OPS Congo

 


 

Premières embuscades des Simbas

A Stanleyville, au retour de cette opération, je rédige à l’intention du colonel Mulamba un apport sans complaisance. Je ne lui cache pas qu’il s’en est fallu de peu que notre affaire tourne mal, d’abord à cause des moteurs à bout de souffle qui équipaient nos embarcations et ensuite, faute de moyens de transmission. Je réclame des postes radio, ainsi que des mortiers. Les Simbas, en effet semblent disposer d’armes en provenance du bloc soviétique, et si nous voulons les vaincre à tous coups, il nous faut du matériel supplémentaire.

Après avoir expédié ce rapport je fais déménager mes troupes dans des villas abandonnées que j’ai réquisitionnées pour eux. Les volontaires procèdent à un grand nettoyage : tout a été saccagé par les rebelles. Les fenêtres et les portes ont été dégondées, les meubles, mis en pièces, et des couches d’immondices jonchent les sols. Parfois, des taches de sang souillent les murs, témoignant des horribles exactions commises dans l’ivresse de la victoire.

Une fois le casernement assuré, je place des groupes en veille aux issues de la cite morte. Ne sachant pratiquement rien de ce qui nous entoure, je donne des consignes de tir très strictes. Les individus qui se présenteront de nuit devant mes postes devront répondre aux sommations d’usage par un mot de passe qui change chaque soir.

Il règne à Stanleyville une ambiance mortifère. Je ne suis donc pas fâché de recevoir l’ordre de faire route sur Paulis, ancienne capitale de la province de l’Uélé, à près de cinq cents kilomètres au nord-est. Le 29 mars 1965, mes groupes prennent place : bord d’avions-cargos. À l’arrivée, le comité d’accueil se limite à un officier belge très sec, qui ne perd pas de temps en salamalecs et m’annonce seulement que je dois installer mon PC à l’hôtel Bodega-Ngébé…

Cet ancien de l’hôtellerie de l’Uélé n’est plus qu’une épave. Les Simbas y ont tout détruit. Rodés par leur installation à Stanleyville, mes hommes se mettent en peine de remettre debout ce qui peut l’être. Les plus débrouillards bricolent les moteurs de quelques véhicules abandonnés par les rebelles. Grâce à eux, je ne serai pas obligé de quémander du matériel roulant à l’état-major belge qui occupe à l’autre bout de la ville, l’ancienne résidence du gouverneur de province.

Des meutes de chiens affamés s’égaillent en hurlant à la mort lorsque, chaque nuit, des rafales de mitrailleuses tirées par les Belges de la résidence brisent le silence. Cette plaisanterie bruyante et dangereuse parfois agrémentée de quelques volées de mortiers, dure trop longtemps à mon gré, et je demande à René Biaunie de la faire cesser. L’ancien d’Indochine aux manières de flic et à la bedaine précoce, qui s’est imposé de lui-même comme mon officier de renseignement, décide de partir sans l’escorte que je lui recommande de prendre.

Dès que Biaunie sort de sa jeep à l’entrée de la Résidence, on l’oblige à lever les mains. On le force à s’asseoir en plein soleil sur une pelouse jadis soignée par une armada de boys jardiniers, qui a été labourée par les cavalcades des Simbas. Puis on le fait patienter sous la menace d’un fusil d’assaut FAL jusqu’à ce que l’officier commandant le groupement belge daigne enfin venir s’occuper de lui.

Lorsque Biaunie finit par rentrer, il n’est pas seul : il a rencontré à la Résidence le lieutenant Marc Gossens qui a servi sous mes ordres au Katanga. Après de chaleureuses retrouvailles ce colosse me brosse un état des lieux. Près de la moitié de la population noire de Paulis a été exterminé ou s’est enfuie clans la brousse.

– Les Simbas sont partout autour de la ville me dit mon ami. Mais attention, ils ne sont plus armés de poupous et d’arcs comme au temps du Katanga. Ils ont maintenant des mitrailleuses et des mortiers. Et ils savent s’en servir !

La ville est aujourd’hui tenue par mon 1er Chocs les vingt-cinq hommes de Marc Gossens, quelques groupes de paras de Mobutu formés en Israël qu’encadrent d’anciens gendarmes katangais. Un de mes anciens de Kongolo, l’abjurant François Kapenda se trouve aussi à Paulis, à la tête d’une petite unité indépendante. Je me souviens de Kapenda, qui avait été si fier de défiler au coude à coude avec mes volontaires blancs lors du premier anniversaire de la sécession katangaise.

