OPS Kantaga


 

21 – Retour à Kongolo

À peine installé dans le camp d’entraînement de Kolwezi, je me consacre exclusivement à l’instruction voulue par Faulques. Il est à prévoir que l’ONU, dont les soldats de métier issus d’une dizaine de nations n’ont pas réussi à venir à bout d’une armée sans véritables chefs et de deux cents mercenaires, ne va pas rester sur le camouflet que nous lui avons inflige à Elisabethville. Nous devons donc nous préparer à sa riposte.

Entre deux marches en brousse à la tête d’une compagnie katangaise, je participe à des séances de propagande dans les faubourgs de Kolwezi. Nous enrôlons des centaines de volontaires dont le moral est chaque jour entretenu pas les déclarations enflammées des ministres d’Elisabethville, qui continuent de mêler dans l’insulte l’ONU, le président du Congo Joseph Kasavubu, et les Etats-Unis de Kennedy.

Je me donne tellement â la tache que, la fatigue aidant je fais une mauvaise chute lors d’un parcours de brousse et me casse la jambe. Comme je ne peux plus servir à grand-chose sur le terrain Faulques me réexpédie à Elisabethville, où, sans songer à m’accorder un jour de repos, je deviens officier de liaison à l’état-major au général Muke.

À Soucieux de découvrir une nouvelle facette de mon métier, je m’attelle aux tâches administratives dont dépendent le bien-être et parfois même la survie des soldats qui sont sur le terrain. Si mon travail est moins ingrat que je ne pouvais le craindre, j’ai bien des difficultés à supporter le climat de mesquinerie qui règne dans l’entourage du général Muké. Plusieurs officiers français, las de les subir, finissent par donner leur démission. C’est ainsi que s’en vont les capitaines Badaire et Tony de Saint-Paul, sans que Moïse Tshombé, qui leur doit tant, ne fasse un geste pour les retenir. Le capitaine Ropagnol part lui aussi, mais dans l’intention de recruter de nouveaux volontaires français. J’apprends bientôt que, trahi par on ne sait qui, il a été arrête et emprisonne à Toulouse.

Isole parmi des officiels belges, je me méfie de tout et de tous. Au bout d’un mois de paperasserie, je devine à des petits riens que la trêve ne va pas durer longtemps. Le nouveau secrétaire général des Nations- Unies, le Birman U Thant laisse en effet les forces de Léopoldville lancer des incursions vers le nord du pays.

Le 7 novembre 1961, la nouvelle parvient à l’état-major qu’une unité de l’Armée nationale congolaise a capturé et massacré treize pilotes italiens de l’ONU, qu’ils ont pris pour des mercenaires. Le bruit court que les malheureux Italiens ont été découpés vivants vendus comme viande de boucherie et dévores par une population excitée par ses sorciers et ses meneurs. On dit aussi qu’une compagnie de casques bleus malais basée à Kindu, une bourgade toute proche de la tuerie, n’a rien tenté pour sauver les pilotes. L’ONU est une nouvelle fois la cible de Tshombé, qui la vilipende sur les ondes en même temps que les troupes du gouvernement central de Léopoldville.

– La voilà 1’Armée nationale congolaise ! Éructe-t-il en s’adressant a O’brien. Et ce sont ces gens la qui prétendent vouloir nous libérer ! Les voilà, les sauvages que vous soutenez ! Chez moi, au Katanga, une telle horreur n’aurait jamais pu être commise !

Le drame de Kindu, succédant à des mitraillages d’hôpitaux et d’ambulances par les forces de l’ONU, ne sert pas la popularité d’O’Brien Tshombé le sait qui s’empresse de multiplier les conférences de presse virulentes devant les envoyés spéciaux venus du monde entier.

C’est alors que survient ce que je pressentais. Menacé par les forces de I’ANC, Kasongo-Niembo, l’empereur des Balubas frontaliers du Sud- Kasaï, appelle Tshombé au secours. Comme j’ai presque retrouvé l’usage de ma jambe, je me fais envoyer à Kaniama avec une dizaine de volontaires.

J’arrive en pleine bataille. Roger Bracco, un pilote mercenaire que j’ai déjà croisé à plusieurs reprises depuis que nous avons signe le même jour notre premier engagement, m’a précédé. Après avoir fait le point de l’avance de I’ANC, nous décidons de lancer une contre-attaque destinée à couper la route au premier des bataillons qui, ayant franchi par surprise la rivière frontière Lubilash, s’est infiltré en terre katangaise.

J’accompagne Bracco à bord de son avion, un Dove, transforme en bombardier léger grâce à des ouvertures pratiquées dans la carlingue. Nous ne possédons pas de bombes d’aviation et dégoupillons donc des grenades que nous engageons dans des verres. Lorsque ceux-ci se brisent au sol, ils libèrent la cuiller des grenades au milieu des bandes rebelles.

