OPS Congo

 


 

Baroud d’honneur à Kisangani

A mon réveil, Marie-Elise est toujours là. Elle n’a pas dormi de la nuit. J’ai un goût de fiel dans la bouche. Je ne souffre pas, mais ne sens plus mes jambes. Malgré tout, je dédie de refuser l’évaluation. La nouvelle de ma blessure doit déjà courir de poste en poste et mon premier souci est d’aller au plus vite rassurer les miens. René Biaunie tient, avec le lieutenant Robbyn un point d’appui proche du fleuve. Je le réclame pour qu’il m’aide à rejoindre Leduc et Jean-Louis, mon radio, qui m’attendent près de ma jeep.

– On vous croyait mort, mon colonel me lance un de mes hommes en guise de bonjour.

Je me contente de sourire et me laisse installer dans la voiture. Une fois calé près de Leduc, je songe que mes Africains ne croiront que ce qu’ils verront, et décide d’entreprendre une tournée de tous leurs points d’appui menacés par l’ANC.

Nous nous rendons d’abord sur le port. De là, je contacte Schramme, juste au moment ou les artilleurs de Mobutu déclenchent un formidable pilonnage sur les franges de la ville. De toute évidence, l’étau se resserre autour de nous. Refusant de m’avouer vaincu malgré la paralysie qui me gagne, je me fais sangler bien droit sur le siège de ma jeep, enfonce mon béret rouge sur mon pansement et ordonne à mon chauffeur de faire le tour de nos positions menacées. Mes hommes reprennent du mordant en s’apercevant que je ne suis pas mort. Coincé sur le baquet de mon véhicule, je leur lance des plaisanteries pour leur prouver que tout va bien.

Quelques journalistes se sont enhardis à sortir du Congo Palace. Je reconnais parmi eux le français Jean-Claude Kerbourch. Sans descendre de ma jeep – et pour cause ! – Je lui fais remarquer que Mobutu a engagé contre nous une guerre totale, sans se soucier des civils terrés dans Kisangani.

– Je ne vous demande pas d’approuver notre rébellion, lui dis-je, mais de rendre compte avec équité de ce que vous voyez ici. Contraire- ment à ce qu’on proclame à Kinshasa, nous ne massacrons pas les femmes et les enfants.

Tandis que je vais, à toute allure, d’une position à l’autre, Mobutu appelle l’ONU à son secours. Son représentant au Conseil de sécurité Théodore Idzuimbuir, décrit en long et en large les rouages de l’opération Kérilis. Selon lui, notre rébellion a pour seul but d’éliminer physiquement le président. Nous ne voulons pourtant que le pousser à démissionner afin de ramener Tshombé au pouvoir.

Theodore Idzuimbuir exige l’immédiate condamnation de la Belgique, du Portugal, de l’Afrique du Sud et de l’Espagne. Selon des preuves qu’il étale devant ses pairs de l’ONU, ces pays ont tous active- ment participe à la réalisation de notre coup de force.

Pendant qu’à New York les pressions s’organisent, sur le terrain, les assauts de l’ANC se font de plus en plus violents. Il est clair que nous ne pourrons pas les contenir longtemps sans renfort. Les mercenaires annoncés par le major Purren ne donnant toujours pas signe de vie, je crains le pire. Je me montre une nouvelle fois à tous les points de feu puis me fais conduire à l’aéroport où notre soulèvement a bloqué quatre DC3, deux civils et deux militaires.

Après un rapide tour d’horizon avec Schramme, je décide de réquisitionner l’un de ces appareils pour aller chercher à Buta des éléments de ma 2e compagnie commandés par le lieutenant Faugère. Arguant que leur avion a essuyé des rafales de mitrailleuses au cours de l’assaut qui nous a permis d’enlever l’aérodrome, le pilote te et le copilote du DC3 que j’ai choisi refusent de prendre l’air. Je leur conseille de reboucher les orifices avec de la colle forte et de la toile et de se préparer à décoller.

– Nous ne pourrons jamais nous poser à Buta, plaide un aviateur en apprenant le but du saut de puce que je veux lui faire entreprendre, la piste y est beaucoup trop courte !

Piste courte ou pas, je décrète que le DC3 se posera à Buta et signe un billet de réquisition. L’avion décolle et disparait vite dans les nuages bas, prenant de court les hommes de l’ANC. A 15 heures, il réapparait au milieu des nuées et se pose après avoir essuyé quelques rafales. Je félicite ses pilotes. Estimant qu’ils en ont assez fait c’est aux équipages des deux appareils des forces aériennes congolaises que j’ordonne d’aller charger à Bondo une bonne partie des hommes de Karl Couke.

Au bout de trois rotations, le renfort est à pied-d’oeuvre. Sans doute lassés de voir décoller et se poser impunément des avions à notre service, les officiers de l’ANC lancent un nouvel assaut sur l’aéroport. Ils se heurtent aux hommes de Couke et de Faugère qui m’ont permis de parfaire nos défenses, et se retirent. Je ne déplore que des pertes légères, mais un avion brûle sur le tarmac creusé de nid-de-poule.

Je ne suis pas décidé à en rester à ce succès défensif. Petit à petit, des jeeps armées de mitrailleuses prennent position sur les hauteurs proches de la ville. Une fois ma discrète mise en place achevée, j’ordonne à tous nos groupes de sortir de Kisangani.