Lorsque Marc Gossens s’en retourne, l’idée me vient de récupérer à la fois son petit commando et celui de Kapenda. Personne au quartier général de Stanleyville, ne se prononce contre cette annexion. Gossens ne tique pas en recevant par radio l’ordre de se placer sous mes ordres. Quant à François Kapenda, c’est avec un large sourire qu’il accueille la nouvelle.

Grâce à ce renfort inespéré de quelque deux cents hommes de valeur je peux passer au plan de récupération des otages que les Simbas ont entraînés dans leur fuite. Auparavant, je harcèle le haut commandement afin d’obtenir des livraisons de vivres pour les habitants de Paulis qui errent, désœuvrés, dans les rues mortes en disputant les ordures aux chiens. Je réclame aussi le droit d’armer quelques civils au cas où les rebelles reviendraient.

Mon désir d’aider la population ne plaît pas à tout le monde. Le major belge qui m’a accueilli avec si peu de chaleur commence à me trouver gênant. Il ne se prive pas de faire des remarques, puis des rapports sur ma façon de traiter les Noirs. Il finit même par me refuser des escortes de renfort lorsque je décide de lancer avec Marc Gossens des reconnaissances lointaines sur les brisées des rebelles.

Un C 130 fait la navette entre Stanleyville et Paulis pour nous fournir du matériel, des muions et de la nourriture. Mais, très vite, le ravitaillement en vivres pose des problèmes. Mes volontaires se trouvent contraints d’acheter des conserves à un épicier hollandais qui a rouvert son magasin juste après notre arrivée. Ce commerçant trafique ouvertement avec les agents de la Wigmo, qui le fournissent en abondance alors qu’ils n’ont soi-disant pas de place pour convoyer ce dont nous avons besoin.

Exaspérés d’avoir à payer des conserves trois fois leur prix, mes volontaires sont partisans de lancer une expédition punitive contre l’établissement du Hollandais. Comme je ne tiens pas à ce que la “récupération” qu’ils envisagent soit assimilée à un vol, je décide de frapper à la source.

Le 1er avril 1965, ma deuxième section investit l’aérodrome. Le C 130 se pose une heure et demie plus tard. Juché sur mes 4 x 4 radio, je dirige l’opération coup de poing comme une action de combat. Mes seconds connaissent parfaitement la marche à suivre. Le lourd quadrimoteur est à peine stoppé que mes volontaires l’entourent mines fermées et armes braquées. Présent sur le tarmac, le hollandais trépigne de rage tandis que mes hommes embarquent sa précieuse livraison pour la ramener à notre base.

L’affaire fait tant de bruit que le colonel Mulamba me somme de rendre les vivres détournés. Je lui fais remarquer qu’ils sont arrivés à bord d’un avion mis à notre disposition et que cet incident ne se serait pas produit s’il avait veillé d’un peu plus près à notre ravitaillement. Le colonel change alors de ton.

– Je sais tout cela, mon cher Denard plaide-t-il, mais cette histoire risque fort de nuire aux relations cordiales que nous entretenons avec les Américains.

Je me retiens de répliquer que ses alliés si voyants sont pour la plupart des gents de la CIA pas mécontents de mettre leur grain de sel dans nos affaires. Mulamba conclut son exposé en me conseillant de présent- ter des excuses officielles au commandant de bord du C 130.

Puisqu’il n’exige plus la restitution des vivres que mes hommes se sont déjà partagées, j’accepte de transiger. J’ai deux volontaires yankees, anciens marines engagés comme sous-lieutenants au 1er Choc. Tandis que j’envoie l’un d’eux dire au chef de bord que je regrette sincèrement ce qui s’est passé, le colonel s’engage à ce que nous recevions désormais tous les deux jours notre ravitaillement réglementaire.

Le lendemain, je reçois l’ordre de préparer ma troupe à partir en reconnaissance en direction de la grosse bourgade de Mungbere à plus de cent kilomètres au sud-est de Paulis. J’obtiens qu’on m’attribue une automitrailleuse, qui m’est livrée par avion-cargo. L’opération, qui a reçu le nom de code de Tulipe est lancée à l’aube du 7 avril 1965. Mes hommes s’entassent dans une quinzaine de camions dont les chamarrages imitent le camouflage de nos tenues de paras. Une voltige composée d’une douzaine de volontaires installés dans des jeeps avec des mitrailleurs ouvre la route sous les ordres de karl Couke. Cinq minutes après son départ, je prends la tête du reste du convoi dans l’une des trois jeeps que j’ai chapardées, sur laquelle j’ai fait peindre Etat-major en lettres blanches. René Biaunie se tient près de moi avec notre radio et notre interprète. ‘

Fidèle à la tactique expérimentée à Kongolo, j’ai ordonné que le troisième élément de ma progression quitte Paulis quatre minutes après le mien. Une jeep armée de deux affûts de mitrailleuses ferme la marche.