Les cadres de Kasongo-Niembo ont presque tous passé quelques semaines au camp de Kolwezi. Appliquant à la lettre les leçons de Faulques, ils ne se contentent pas de risquer les banderilles aussi désordonnées que téméraires auxquelles ils étaient habitues. Ils ont acquis des réflexes de vrais chefs, et savent maintenant contenir l’impatience de leurs hommes, qu’ils ne lâchent sur l’ennemi qu’après une solide préparation de mortiers et le bombardement artisanal de Bracco.

La bataille, bien engagée, ne dure pas longtemps. Les compagnies de l’ANC se débandent et repassent la Lubilash en semant derrière eux un important matériel. Afin d’empêcher le retour en force des troupes défaites, je m’attelle avec le commandant François Hetzlen, le second de Faulques, à la mise à bas du pont qui enjambe la rivière. Ses piles truffées de dynamite, l’ouvrage saute dans un tumulte apocalypse. Les Balubas de Kasongo-Niembo qui ont assisté à sa destruction improvisent alors une danse rituelle. Ils saluent ainsi la défaite de leur ennemi qui ne pourra plus emprunter la route de Mwen-Ditu, la première ville da Kasaï où Kalonji ne résiste hélas plus aux forces de Léopoldville.

Tout danger semblant pour l’instant écarte à la frontière du Sud-Kasaï, je donne durant quelques jours des leçons de tactique et de technique aux cadres balubas, avant d’obtenir de Faulques l’autorisation de rejoindre Kongolo. La, je retrouve Kabuita et mes Bahembas.

Le secteur est maintenant commandé par le major Kimwanga, un officier bahemba qui m’accueille avec chaleur. A peine suis-je installe dans mon ancienne villa qu’il tient à me faire visiter la zone. C’est sous une pluie diluvienne que je retrouve mes marques sur la route de Nyunzu.

Les Balubas ont réintégré leurs villages. Certains d’entre eux me reconnaissent. J’accepte leurs petits cadeaux, des grigris surtout et leur offre en échange des savonnettes, des cigarettes et du dentifrice dont j’ai pris la précaution de remplir un sac avant de quitter Kongolo.

Le major Kimwanga m’encourage à expliquer aux villageois ce qui s’est passé à E’ville. Mes phrases, qu’il traduit, sont ponctuées par des exclamations de joie. Après chaque petit discours, alors que je remonte dans la jeep du major pour aller porter plus loin les bonnes paroles, je suis heureux de constater que mon travail de pacification des mois passés a porté ses fruits.

Je regarde durant plusieurs jours vivre ces hommes si proches de la nature qui ont déposé les casse-tête à chaîne de vélo et les antiques poupous pour reprendre leur vie simple de chasseurs et de pêcheurs.

D’autres Balubas, chaque jour un peu plus nombreux, remontent du Sud pour rentrer au Kivu. J’éprouve de la compassion pour ces pauvres bougres en loques. Ils n’en finissent pas de regretter d’avoir succombé un jour aux mirages de la civilisation qui, au temps de la colonie, les ont fait sortir de leurs villages pour grossir la main-d’oeuvre mal payée des mines et des usines.

Le major Kimwanga m’avoue compatir lui aussi au sort peu enviable de ces errants qui, tenaillés par la faim, finissent parfois par s’entre-tuer. Je lui conseille de leur distribuer sans compter l’excédent de son ravitaillement. Ces gens-là ont d’abord perdu leur travail à l’indépendance. Ils ont été montés contre Tshombé par les agitateurs lumumbistes. Bien que maltraités dans les camps de regroupement de l’ONU, et malgré leur dénuement, ils représentent un réel danger. Les Katangais ont donc tout intérêt à s’en faire des alliés.

Tout en prenant bien garde de ne pas empiéter sur les prérogatives de Kimwanga, j’améliore un peu les défenses de la région. Freddy Thielemans et l’ancien légionnaire Thaddee Kowalski, qui fut mon adjoint lors de ma première mission, me prêtent main forte.

Le 29 novembre 1961, le dispositif est à peu près en place lorsqu’un radio essoufflé vient m’annoncer que l’ANC a franchi le pont de la Luika, violant la frontière du Katanga. Pendant que les gendarmes s’équipent, je jette un raide coup d’oeil sur ma carte de tourisme afin d’imaginer une parade. A la nuit, je monte dans une jeep pour prendre la tête du mouvement de contre-attaque.

Plus nous roulons vers le nord plus nous croisons des groupes de villageois chargés de baluchons. Ces gens apeurés nous indiquent, par signes, que l’ennemi est maintenant tout près.

Nous parcourons encore quelques kilomètres vers la frontière. Je m’apprête à sortir d’un village de paillotes avec ma Jeep lorsqu’une rafale de mitrailleuse jaillie de la forêt brise le silence. Des grenades explosent autour de nous. Dos ordres hurlés accompagnent le déchainement des armes. Je saute à terre mais ressens comme un coup de poignard au bras gauche. Tout en reculant vers mes hommes je constate avec satisfaction qu’ils ont parfaitement manoeuvre et tiennent l’embuscade sous leur feu idéalement ordonné.

