OPS Kantaga


 

16 – Pacification à Kongolo

Au fil des semaines, je deviens un chef obéi au combat comme au campement. Fidèle aux principes acquis à l’école des arpètes de Saint- Mandrier, j’ai décidé que, désormais, c’en était fini des uniformes sales et des armes mal graissées. Je prends parfois la place de Kabuita lors des appels matinaux à Kongolo. Sous le regard connaisseur des conseillers techniques de l’armée belge, je fais manoeuvrer mes sections aussi bien qu’un officier sorti de Saint Cyr.

J’ai si souvent souffert des tracasseries de petits chefs qui cachaient derrière leurs galons une grande faiblesse de caractère que je n’abuse jamais de mon pouvoir. Je donne des ordres, bien sur, et veille à ce qu’ils soient toujours exécutés, mais fais en sorte de ne jamais brimer mes subordonnés. Je me doute bien qu’en haut lieu, où des rapports sur ma façon de commander et de considérer les Africains ont déjà dû arriver, mes manières en scandalisent plus d’un mais n’en ai cure.

Une fois sorti du camp, je me comporte ainsi que le faisaient à Philadelphie les officiers de la Navy. Je considère mes homme, qu’ils soient noirs ou blancs, comme de bons compagnons. Eux, de leur côté, n’hésitent jamais à me demander conseil et à me confier leurs tracas quotidiens.

– Odjali tata ma mama ba ngai ! Me lance même un soir l’un de mes voltigeurs à qui je viens de conseiller de ne pas dépenser la totalité de sa solde, mais d’en confier une partie à son épouse afin d’assurer l’entretien de sa famille.

Je connais maintenant suffisamment de mots en swahili pour comprendre que, désormais je suis le père et la mère de ce garçon. D’autres me baptisent Monganga, le sorcier qui soigne les âmes. Les gendarmes ne sont d’ailleurs pas les seuls à chanter mes louanges. Après que j’aie organisé le ravitaillement de quelques centaines de riverains de la Luluaba réduits à la famine par les combats, des couplets en mon honneur courent les villages proches de Kongolo.

Si mes hommes m’ont choisi pour confident, moi je n’ai personne avec qui partager les mauvaises nouvelles qui, de temps en temps, me parviennent au sujet de l’Algérie. L’armée française, privée de ses meilleurs chefs compromis dans le putsch raté d’avril 1961, est désormais divisée. J’imagine qu’elle ne pourra pas longtemps conserver ses avantages acquis sur le terrain. Les Belges me brocardent parfois sans trop de charité. Ils m’assurent que l’Algérie deviendra vite le même bordel que leur Congo.

Lorsque les mauvaises nouvelles s’accumulent je m’efforce de les oublier en parcourant la brousse avec mes jeunes Bahembas qui mettent à profit le calme revenu pour piéger des Animaux. Ils récoltent aussi le miel qui ruisselle de ruches nichées dans les troncs creux. C’est l’oiseau indicateur, une sorte de gros moineau au plumage terne qui les guide vers les essaims en sautillant de branche en branche et en distillant un signal de trois notes brèves, trois logues et cinq courtes qui finissent en trille. Cette coopération millénaire permet à l’oiseau malin de se saouler de sucre poisseux sans risquer de mourir sous les dards des abeilles. Une fois chassées de leur tronc par une flambée d’herbes sèches, les abeilles dérangées s’en vont ailleurs reconstituer un nouveau trésor. Après l’avoir repéré, l’oiseau indicateur, leur infatigable ennemi, se poste en guet en attendant les chasseurs qu’il guide vers elles, parfois sur des kilomètres. Mes hommes tendent aussi dans des marigots de grossières lignes de fond munies de gros hameçons sans appâts, sur lesquels des poissons-chats viennent se planter le ventre en fouissant le sable à la recherche de leur provende de vers et de minuscules mollusques.

