OPS Congo – Témoignage Pierre Chassin


 

Deux jours plus tard nous partons en opération pour attaquer Lubarika lieu de marché important qui ravitaille la région de Fizi-Baraka. A Camagnola, nous quittons la route pour nous enfoncer dans la savane. Nous pénétrons lente ment dans de très hautes herbes à éléphant qui atteignent plus de trois mètres. Le silence est oppressant. Assis en hauteur sur mon siège, derrière le blindage de ma Mag qui me protège partiellement, je ne vois de tous côtés que le mur des herbes sèches et devine la présence muette de guerriers en embuscade. Pour première fois de ma vie, je sens la peur couler en moi. Un long frisson me paralyse et me parcourt de la tête aux pieds. Je sens le poil de mes avant-bras se hérisser et mes jambes se couvrir de chair de poule. Mon pouls s’accélère et j’ai du mal à respirer. Je fais un effort surhumain pour me raidir bien droit sur le siège et respirer à pleins poumons. Mon visage se durcit mes mâchoires se contractent et une douleur aiguë me parcourt la poitrine tandis que je peine pour remplir à toute force ma cage thoracique. Puis la peur disparaît comme elle était venue. Et je me rends compte que le courage ne commence vraiment qu’après avoir connu la peur.

Au loin la montagne ressemble aux djebels et ceux d’entre nous qui ont connu l’Algérie ou comme moi le Liban se retrouvent en terrain de connaissance avec une herbe sèche et rase sur les pentes, un soleil de plomb et les traquenards de l’adversaire. Mais par chance pour nous, les rebelles de l’Armée Populaire de Libération, bien qu’ils aient des instructeurs cubains – dont ils semblent suivre avec méfiance les conseils -, n’ont pas pour autant la valeur des moudjahidin de l’A.L.N. Dès l’approche de la montagne, des mitrailleuses nous tirent dessus de bien trop loin et se font repérer. La Point 30 du Ferret les arrose copieusement et met le feu avec ses balles traçantes aux herbes autour des servants rebelles. Nos Jeeps foncent vers le pied de la montagne puis freinent brusquement pour prendre position. Je vois au loin trois rebelles escalader la pente en courant presque. Ce sont de sombres lilliputiens vers lesquels ma mitrailleuse crache. De petits geysers de poussière les entourent ça et là. Ils trébuchent tombent, se relèvent et disparaissent à l’ abri de la crête. Un des camions nous rejoint et les soldats sautent à terre. Une explosion nous fait sursauter. Un des paras congolais vient de faire exploser son Energa en tombant au sol. Les minces éclats du blindicide ont blessé cinq Noirs et un mercenaire. Pendant que Larapidie les soigne nous contournons la montagne à pied et attaquons. A notre arrivée, le village est désert. Nous récupérons dans les cases des grenades et des roquettes de bazooka chinoises ainsi que des caisses de munitions pour mitraillettes chinoises et pour pistolets-mitrailleurs russes. Puis nous mettons le feu aux huttes en y jetant quelques grenades au phosphore. Des cartouches que nous n’avions pas découvertes se mettent à exploser de tous côtés en sifflant. C’est un vrai feu d’artifice que ponctuent des détonations comme pour accompagner notre joie destructrice. Mais celle-ci retombe vite lorsque nous constatons que le pont qui enjambe la rivière a été détruit et que cela nous oblige à arrêter notre avance et à rentrer à Kiliba.

Une mauvaise nouvelle nous y attend. L’un des membres du Codo du Kivu un jeune Belge, vient de tuer d’un coup de pistolet Van Hosto le cuissot mercenaire du camp, après une dispute avinée. Dessaoulé il pleure maintenant ce coup de folie, sachant qu’il va être renvoyé à Léo pour passer devant une cour martiale. C’est bien la fin la plus idiote que l’on puisse avoir a vingt ans. Mais nous n’éprouvons pour lui que mépris en ramenant le cadavre à Bukavu où les autorités congolaises et leurs conseillers européens ont organisé un service religieux. Une quinzaine d’hommes du Groupe Cobra assistent à la messe derrière le cercueil posé sur deux chaises. Un peu en retrait, j’aperçois avec stupeur une tâche rouge sombre en train de s’élargir lentement sous la bière. Le sang du mercenaire tombe goutte à goutte d’un angle du cercueil et je suis davantage saisi par l’incongruité de la scène que par la tristesse de mes compagnons. Nous finirons tous en ce magma visqueux, ou au mieux, comme dit l’Eglise le jour des Cendres, retournerons à la poussière. De toute façon, un mercenaire vit pour mourir plus tôt que le commun des mortels…

La pusillanimité de notre chef, réticent envers toute initiative mais parfois avec raison, nous oblige souvent à lui forcer il main pour organiser des coups. Les mercenaires le trouvent gentil mais sûrement pas un meneur d’hommes. En opération nous chantons :

Bottu tu l’auras voulu, tu seras pendu par la peau des fesses! Bottu tu l’auras voulu, tu seras pendu par la peau du cul! ”

Un soir nous décidons avec son accord de mener un coup de main dans la montagne sur un village d’une vallée reculée au-delà de l’endroit où nous avions été arrêtés par le pont détruit après Camagnola.