Les embusqués sont plus nombreux que nous. Ils vont sûrement lancer un assaut dès que le reste des troupes arrivera. Cela ne va pas tarder ; entre deux explosions et deux rafales, j’entends déjà les grondements de leurs blindés légers. Sautant dans la jeep qui suivait la mienne je donne à Kowalski l’ordre de décrocher.

Je ne me soucie toujours pas de ma blessure lorsque nous rencontrons le premier peloton de gendarmes de Kongolo. Je m’attendais à trouver le major Kimwanga à sa tête, mais c’est à un capitaine tremblant de peur que j’ai affaire. Je lei remonte le moral et improvise une immédiate contre-offensive afin de surprendre l’ennemi, qui, après le succès de son embuscade, ne se tient sans doute pas sur ses gardes.

Pendant que le capitaine donne ses ordres, je me fais panser le bras par l’infirmier du groupe mobile. A la lueur d’un phare, il me rassure quant à la gravité de ma blessure. J’ai dû recevoir quelques petits éclats de grenades ou de blindage de ma jeep éraflée par une balle. Il me conseille néanmoins de rentrer pour passer une radio. Je refuse et prends la tête de la contre-offensive avec Kowalski. Quelques kilomètres plus loin, nous abandonnons les véhicules pour nous faufiler à pied vers la frontière. Nous progressons sans encombre durant une heure. Juste avant l’aube, nous nous retrouvons au village de l’embuscade. Ma jeep est toujours la criblée de balles. Abusés par notre fausse retraite, nos assaillants n’ont même pas pris le soin de démonter sa mitrailleuse légère. Silencieux, nous encerclons le village pendant que mes servants de mortiers mettent leurs pièces en batterie vers le pont de la Luika.

Les cases sont vides. Je pousse un peu plus loin ma progression. Dans la brume de l’aube, j’observe à la jumelle des groupes qui, sans aucun souci de se dissimuler, vont et viennent de notre côté de la rivière. De leurs bivouacs montent bien droit dans la brume de petites colonnes de fumée des feux sur lesquels ils font chauffer leur café.

Je prends le temps de jauger l’ennemi, puis donne l’ordre d’ouvrir le feu à mes mortiers. Les claquements ouatés des coups de départ n’alertent pas les envahisseurs, ni les froufroutements des ailettes des petits obus. Ce n’est que lorsque les premiers coups tombent à quelques mètres d’eux qu’ils sautent finalement sur leurs armes et se mettent à courir dans tout les sens. Mes mitrailleuses légères les poursuivent de rafales précises. Il faut au moins trois minutes pour que leurs chefs se rendent vraiment compte de ce qui se passe et ordonnent une riposte épaisse.

Le combat est indécis. Il n’y a aucune pagaille dans mon camp. Mes hommes manoeuvrent comme à l’exercice. Je suis sûr d’avoir réussi mon coup lorsque, soudain, Thadee Kowalski s’écroule à deux mètres devant moi. Il est touché au torse. Pressé de le faire évacuer, j’ordonne d’accélérer les tirs de mortier. Je sens que l’ennemi va céder. C’est ce qu’il fait. Il détale vers le nord lorsque des bruits de moteur annoncent l’arrivée des renforts de Kongolo.

Tandis que les véhicules de la colonne du capitaine katangais se postent à proximité de la Luika, je veille à ce que Kowalski soit chargé avec précaution dans une jeep. Je souffre moi-même de plus en plus et, une fois certain que l’ennemi ne reviendra plus, je me laisse à mon tour ramener à Kongolo. L’infirmier qui change mon pansement me force à prendre l’avion pour Kolwezi, d’où l’on m’expédie dare-dare à E’ ville.

Le docteur Peters, un médecin que je connais bien puisqu’il fait partie de la filière chargée du recrutement des volontaires étrangers, tend à bout de bras au-dessus de sa tête un cliché de radio. Il l’étudie en quelques secondes et m’annonce que j’ai un petit éclat planté dans l’os.

– Ce n’est pas bien grave, dit-il, mais, par prudence, il va tout de même falloir rentrer en Europe pour vous faire retirer cette saleté.

Je proteste, mais le docteur Peters insiste tant que je finis par me rendre à ses raisons. La rage au coeur, je remplis une demande de rapatriement. Pour ajouter encore à mon désarroi, des trombes d’eau s’abattent sur Elisabethville où Connor O’Brien, unanimement désavoué et considéré comme un obstacle à la paix, a été poussé à la démission et vient d’être remplacé par M. Urquahrt.

Alors que je m’apprête à regagner l’Europe, les escarmouches se multiplient à Elisabethville. Ne tenant pas à manquer la bataille qui s’annonce, je décrète que mon bras, pourtant douloureux au moindre effort, peut attendre, et déchire mes papiers de rapatriement.

 


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