Notre colonne, qui s’étire sur près de doux kilomètres, progresse au milieu d’un nuage de poussière sur une route en montagnes russes. Attirés par le bruit des moteurs, des villageois viennent nous regarder passer. Comme tous les soldats de toutes les armées du monde mes volontaires lancent des friandises aux enfants nus cramponnés aux jambes de leurs mères.

Tout se passe bien le premier jour, hormis la rencontre d’un pont incendié dont la reconstruction freine notre progression. Mais le lendemain, moins d’une heure après notre départ, le groupe de Couke tombe dans une embuscade. Ma colonne stoppe. Je donne l’ordre à mon chauffeur de déboîter et de rejoindre la voltige prise sous le feu.

Les Katangais de Couke, qui sont de vieux briscards, ont bien réagi.
Couverts par les feux précis de leurs mitrailleuses, ils se sont déployés en contre-attaque pour rejeter les Simbas dans la forêt. Tout irait donc pour le mieux si l’un de mes volontaires, le Belge Ary Van der Meren, ne gisait sur la latérite avec une balle dans le ventre. Pressé de le faire évacuer, j’ordonne â mon radio de réclamer à Stanleyville un hélicoptère : il obtient l’assurance que l’appareil nous attendra à une centaine de kilomètres au sud. Cela fait longtemps déjà que je côtoie la mort. En voyant le visage de Van der Meren se creuser et devenir masque de cire, je pressens que sa fin est proche. Je m’efforce malgré tout de sourire lorsque je me penche sur lui. Il y a, je le sais, bien peu de chances qu’il supporte les deux heures de route qui nous séparent du lieu de rendez- vous fixé par le pilote de l’hélicoptère.

Dans l’espoir fou de sauver mon volontaire, je fais accélérer le mouvement. Mes hommes cassent la croûte tout en roulant. Le moribond malgré la forte dose de morphine qu’on lui a injectée, gémit au moindre cahot. Pour son malheur les Simbas nous tendent une deuxième embuscade en fin d’après-midi au village de Gao-Gare.

Soudain l’un de mes sous-lieutenants américains, Richard, remonte la colonne à toute allure en brandissant une grenade dégoupillée. Il va la lancer lorsqu’une rafale ennemie le casse en deux. Nos mitrailleuses lourdes ripostent. L’arme rebelle se tait. Deux Katangais ramassent le corps déchiqueté de leur camarade. J’annonce sa mort par radio. De nouveau, je relance l’avancer mais Ay Van der Meren qui a perdu connaissance, succombe avant que nous ne parvenions à notre lieu de rendez vous.

Après avoir fait fouiller rapidement le village désert, j’installe mes groupes en défense. Mes hommes fixent, incrédules, les deux corps étendus près d’une case. Ils ne s’en détournent que lorsqu’un Sikorsky se pose identique à ceux qui transportaient les paras et les commandos sur les djebels algériens.

Les deux cadavres allongés dans des nacelles accrochées à ses flancs, l’appareil redécolle juste avant la tombée de la nuit. Cueillis à froid, mes hommes sont nerveux. Quelques rafales tirées sur des branches remuées par le vent ou sur des hyènes en maraude ponctuent la nuit.

Le surlendemain, je reçois l’ordre de revenir à Paulis en faisant un large détour par le sud-ouest pour passer par Wamba, un chef-lieu de district situé sur la route de Stanleyville que les mercenaires de Mike Hoare n’ont pas réussi à ouvrir au cours des semaines passées.

Nous partons le 10 avril, avant l’aube. Après quelques heures de route, la chaleur, soudain, tombe de plusieurs degrés. Des ribambelles de nuages bas et noirs parcourent le ciel. Brusquement, l’orage se déchaine.
En l’espace de quelques minutes, la route devient un torrent charriant des flots épais et rouges. Les véhicules patinent dans les côtes. S’agitant sous les éclairs mes chefs de groupe hurlent des ordres pour activer le manège de leurs hommes qui s’escrime à installer des câbles de traction à l’avant des camions embourbés.

