OPS Kantaga


 

14 – Les Bahembas de Kongolo

En débarquant à Kongolo, je cherche en vain la tour de contrôle. L’aéroport se limite à quelques baraquements de style militaire et des cabanes bordées de buissons de cactus éparpillas sous des palmiers et des manguiers.

Des femmes en boubou cheminent le long de la piste sans se soucier de l’arrivée du DC3. Un énorme baluchon est posé en équilibre sur leur tête et elles portent des seaux en plastique à bout de bras. Quelques gosses en haillons sont venus assister au spectacle de l’arrivée de l’avion.

Un homme en tenue camouflée vient vers moi. Il me salue très raide me demande si je suis le sous-lieutenant Denard puis se présente, avec un fort accent belge :

– Volontaire Wallendorf. J’ai reçu l’ordre de vous conduire au major Dehucorne.

Je dépose mon barda dans une jeep et m’assois à ses côtés. Mon chauffeur qui porte au ceinturon un pistolet dans un étui en cuir n’est pas bavard. Une fois sorti de la bourgade européenne, il slalome au ras de cases à toits de paille et de palmes en se frayant à grand coups de klaxon un étroit chemin parmi une pagaille serrée de bicyclettes et de charrettes à bras ou tirées par des ânes. Happant dans notre sillage une ribambelle de gosses quémandant des friandises, nous parvenons à un camp bâti à l’écart du village.

Au premier coup d’oeil la base des gendarmes ne manque pas de confort. Les bâtiments s’alignent le long de larges allées et j’entrevois une piscine à l’orée d’un petit bois. Wallendorf me conduit vers la villa où sont logés les officiers. Après avoir déposé mon barda sur un lit tendu d’une moustiquaire, je vais me présenter au major Dehucorne.

Comme la plupart des officiers belges que j’ai eu l’occasion de rencontrer le major arbore de superbes moustaches en crocs. Il porte une chemise kaki parfaitement repassée. Un long short et de hautes chaussettes de laine à grosses côtes achèvent de lui donner l’allure guindée d’un officier de l’armée des Indes. Il me reçoit de manière très protocolaire. Après un laïus de bienvenue, il me confirme mon affectation au groupe « C », sous les ordres du lieutenant Cuvelier. – Vous allez rejoindre votre unité au-delà de Lengwe, m’explique-t-il sans se soucier de savoir si je connais la région dont il me parle.

Wallendorf m’embarque à nouveau dans sa jeep. Pendant des heures, nous roulons bon train entre forêt et savane, sur une route défoncée cou- verte de poussière de latérite. Mon chauffeur, qui a gardé à portée de main un fusil d’assaut, est à peine plus bavard qu’à Kongolo. Lorsque je le questionne sur les villages dévastés que nous traversons, il me répond du bout des lèvres, qu’ils ont été détruits au cours des combats des derniers mois. Des graffitis ornent les pans de mur qui tiennent encore debout. Les uns vantent les mérites de Patrice Lumumba, les autres, ceux de Moïse Tshombé.

Saupoudré de latérite, je suis roux de la tête aux pieds lorsque nous rattrapons enfin le groupe Cuvelier. Remontant la colonne, je découvre mon chef. C’est un petit homme à fines moustaches dont le visage juvénile est mangé par une énorme paire de lunettes de soleil qu’il retire afin de me dévisager. Il est armé de deux pistolets, l’un au ceinturon l’autre en holster. Alors que les gendarmes katangais m’observent avec curiosité il me présente aux Européens de l’unité. Il m’annonce ensuite que je serai son second et que, parallèlement, j’aurai à assumer le commandement d’une section de voltige.

– Votre mission est simple, précise le petit officier. Vous roulerez en arrière-garde et, à la moindre alerte, vous déboîtiez de la colonne avec vos voltigeurs pour venir épauler l’élément pris en embuscades.

Je remarque alors que la plupart des véhicules de l’unité sont ornés d’un dessin représentant une sorcière chevauchant un balai. Un volontaire européen m’explique que c’est parce que le groupe s’appelle Kifakiyo, ce qui, en swahili signifie balayeur. Il a été choisi en souvenir des Balubas qui, persuadés par leurs sorciers que les balles les traverseraient sans dommages, ont été hachés, ivres de chanvre et de lutuku, un alcool de palme de fabrication locale, par des rafales de mitrailleuse tandis qu’ils criaient « mulé ! » Mai, la formule magique qui devait leur éviter la mort. .