L’ennemi, nous voyant défiler à découvert, imagine que j’ai décidé de fuir. Je le laisse entamer sa poursuite. Lorsqu’il croit nous rejoindre, après quelques centaines de mètres de brousse, je fais fondre sur lui nos jeeps en charge bien ordonnée. Les soldats engagés à découverts tombent sous nos rafales de mitrailleuses et nos tirs de mortiers. Les officiers hurlent des ordres de repli.

Ainsi étrillée, l’ANC nous abandonne la maitrise de la ville et de l’aéroport. Poursuivie par le pilonnage de nos mortiers, elle se retire sur la rive gauche du fleuve et se réinstalle dans la gare et les entrepôts de carburant dont quelques cuves brûlent toujours. Afin de faire bon poids, un T 28 piloté par Peppone largue sur les bords du fleuve des roquettes qui ajoutent encore aux pertes des paras de Mobutu.

Nous ne savourons pas longtemps notre victoire. On m’apprend en effet que Bukavu a été reprise par l’ANC. Je tempête à mon PC proche de l’aéroport et exige des explications. On en cherche. On en trouve. On me raconte une histoire rocambolesque de message radio émis par le lieutenant Deville depuis le Q.G. de Schramme. Deville aurait ordonné au capitaine Noël et à Bob Noddyn de se retirer de la ville que l’ANC a réoccupée sans tirer un seul coup de canon. Pour couronner le tout, une colonne de Katangais venue d’Uvira a rebroussé chemin vers sa base de départ au lieu de poursuivre vers Bukavu, après avoir eu connaissance du message adressé à Noël et Noddyn.

L’abandon de Bukavu aux congolais est prématuré, mais pas catastrophique. Il rentre en effet dans nos plans de gagner le Katanga où, adossés à l’Angola et renforces par les gendarmes katangais nous tiendrons facilement tète à l’ANC.

Au soir de cette journée que j’avais espérée victorieuse de bout en bout, je m’écroule à mon PC. Anéanti par les médicaments que le docteur Choukroun m’a forcé à ingurgiter. Marie-Elise n’a pas voulu me quitter. Pendant que je somnole, comme la veille, elle renouvelle sans cesse la glace d’une poche qu’elle maintient sur mon crane. Selon le médecin, cela empêchera peut-être la paralysie de gagner du terrain.

A l’aube, j’ai peur de remuer. Puis je m’enhardis. Mon cerveau fonctionne. Je souris à ma compagne qui, seule, a permis ce miracle. Le roulement des coups de canon tirés par les artilleurs de Mobutu prend de l’ampleur. On m’annonce pourtant que l’ANC n’a pas été renforcée.

Toujours sanglé dans ma jeep, raide comme un mannequin de cire, je passe la journée à visiter nos points d’appui. Le soir venu, je réclame mes officiers afin que nous fassions le point. Tout en discutant avec eux, je sens que mes mains et mes avant-bras se font de plus en plus lourds. La paralysie, me semble-t-il, gagne du terrain. Je m’efforce de cacher ma détresse, mais mes hommes ne sont pas dupes. A l’affût de mes réactions, ils souffrent de me voir diminué.

Je décide de gagner la Rhodésie en avion, et fais appeler Schramme. Sans lui donner le temps de s’apitoyer sur mon sort, je lui annonce que je lui confie le commandement. Afin d’assurer son autorité, je l’élève ainsi que ma position m’y autorise au grade de lieutenant-colonel. Il s’en va en me souhaitant bonne chance. J’adresse alors à chacun de mes commandants de compagnies, Couke, Pinaton, Noddyn et Faugère, un ordre écrit leur enjoignant de reconnaitre Schramme pour chef et le servir avec honneur et fidélité.

Après avoir somnolé un peu, je me fais conduire à l’aéroport. Il est près de 4 heures du matin. Je m’efforce de me tenir très droit dans ma jeep en saluant les volontaires que je croise dans le noir.

Marie-Elise m’accompagne dans la carlingue vibrante ou sont déjà étalés onze brancards, sur lesquels gisent les adjudants Annon et Moreau et neuf Katangais. René Biaunie, qui a recruté, pratiquement de force, l’équipage du DC3, est du voyage avec Jean-Louis, mon radio. Un Danois, médecin de l’ONU, égaré dans la tourmente, réclame le droit de monter dans l’avion. Je fais signe de le laisser passer. L’épouse de mon toubib du 6e Codo et sa fille prennent également place dans l’appareil.

Lorsque l’avion décolle, j’ai une dernière pensée pour tous les hommes que j’ai entraînés dans l’aventure. Je sais qu’eux aussi pensent à moi. La plupart de ceux qui n’étaient pas de veille ont tenu à m’escorter jusqu’à la passerelle de l’avion.

Mes infortunés compagnons blessés gémissent à quelques mètres de moi. Je cherche et trouve la main rassurante de Marie-Elise. Plus le temps passe, moins je ressens les vibrations de l’appareil. Bercé par le ronronnement régulier des moteurs, noyé dans la pénombre de la carlingue, je me rends compte que toute la partie droite de mon corps est morte.

Envahi par une soudaine bouffée de désespoir, je serre si fort le poignet de ma compagne assoupie qu’elle laisse échapper un petit cri de surprise. Je ferme les yeux pour retenir des larmes de rage, puis me ressaisis. Je vaincrai ma paralysie. Et je retournerai au Zaïre.

 


 

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