Troublant ce quotidien paisible, des rumeurs inquiétantes nous parviennent d’Elisabethville. Elles nous mettent en gade contre une possible attaque des bataillons de I’ONU. Si c’était le cas, me dis-je, nous ne tiendrions pas le coup bien longtemps. La Gendarmerie katangaise, la GDKAT, fer de lange de l’armée de Tsbombé, ne compte en effet en tout et pour tout qu’un peu plus de cinq mille hommes dont près de milles cinq cents sont des supplétifs mal entraînés qui se débanderont dès les premiers engagements. C’est peu contre plus de dix mille hommes bien armés et en principe, parfaitement rodés à des missions. En outre, l’ ONU disposera sans doute d’ une importante flotte d’ avions d’ appui au sol, de transport et de bombardement, alors que Moïse Strombe ne pourrait engager contre elle que trois Fouga-Magister, des appareils d’entraînement cédés en secret par la France, transformés en chasseurs et pilotés par des aviateurs mercenaires. Pour compléter l’inventaire peu réjouissant des forces katangaises, nous ne pourrons jamais compter sur l’appui de chars lourds, mais seulement sur une demi-douzaine d’auto- mitrailleuses hors d’âge.

Les menaces ne pesant pas directement sur mon secteur. Je me contente de poursuivre la mission qui m’a été confiée. Travaillant en liaison avec l’Etat-major de la 5e brigade, dont l’officier opérationnel est le major Liégeois, je veille sur ma portion de route et noue des liens de plus on plus étroits avec les Balubas, pourtant loin de se montrer toujours d’humeur coopérative.

Parfois, ils creusent sur la route des trappes qu’ils recouvrent de feuillages saupoudrés d’une fine couche de latérite. C’est ainsi qu’autrefois ils piégeaient les éléphants. Lorsque la jeep de tête de ma colonne disparaît dans l’une de ces chausse-trapes indécelables à l’oeil, il faut beaucoup de temps à mes hommes pour l’en extirper. De plus, les guetteurs qui surveillent l’opération craignent de recevoir à tout moment une flèche empoisonnée ou une épaisse décharge de poupou.

Les Balubas mettent aussi le feu aux tabliers en bois des ponts. Chaque fois que nous apercevons une colonne de fumée, donne l’ordre de rouler à toute vitesse vers l’incendie. Parvenu à bonne distance du sabotage, je fais stopper la progression afin de ne pas tomber dans un traquenard et tente, toujours en vain, de rattraper les saboteurs.

Un matin, on approchant d’un pont nous tombons sur un groupe d’incendiaire qui n’ont pas achevé leur besogne. Des qu’ils les aperçoivent, mes voltigeurs, au mépris de mes consignes, ouvrent un feu nourri. Je hurle un ordre de cessez-le-feu. Tandis que quelques-uns de mes hommes se mettent en peine de réparer les dégâts de l’ouvrage, j’inspecte la route à la jumelle.

Les Balubas se sont arrêtés en haut d’un raidillon. J’entraîne une patrouille vers eux. Parvenu à cinq cents mètres des robustes hommes nus, je me replace en observation. Les saboteurs courent su la même distance et, eux aussi, se remettent à épier nos mouvements. Ce manège agaçant se répète à trois ou quatre reprises. Estimant que le petit jeu a assez duré, je fais stopper ma patrouille, et dépose ostensiblement mon fusil d’assaut au milieu de la route. Tandis que Kabuita se tient à mes côtés prêts à tirer, j’invite les Balubas au palabre en criant dans mes mains réunies en porte-voix.

Au moment où je cesse de m’égosiller, l’un des saboteurs dépose son arc et ses flèches sur la latérite. D’autres limitent. Laissant mon fusil à la garde de Kabuita j’avance d’une vingtaine de mètres en ouvrant largement ma veste afin de prouver que je ne suis pas armé.

Mon adjudant me crie de revenir, mais même si la tuerie rituelle évitée de justesse me revient en mémoire, j’hésite à rebrousser chacun. C’est alors qu’un Muluba se risque vers moi. J’avance encore de dix mètres.

Vus de plus près, les hommes de la brousse sont d’une maigreur pitoyable. La faim qui les mine est peut-être une belle occasion de les amener à discuter enfin. Je leur fais signe de ne pas bouger, me retourne vers Kabuita au risque de recevoir une flèche empoisonnée dans le dos, et lui demande d’aller chercher de la nourriture dans les véhicules.