Allongés dans les herbes à la limite de la Sucraf, nous sommes une trentaine tapis dans l’ombre à attendre la nuit : neuf Européens – Leleu, Joseph ” la pieuvre ” Girardey, Desblé, Seren-Rosso, Thorez, Delarue, Italo et moi -, trois Katangais de Leleu et une vingtaine de porteurs réquisitionnés à Kiliba. Nous avons avec nous un mortier de 80 mm et une douzaine d’obus de petits mortiers de campagne et leurs munitions, des blindicides, un bazooka, deux mitrailleuses et des caisses de bandes de cartouches. Nous partons à pied sous un ciel légèrement couver. La nuit n’est pas trop noire et nous progressons sans bruit en essayant d’éviter les zones sans doute minées. Après quelques heures de marche à la file indienne, nous escaladons bientôt les flancs de la montagne jusqu’au pont en partie détruit par les rebelles. Le tablier a été brûlé et il nous faut traverser en équilibre sur une poutrelle, accrochés aux arceaux d’acier. Sous nos pieds la rivière, réduite à un petit cours d’eau, brille lorsqu’un trou dans les nuages laisse passer les rayons de la lune.

Une lumière bleutée dorme aux roches un relief doucement contrasté. Nous continuons en suivant les crêtes sachant que les rebelles tiennent les vallées. La marche est dure mais un spectacle insolite et grandiose nous attend à l’aube au sommet du piton. Au loin l’horizon est d’un gris légèrement bleuté et sur les hauteurs l’air est étonnamment frais. L’autre versant est très à pic et avec les premières lueurs autour nous apercevons au fond de la vallée le village que nous avons décidé de détruire. Nous nous allongeons sur la crête et examinons aux jumelles des huttes au toit conique pressées les unes contre les auges et entourées de bananiers. Un peu plus loin des champs de manioc à flanc de coteau donnent un petit air riche au village tandis que l’aube naissante révèle lentement ses couleurs brune et vert tendre. De ce petit paradis niché au creux de la cuvette émane une atmosphère douce et paisible.

Nous sommes exténués par cette marche forcée mais nos porteurs, plus entraînés à la marche que nous ne semblent pas fatigués et nous devons faire vite. Pas de temps pour la rêverie, mais j’ai une brève pensée pour ceux qui se reposent tranquillement là-bas. Nous installons sans attendre mortiers et mitrailleuses. Les soldats armés d’Energas, tapis derrière l’arête, un genou au sol, les mettent au bout de leur Fal dont ils enfoncent la crosse en terre à hauteur de la hanche droite. Couché sur un méplat, j’arme la Mag tandis qu’à côté de ma mitrailleuse un servant congolais tient la boîte à bandes.

Chacun retient son souffle. Au signal de Leleu c’est un déluge de feu. Des explosions secouent le fond du vallon, le tir saccadé des mitrailleuses fracasse l’air calme du matin et les parois des versants opposés nous renvoient ce tumulte en écho. Les obus montent dans le ciel en sifflant pour s’écraser sur les cases qui commencent à prendre feu. Au loin tels de petits insectes noirs, les rebelles courent se cacher dans les bananiers suivis par le tir des Fals et l’explosion d’une roquette de bazooka. Du haut de la crête le départ des petits tubes des mortiers siffle dans l’air puis l’on aperçoit la fumée du point d’impact. Excités par ce tir de foire, les soldats noirs vident chargeur sur chargeur sous le regard envieux des porteurs. Enfin le calme revient. La vallée n’est plus qu’un champ de ruines. Ca et la des buffles errent à l’abandon. Nous donnons l’ordre de repli. Mais les porteurs ne veulent rien savoir. Ils veulent absolument que nous descendions au village pour prendre le bétail et nous sommes obligés de faire mine de partir sans eux pour qu’ils consentent à nous suivre. Il nous faut en effet regagner notre base très rapidement afin d’éviter que les rebelles cachés dans les talwegs n’essaient de nous couper la route. Assoiffés, morts de fatigue mais radieux, nous rentrons à Kiliba en vainqueurs.