L’orage tropical se calme aussi brusquement qu’il nous est tombé dessus. Il fait place à une bruine épaisse puis au soleil. Durant des heures, la foret dégage des nuées chaudes. Nous essuyons quelques coups de feu lâchés du haut d’arbres éloignés de la route. Puis, après avoir traversé des villages déserts, nous rencontrons trois Africains qui nous font signe de stopper. Ils me conduisent jusqu’à un homme attaché à un tronc d’arbre, qui, en nous voyant, pousse des cris de malédiction. L’interprète de René Biaunie nous explique qu’il s’agit d’un officier simba.

Interroge sans ménagement le prisonnier refuse d’avouer son grade dans la rébellion. Il prétend avoir été enrôlé de force. Les trois villageois jurent qu’il ment et me supplient de ne pas les abandonner. Je devine sans peine le sort qui les attend si je les laisse dans la forêt et décide de les emmener. Après avoir rassemblé leurs familles quelques femmes, des vieillards et des enfants aux grands yeux curieux, ils embarquent dans un camion contenant des vivres et des bidons d’essence. .

René Biaunie a tenu à ce que le prisonnier reste près de lui. Durant le trajet mine de rien, il l’asticote si bien avec son interprète qu’il finit par lui faire avouer sa fonction d’officier rebelle. Alors que je suppute déjà le parti que je tirerai de cette capture, des rafales nous prennent par le travers. Le prisonnier profite de la situation pour s’échapper de la jeep de Biaunie. Une rafale le couche sur la terre tiède.

Ma jeep s’enfonce soudain dans un piège à éléphants. Je saute avant qu’elle n’en touche le fond me cassant la jambe droite. Dans le tintamarre des armes, je me trame sur le bord de la route afin de diriger la riposte. Le feu des Simbas diminue d’intensité, puis cesse tout à fait.
Mes chefs de groupe me rendent compte de 1′ accrochage. Tous mes hommes sont indemnes, mais l’un des gosses ramassés au village précédent a été tué par une balle perdue.

Mon toubib, un lieutenant-médecin belge, m’installe un plâtre provisoire avec des bandes qu’il trempe dans de l’eau. Une fois calé à mon aise dans un camion, je donne l’ordre de reprendre la route. Derrière nous, les tourterelles recommencent à roucouler.

Nous arrivons au soir à la mission catholique de Maboma, où je décide de passer la nuit. Mon radio réclame pour moi cette fois une nouvelle évacuation par hélicoptère. Même si la douleur qui monte de ma jambe brisée m’empêche de trouver le sommeil, je suis furieux à l’idée d’être évacué. Des détonations claquent avant l’aube. Des cris m’apprennent qu’un prisonnier un nommé Bavakandu, a tenté de s’évader et qu’un de mes factionnaires l’a abattu.

Au matin je prends place dans l’hélicoptère avec l’un de mes hommes malades. Alors que j’espérais que la légère gangue de bandes plâtrées suffirait, le médecin qui me reçoit à Paulis me prescrit un plâtre bien plus lourd. Pressé de retourner au combat, je m’inquiète de la durée de mon immobilisation. On m’annonce qu’il faudra peut-être me renvoyer à Léopoldville. Je refuse, réclame une canne et, à peine plâtré, recommence à marcher.

A l’affût des messages radio parvenant du Nord, j’apprends la rage au coeur, que le colonel Lamouline est parti rejoindre ma colonne à la mission de Maboma. Et je râle encore plus lorsque, le 14 avril, mes hommes tombent dans de nouvelles embuscades. A cinq kilomètres du gros bourg de Wamba, quelque trois cents Simbas les harcèlent. Bien commandés par mes adjoints, ils réussissent à repousser plusieurs assauts en ne déplorant qu’un seul mort, alors que les rebelles, eux, perdent une vingtaine de guerriers.

Comme le médecin me refuse le droit de rejoindre mes groupes, le capitaine Bottu quitte Paulis en hélicoptère pour aller prendre le commandement temporaire de mon unité. Juste après son arrivée, il accueille le ralliement de la population des alentours de Wamba. Les villageois se présentent avec à leur tête le chef rebelle Malomalo qui, jusque-là, terrorisait le secteur.

Le 20 avril, j’apprends que trois de mes volontaires européens, Gérard Justin, Jean-pierre Pelleau, et Ernest Sepe, sont morts au cours d’une embuscade qui a également fait deux blessés. A mon vif soulagement, ma colonne rentre enfin à Paulis sans d’autres rencontres avec l’ennemi.Je décide de la rejoindre le plus tôt possible, que les médecins m’y autorisent ou non.

 


 

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

A la mémoire du Colonel Denard
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