L’adjudant revient au bout de quelques instants avec deux gendarmes chargés de sacs de riz et de farine, de plaques de chocolat et de boules de pain, qu’ils déposent au milieu de la route. Puis je fais signe à mes hommes de s’éloigner et crie aux Balubas de venir prendre ce que je leur offre en gage d’amitié. Ils restent immobiles. Feignant de ne pas voir quelques guerriers nus qui juchés sur des arbres, me tiennent sous la menace de leurs arcs depuis le début du palabre, je recule d’une vingtaine de mètres.

Trois Balubas désarmés se risquent enfin près des vivres. Ils les tâtent du bout de leurs pieds nus, échangent quelques mots et s’en retournent vers leurs compagnons. Résolu à vaincre leur méfiance, je reviens vers les sacs, prends une boule de pain en arrache un morceau et le mange ostensiblement. Après avoir exprimé ma satisfaction par quelques gestes et mimiques de contentement, je reviens vers Kabuita.

Un petit groupe d’affamés s’emparent alors de nos cadeaux. Ceux qui étaient postés dans les arbres les rejoignent. Une joyeuse cacophonie monte de la route avant que mes invités ne disparaissent à nouveau dans la forêt.

Lorsque le ponceau est réparé et que toute ma colonne l’a franchi sans dommages, j’entends un ou deux volontaires regretter à voix haute le bon vieux temps où ils pouvaient incendier les villages et tirer sur tout ce qui bougeait. Oui mais les temps ont changé. Je fais mine de rien et relance l’avance.

Au bout de quelques kilomètres, nous arrivons en vue d’un gros village de paillotes. C’est surement de la que sont partis les saboteurs affamés. Je fais stopper la progression. Kabuita renâcle lorsque je lui annonce que nous allons bivouaquer à proximité des cases. Je lui tiens tête en souriant et, tandis que mes hommes commencent à casser la croûte sous la protection d’armes automatiques, lui donne l’ordre de ne pas prêter trop d’attention au village et d’exhorter ses compagnons a afficher le plus grand calme. Quelques minutes s’écoulent qui me paraissent interminables. Une poignée de Balubas sans armes approche alors à pas comptés. Mes Bahembas s’enhardissent a entamer la discussion. Je fais distribuer de nouvelles rations de riz. Les villageois les emportent au village d’où ils reviennent avec des bananes qui, je l’imagine, constituaient leurs dernières réserves. Après cet échange de présents, le climat se détend. Des rires jaillissent bientôt des groupes de Balubas et de Bahembas. Le chef du village accepte de venir discuter avec moi sous un bouquet de palmiers.

Nous nous mettons à bavarder avec Kabuita pour interprète. Le sorcier de la tribu se tient à l’écart du palabre dont il ne perd pas une miette.

Coiffé d’un casque de coquillages reliés par des tresses de cuir, il m’épie sans aménité. Son torse tatoué disparaît presque sous un accoutrement d’oripeaux passés les uns sur les autres et de grigris de toutes sortes, dents de lion, nattes de laine colorée, plaques de métal et morceaux d’os.

Ses jambes cagneuses et courtes sont à demi recouvertes par une large jupe de grosse toile raidie par la crasse et un pan de peau de panthère aux ocelles mités. Tout en veillant à ce que le vin de palme ne coule pas trop, j’écoute mon hôte exposer ses problèmes. Je lui explique que tout s’arrangerait pour sa tribu si, au lieu de perdre leur temps à mettre le feu aux ponts et à creuser des trous sur la route, ses hommes acceptaient une fois pour toutes de travailler pour Moïse Tshombé. Je lui promets qu’ils seraient payés pour leur peine et qu’ainsi ils ne risqueraient plus de mourir de faim.

Le chef jette un coup d’oeil au sorcier. Celui-ci, la lippe remontée en signe de dédain, agite de plus en plus nerveusement son chasse-mouches. Sans tenir compte de son opposition, mon interlocuteur hoche la tête durant quelques secondes puis, dévoilant dans un sourire la dentition inégale de sa mâchoire étroite, il accepte de présenter ma proposition au conseil des anciens. Après ce palabre encourageant, je ramène ma troupe à Lengwe. Pour une fois, j’ai le sentiment d’avoir fait un grand pas vers la pacification de mon secteur.

 


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