de me faire retirer le petit bout de métal resté planté dans l’os de mon bras.

Tandis que mon avion survole les nuages qui recouvrent Elisabethville, je fais le serment de revenir, quoi qu’il advienne, au pays de Moïse Tshombé.


Galerie photos Katanga

logo_opn 6.3 logo ecusson beret 32x45 logo_opn 6.3

Documents Katanga


Pages: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

 
©2008-2019 ORBS Patria Nostra - Tous droits réservés - Contact - Site réalisé par |iN| iNuage