OPS Yemen

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Extraits de « Corsaire de la République » par le Colonel R. Denard avec la collaboration de Georges FLEURY.

 

Yemen

Tony de Saint-Paul a besoin d’hommes pour aller au Yemen initier les troupes hétéroclites de l’imam Mansour-el-Badr aux techniques de la guerre moderne. Les guerriers de l’imam sont en effet tout à fait désorganisés face aux troupes du colonel Nasser.

Mansour el-Badr, qui a hérité du trône du Yemen le 19 septembre 1962, à la mort de son père, n’a pas gardé longtemps sa couronne. Au bout d’une semaine il a ete renversé par un coup d’Etat fomente par le général Abdallah al-Salih avec l’appui de Nasser.

Une fois l’imam chassé de Sanaa, sa capitale, et la République yéménite proclamée et acceptée par la majorite des musulmans chaféites qui prônent un Islam ouvert au modernisme, le roi déchu s’est installé à Saada en rameutant vers les montagnes et les déserts du Nord ses troupes fidèles composées de sectateurs zaidites qui eux, se veulent les gardiens de l’orthodoxie coranique.

L’affaire dans laquelle Tony de Saint Paul m’a entraîné avec autant de facilite a été montée par des journalistes que je connais bien pour les avoir côtoyés à E’ville, et ailleurs, aux pires moments de la sécession katangaise. Ce sont Jean-claude Sauer et Kim d’Estainville, de Paris-Match, Jacques Le Bailly, qui est aussi nostalgique que moi de I’Afrique, Jean-François Chauvel et Pierre Schoendoerlfer, ancien soldat puis cor- respondantde guerre en Indochine. Parmi ces hommes passionnés, Jean-François Chauvel, grand reporter au Figaro, a été le premier à battre le rappel des bonnes volontés et des compétences guerrières pour tenter de réinstaller, par une véritable croisade, la monarchie traditionnelle au Yémen.

De taille moyenne, le visage lisse et rond, le cheveu court, ce fils d’ambassadeur, très cultivé et curieux de tout, se complaît dans la fréquentation des jolies femmes et des hommes d’action. Au moment de notre rencontre, il rentre d’une longue enquête au Yémen. Il a parcouru à dos de chameau les montagnes escarpées du Nord du pays où, sous la menace des égyptiens de Nasser, se terrent dans des grottes inexpugnables les tribus fideles à l’imam El-Badr.

Conquis par son récit, emporté par ses descriptions, je suis déjà, en rêve, dans ce pays de montagnes et de désert entouré au nord par l’Arabie Saoudite et à l’est et au sud par Aden, ce minuscule et dernier protectorat britannique qui, en face de Djibouti la française, protège la passe d’accès à la mer Rouge.

Chauvel, à qui j’accorde très vite ma confiance et mon amitié, ne m’a pas attendu pour monter son affaire. Il a pris des contacts sérieux avec quelques officiers marqués par la guerre d’Algérie. Il me parle tout naturellement de Faulques, avec lequel je ne serais pas fâché de retravailler, et m’indique que des réunions préparatoires ont déjà été organisées à Paris sous la direction du commandant Jean Pouget, un rescapé de Dien Bien Phu.

Si Chauvel, pressé de voler au secours de l’imam El-Badr, s’estime satisfait, d’autres journalistes, en particulier le remuant Jacques Le Bailly, ont fait valoir que les officiers qu’il a contactés n’ont pas le profil requis pour ce genre d’expédition. Ils ne sont pas assez aventuriers.

À force d’insistance, Le Bailly a enlevé le morceau. Il s’est donc tourné vers Tony de Paul et le commandant François Hetzlen, l’ancien second de Faulques au Katanga. L’un et l’autre ont le grand mérite de parler l’arabe, ce qui n’est pas mon cas, puisque je ne baragouine que quelques mots courants appris au Maroc.

Jean-François Chauvel et ses amis me demandent de recruter une trentaine de volontaires. Pressé de renouer avec l’aventure, je m’abstiens de leur faire remarquer qu’il ne sera sans doute pas aisé de trouver rapide- ment trente hommes de qualité et donne mon accord de principe. Au début du mois de mai 1963, j’accompagne Chauvel à Londres. Là, nous rencontrons l’ancien ministre des Affaires étrangères du Yémen, le prince Si Shami.

Une fois le diplomate convaincu du sérieux de l’opération, nous contactons une officine dépendant des services secrets britanniques, qui nous promet le soutien appréciable de quelques spécialistes des transmissions.