Je n’ai aucune peine à repérer les bons soldats au cours des premières alertes, qui sont souvent le fait d’une poignée de réfugiés affolées par notre approche. L’adjudant Augustin Kabuita mon second, et le sergent François Lupwe sont parmi les meilleurs.

Kabuita pourrait être le père de Lupwe. Ce vétéran a combattu en Abyssinie durant la dernière guerre. Il a participé de mars à juillet 1941 aux terribles combats d’Assosa, de Gambella et de Saio qui ont permis aux Africains, encadrés par des Belges, de capturer neuf généraux italiens avec plus de trois cents de leurs officiers et deux mille cinq cents soldats.

Augustin Kabuita et François Lupwe sont si surs d’eux, ils ont tant d’ascendant sur leurs compagnons d’armes que je me propose au premier accrochage sérieux, de calquer mes réactions sur les leurs.

L’adjudant Kabuita me tutoie. Je n’y vois aucun inconvénient et, puisque telle est leur façon de parler, je laisse mes hommes faire de même. Ainsi traités d’égal à égal, les bahembas m’acceptent au point de m’inviter aux palabres qu’ils improvisent à chaque halte. Kabuita, le sage du groupe, mène les débats avec la dignité d’un président de tribunal. Je profite de l’ l’occasion pour enrichir mon vocabulaire swahili. Je sais maintenant que les préfixes des noms de tribus sont en ba ou wa au pluriel et en mu au singulier. On dit ainsi un Muluba, des Balubas et un Muhemba des bahembas.

Officier de fortune, j’ai pris la précaution de me munir de quelques manuels de tactique, que j’étudie entre dette missions de protection et trois patrouilles dans des villages. Cette activité solitaire me permet d’échapper aux querelles intestines et aux petites tracasseries de préséance qui se multiplient alors que notre mission traîne en longueur…

Les cent gendarmes de Cuvelier sont encadrés par une vingtaine de Belges. Les Wallons me rappellent les Méridionaux de chez nous, dont ils ont le bagout et l’exagération faciles, tandis que les Flamands, eux, sont beaucoup moins loquaces. Ils peuvent rester des heures au repos sous un arbre, l’arme à portée de la main à écouter les bruits de la forêt en lissant entre le pouce et l’index les extrémités de leurs longues moustaches. Quant aux Bruxellois, ils usent volontiers d’une gouaille comparable à celle des titis parisiens. Ces Belges, qui ont chacun quelque compte à régler avec les Congolais, considèrent le Français et l’Italien qui complètent l’encadrement comme quantité négligeable…

L’Italien c’est Gino, un petit rondouillard qui se met en colère lorsque quelqu’un ose mettre en doute la qualité d’officier de bersaglieri dont il se prévaut Gradé ou pas, Gino est un as du ravitaillement. Comme il connaît bien les moeurs des Katangais, il partage avec eux le riz, le manioc et le poisson séché dont ils raffolent, et nous distribue en abondance les boîtes de corned-beef et les biscuits de guerre dont ils n’ont que faire. Il nous fournit aussi des légumes, salades, tomates, haricots verts et patates douces, âprement marchandés auprès des rares villageois qui ne s’enfuient pas à notre approche.

Ayant pris l’habitude, en Indochine et au Maroc, de manger selon les habitudes locales, je rôde souvent autour de mes hommes au moment des repas. Leurs plats épicés odorants, m’attirent bien plus que nos fades ratas de boeuf en boîte frit avec des oignons. Le protocole étant ce qu’il est, je me retiens de me faire inviter.

Il ne m’aura fallu que quinze jours en brousse pour me faire à mon nouveau métier et aux hommes que je commande. Visiblement les Bahembas m’ont adopté.

Lorsque Cuvalier nous annonce notre retour à Kongolo, ils improvisent une chanson en mon honneur, me décrivant comme  » un grand lieutenant à la belle lance, venu de France, qui mangera les Balubas pour la gloire du Katanga ».