Mais nous avons tort d’être fiers car la précédente équipée nocturne de deux d’entre nous a fait des vagues. Leleu, Joseph et quelques hommes à eux ont franchi la semaine dernière la frontière burundaise pour détruire un village hutu qui ravitaillait les rebelles de ce côté-ci de la frontière. Le massacre qu’ils ont fait a provoqué un incident diplomatique et nous en attendons les retombees. Aussi quel n’est pas notre étonnement d’apprendre le lendemain qu’une révolution a éclaté dans la nuit à Usumbura (ancien nom de Bujumbura), capitale du Burundi située à quelques kilomètres de la Sucraf. Le mwami Mwambusta IV, roi tutsi issu de la race des seigneurs d’origine nilotique, s’est réfugié dans notre camp en compagnie de quelques conseillers et d’une blondasse que nous soupçonnons d’être sa maitresse. Il demande au commandant Bottu d’intervenir du côté de ses partisans et à 13 heures nous nous étançons vers le Burundi sur nos Jeeps et le Ferret suivis de nos soldats congolais. Mais lorsque ceux-ci apprennent que nous nous apprêtons à passer la frontière, ils décident de s’arrêter à la limite du territoire congolais.

A vingt, nous fonçons |nos Jeeps et faisons sauter la barrière qui symboliquement marque la frontière. Usumbura n’est qu’à quelques kilomètres sur le lac et nous y sommes en dix minutes. La ville est déserte ses habitants cloîtrés chez eux.

Nous fonçons dans de belles avenues ombragées par les arbres et faisons le tour de la ville en faisant vrombir nos moteurs. Puis nous freinons devant l’ambassade d’U.R.S.S. Derrière les fenêtres nous devinons des silhouettes qui s’agitent. Ce sont ces diplomates communistes qui ne cessent de fomenter des troubles contre les pouvoirs favorables aux Occidentaux. J’imagine leur affolement alors qu’ils croient que nous risquons de prendre d’assaut l’ambassade! Nous nous disposons devant le bâtiment et son drapeau rouge et je prends une photo de Botta au milieu des hommes du Groupe Cobra.

Puis nous redémarrons dans un crissement de pneus et filons rejoindre l’état-major des forces loyalistes. De grands militaires tutsis, aux traits réguliers et fins, fiers héritiers des races qui sont descendues du Nil vers les Grands Lacs voici quatre siècles nous accueillent à bras ouverts et nous apprennent que la révolte est en train d’échouer. Les gendarmes hutus insurgés qui se sont emparés de la base pendant la nuit ont tué onze personnes. Ils se sont réfugies dans l’Athénée, le lycée fondé par les Belges. Nous proposons aux officiers tutsis de prendre l’immeuble d’assaut mais il nous est répondu qu’il a été donne 12 heures aux mutins pour se rendre.

Nous rentrons donc au Congo pour aller chercher un message que le Mwami est en train d’enregistrer sur un magnétophone à Kiliba. A la tombée de la nuit, des Jeeps repartent à Usumbura apporter la bande enregistrée. Peu de temps après le Ferret part à leur suite. Il pleut à torrents et l’automitrailleuse verse dans un canal d’irrigation. Quand les Jeeps rentent d’Usumbura deux heures plus tard leurs chauffeurs découvrent le Ferret les roues en l’air et la tourelle dans la vase. Joseph est mort noyé mais le conducteur katangais râle toujours à l’intérieur. Lorsqu’à deux heures du matin nous arrivons enfin à redresser le véhicule, il est trop tard et le Katangais a péri. Quant aux Burundais révoltés, tandis que leurs chefs continuaient le palabre pour endormir la vigilance de leurs assiégeants, ils se sont échappés pendant la nuit de l’Athénée…

La date de fin de mon contrat approchant, mon séjour s’achève sur cette révolution d’opérette qui aurait pu finir en massacre. Je quitte le Kivu et regagne Stan début novembre Le commandant Bottu quant à lui est rappelé à Leo et condamné par une cour martiale à six mois d’internement à la prison de Mutila pour être intervenu au Burundi sans en avoir reçu l’ordre du gouvernement congolais.

A mon passage à Stan, je passe au rapport du colonel Lamouline qui me propose de revenir comme adjudant-chef au Congo. Après une permission à Paris qui me permet de revoir les copains et de dépenser largement, je rentre à Léopoldville pour apprendre que Tschombé a été destitué, Lamouline expulsé, Bottu gracié et expulsé lui aussi. Le général Mobutu a pris le pouvoir le 24 novembre et les nominations décernées par Lamouline ne seront pas attribuées. Refusant de signer un nouveau contrat à d’autres conditions que celles qui m’avaient été proposées, je décide de quitter la pétaudière du Congo et de gagner l’Afrique du Sud, avec à la fois regret et soulagement.

La guerre est bien finie
Et qu’elle était jolie,
Mais quelle boue infâme,
Quand on y perd son âme!

Et c’est avec mélancolie que je laisserai derrière moi Leo et ses mercenaires, mes amis.
 


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A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

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