Je me doute bien que les Anglais, qui ont la fâcheuse tendance de considérer le Moyen-Orient comme leur chasse gardée à cause de sa richesse pétrolifère, ne verront pas notre intrusion d’un très bon œil. Sans oser faire partager mes inquiétudes à Chauvel. Je me dis qu’ils n’hésiteront pas une seconde à nous faire payer les pots cassés si l’aventure tourne mal.

Afin de ne pas laisser échapper une seule chance de concrétiser mes rêves, je rengaine mes appréhensions et rentre à Paris avec le prince Si Shami. Chauvel et ses compagnons l’installent dans un appartement cossu de l’avenue de La Bourdonnais. Grâce à lui et aux Anglais, nous réunissons l’argent nécessaire.

une idée précise des besoins de l’imam El-Badr. Sans même attendre leur retour, je rentre à Bruxelles pour recruter des volontaires.

Les candidats ne manquent pas. Une fois que Freddy Thïelemans et moi avons écarté ceux qui nous paraissent trop folkloriques je me trouve à la tète de dix-sept combattants confirmés en plus de mes trois mousquetaires. Ces hommes toucheront mille dollars US par mois et bénéficieront d’une assurance garantissant à leurs proches vingt mille dollars en cas de mort au combat.

Bien que je n’aie pas de mission aérienne à lui proposer dans l’immédiat, le pilote Roger Bracco, que je ne cesse de croiser depuis le jour où nous avons signé notre premier acte d’engagement dans l’armée de Tshombé, fait également partie de l’expédition.

Mon groupe de volontaires est à pied d’œuvre, et je rentre à Paris. Ma tante Augusta ne pose aucune question lorsque j’entrepose chez elle des tenues de toile et des produits destinés à nous protéger du soleil qui, a ce qu’il paraît, cuit même les pierres dans les montagnes yéménites.

Officiellement, l’avion qui nous attend à Nice est affrété par des amateurs de safari. Ce DC4 vient de Rhodésie et je connais bien son pilote, le Rhodésien jack Mallock : il a servi Tschombe jusqu’à la fin de l’aventure katangaise.

Nous arrivons à l’aéroport de Nice le 9 août 1963. En attendant l’embarquement nous faisons mine de compulser le programme de notre safari sous les regards soupçonneux de policiers à casquette plate. Nous n’avons rien à craindre d’eux : les services secrets français sont dans la confidence. S’ils nous ont laissé monter notre opération en toute tranquillité, c’est parce qu’elle entre dans le cadre de la politique du général de Gaulle au Moyen-Orient.

Jack Mallock nous mène d’abord en Tripolitaine, où il complète le plein du DC4, puis il nous pose dans la fournaise d’Aden. Je ferme les yeux pour mieux goûter le vent brûlant des déserts arabes. Après avoir longuement étudié la carte du Yémen avec des officiers anglais, notre pilote, d’un dernier saut de puce, nous amène près de Nékoub, un village de la frontière yéménite. Le DC4 ricoche sur des nuées ardentes pour descendre vers une piste de fortune balisée par quelques tumulus de pierres blanches. Ses hélices soulèvent un nuage de sable lorsque ses roues touchent le sol.

– Je ne peux pas m’arrêter tout à fait hurle Mallock, je risque de m’enliser !

Un à un, mes hommes s’encadrent dans l’étroite portière de l’appareil, sautent dès qu’il a ralenti, déposent leur maigre barda et se mettent à pousser l’avion pour permettre au Rhodésien de l’arracher au piège de poudre fine.

Comme il n’y a personne pour nous attendre, nous nous installons à l’ombre des rochers. Quelques heures s’écoulent. Malgré mes lunettes de soleil, j’ai mal aux yeux à force de scruter l’horizon peuplé de mirages. Un vent sec fouette le désert, étouffant les bruits. Soudain, une trentaine d’hommes apparaissent dans la lumière. Leur chef me demande en anglais, si je suis « Mister Bob», et se présente comme un officier de police envoyé à ma rencontre parle chérif Gahid, le ministre de l’intérieur d’Aden. Après s’être excusé de son retard, il m’annonce qu’il va nous conduire jusqu’a Nékoub puis, plus tard, à Beihane.

Nous nous entassons dans un camion. Le temps d’arriver à Nékoub, un village de maisons basses en pisé, nous sommes saupoudrés de sable. En l’espace de quelques minutes, la nuit se pose comme un voile frais sur le paysage chauffé au fer-blanc. Notre guide décide alors que le moment est venu de rejoindre Beihane, où nous ne pouvions arriver en plein jour sans risquer d’être immédiatement repérés par des nomades au service des ennemis de l’imama El-Badr.