A leur arrivée au camp, mes hommes, du moins les célibataires se transforment en gravures de mode. Riant à l’avance aux éclats, ils passent une chemise blanche, des pantalons à bas étroits, des chaussures vernies et, affublés de lunettes de soleil criardes, dansent durant des heures au son d’un pick-up dans des bars ouverts à tous vents. Les officiers ne fréquentent généralement pas ce genre d’endroit. Je m’y risque pourtant avec quelques volontaires belges. Du coup, mes voltigeurs m’accordent encore un peu plus de considération. L’un d’eux me propose même de danser avec une pulpeuse jeune fille qu’il me présente comme sa soeur. Même si je sais danser, je suis loin d’égaler les Bahembas qui, anticipant d’une fraction de seconde sur la mesure des cha-cha-cha et des rumbas vivent littéralement la musique. Faisant de mon mieux, je chaloupe comme jamais. Ma cavalière semble ravie de ma prestation, mais ne songe pas pour autant à me garder pour elle seule. Elle m’abandonne en riant aux bras potelés d’une autre danseuse dont je lorgnais, mine de rien, depuis quelques minutes les déhanchements lascifs et la frimousse appétissante. Ma nouvelle cavalière se colle contre moi. Elle n’a pas dix-huit ans mais semble déjà délurée. Elle s’appelle Scholastique, qu’elle prononce Chocolastic.

Tandis que Chocolastic m’aguiche ostensiblement mes voltigeurs m’observent du coin de l’oeil. Je devine qu’ils ne seraient pas fâchés de me voir quitter le bal au bras de cette jeune fille peu farouche. C’est donc ce que je fais sans me soucier des coups de sifflet et des remarques égrillardes qui accompagnent ma retraite. Dès le lendemain ma chanson est agrémentée d’un couplet supplémentaire. Je suis maintenant  » le grand lieutenant venu de France avec sa belle lance pour croquer les ndumbas, les demoiselles, pour le plus grand bien du Katanga ».

Au bout de quelques jours, nous retournons en brousse. A dire vrai, je ne suis pas fâché d’échapper à la frénésie amoureuse de Chocolastic, qui, pour les Bahembas, est devenue la femme du chef et qui, a ce titre, à droit à des égards.

Nous subissons plusieurs tirs de flèches empoisonnées jaillies de nulle part et qui ne touchent personne. Après chacune de ces alertes la forêt résonne de rafales tirées à l’aveuglette suivant les ordres de Cuveler. Je trouve qu’il serait bon de mettre fin à ce gaspillage de munitions et m’en ouvre à Kabuita qui, avec un large sourire m’avoue qu’il est depuis longtemps de cet avis, mais que c’est Cuvelier le patron, et lui seul.

Rongeant mon frein en attendant de prendre du galon, je m’efforce simplement de limiter le feu de mes hommes. Cuvelier s’en rend compte et vient m’en faire la remarque. Le ton monte tout de suite. Je ne me laisse pas impressionner. C’est lui qui plie. Tandis qu’il regagne la tête de la colonne, je songe que me voila, une fois de plus, en délicatesse avec la hiérarchie.

Je craignais au moins un rappel à l’ordre en rentrant à Kongolo, mais rien ne se passe. Le traintrain de la vie en brousse continue sans que Cuvelier ne me tienne rigueur de ma sortie.

Mais l’algarade qui m’a opposé à mon chef n’a pas échappé à mes voltigeurs. Mon aura grandit. Elle augmente encore lorsque, me souvenant que je suis un ancien mécanicien de la Marine, je remets en état en quelles minutes deux moteurs de jeeps tombées en panne.

À la différence de mon supérieur, je me sens moins enclin à faire la guerre à outrance aux Balubas qu’à entreprendre des actions de pacification. Décidé à jouer cette carte à fond, j’ai la bonne surprise d’être promu lieutenant. J’hérite dans la foulée du commandement du groupe alors que Cuvelier, élevé au grade de capitaine, est appelé à de plus hautes fonctions : il est vrai qu’il est fils de général…

Des lors, je choisis une nouvelle tactique. Plus question de faire donner toutes nos armes, a fortiori lorsque nous approchons d’un campement muluba. Après avoir pris l’élémentaire précaution de poster des mitrailleuses en couverture, mes voltigeurs progressent sans tirer vers les cases à contrôler. Le résultat ne se fait pas attendre. Des Balubas qui, jusque-là refusaient de réintégrer leurs villages, acceptent d’y revenir.

J’attelle mes hommes au défrichage d’une portion de savane afin d’en faire une piste d’atterrissage. Achevée en quelques jours seulement cette aire permet aux petits avions de nous ravitailler. C’en est fini de voir s’engloutir dans les termitières géantes une bonne partie des vivres et des munitions qu’on nous larguait sans parachute.

Retrouvant les vieilles habitudes de la Royale je fais exécuter chaque matin et chaque soir un appel en règle par Kabuita. Mes hommes, me voyant toujours impeccable, finissent par m’imiter. Ainsi, petit à petit, ma troupe se forme à mon image.

 


Pages: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

 
©2008-2019 ORBS Patria Nostra - Tous droits réservés - Contact - Site réalisé par |iN| iNuage