Beihane est une grosse bourgade enchâssée dans le désert. Freddy Thielemans parvenu au Yémen quelques jours avant nous avec Tony de Saint-Paul et François Hetzlen m’accueille. Il m’explique que l’endroit nous servira de base arrière et me présente le radio que les britanniques m’ont détaché.

Le ministre de l’intérieur d’Aden, qui possède une maison à 1’écart de Beihane, m’offre son hospitalité, ainsi qu’à mon groupe. Une fois que nous sommes installes, je m’inquiète de savoir ou se trouve Tony de Saint-Paul et le commandant Hetzlen, qui porte le nom de code François dans notre dispositif de transmissions.

– Tony vient de partir avec un radio anglais afin de rejoindre au nord du pays une zone tenue par le prince Abdallah ben Hassan, m’explique Freddy. Quant à François, il est déjà là-bas.

J’ai hâte de recevoir des consignes précises, mais découvre vite que le rythme du Yémen n’a rien à voir avec la frénésie katangaise. Une torpeur enveloppe le village, labyrinthe de ruelles bordées de maisons blanches. Les femmes sont invisibles. Quant aux hommes, ils nous dévisagent en écarquillant leurs yeux noirs, en caressant leur barbe et en mâchouillant des feuilles de qât, une drogue douce dont ils font une énorme consommation.

Afin que mes volontaires ne souffrent pas trop de l’inaction, je leur impose un peu d’exercice et demande à nos hôtes de nous donner des cours d’arabe.

Notre campement de fortune ne s’anime que lorsque nous recevons enfin quelques caisses de matériel. Je suis atterré en découvrant leur contenu étalé à l’abri du sable. Alors que les Britanniques nous avaient promis un armement moderne, je ne touche que de vieux fusils Enfield anglais d’avant la dernière guerre mondiale et quelques fusils- mitrailleurs Bren.

L’arrivée de Pierre Schoendoerffer et Kim d’Estainville me fait un peu oublier mes problèmes. Les deux hommes reviennent des maquis, où des observateurs européens ont été massacrés et décapités. Leur escale à Beihane est brève. Ils s’en vont vers Aden après s’être engagés à tout faire a Paris pour que les promesses soient à l’avenir mieux tenues.

Quelques jours passent, que je meuble en faisant vérifier une à une les pétoires américaines et anglaises. Hetzlen arrive à son tour au village, flanqué d’un journaliste anglais. Mon ami m’apporte enfin du concret. Il a rencontré dans le désert du Djouf l’un des piliers de armée de l’imam El-Badr, le prince Mohammed ben Hussein.

– Ce gars-là est rudement pressé de te voir arriver, me dit-il. Il m’a montré ses troupes. Il dispose de six ou sept mille hommes mal équipés mais qui, selon lui, sont capables l’étriper n’importe quel ennemi.

Impatient de rejoindre le prince, je consulte avec Hetzlen une carte routière du Djouf sur laquelle aucun relief n’est mentionné avec précision, et repère l’endroit où j’établirai mon campement de base. Avant de partir, je dépêche Karl Couke et deux hommes pour épauler Tony de Saint-Paul, qui a pris Stamboul pour nom de code et a rejoint le prince Abdallah ben Hassan, tout à fait au nord de désert d’où revient Hetzlen.

Nos guides nous ramènent à Nékoub. Comme nous espérons recevoir bientôt une nouvelle livraison d’armes, Freddy et un radio restent sur place afin de surveiller la piste d’atterrissage. Estimant que cela faciliterait le convoyage de l’armement, j’hésite un instant à attendre l’avion, mais notre guide me laisse entendre que nous sommes sous la surveillance constante de Bédouins qui risquent d’alerter les espions du général Abdallah al-Salhi.

Au moment où je m’apprête à donner le signal du départ Jean-Claude Sauer revient à son tour des montagnes du Nord avec quelques gardes du corps taciturnes. Le journaliste de Match me donne des nouvelles de Tony de Saint-Paul qui a commencé à entraîner les tribus du prince Abdallah ben Hassan. Après ce dernier contretemps, mes compagnons et moi prenons la route du désert à bord d’un camion Ford. Coiffés de chèches, nous disposons chacun d’un fusil et de cinquante cartouches.

– Nous sommes au pays de l’imam, m’avertit enfin mon chauffeur, en usant d’un anglais encore plus approximatif que le mien.

Sans me soucier de savoir s’il comprend le français, ni même de tes- ter sur lui les bribes d’arabe que nos hôtes de Beihane m’ont apprises, je lâche :

– Eh bien, c’est pas trop tôt !

 


 

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