OPS Congo - Témoignage Pierre Chassin


 

Le 1er lieutenant Karl Couke vient de Buta remplacer Le Maout. Dix jours après l’embuscade au cours de laquelle notre lieutenant a été blessé, il décide d’attaquer un village muléliste assez important. Une patrouille motorisée fait un mouvement tournant pour couper la fuite aux rebelles tandis que notre commando progresse par la brousse Après une longue marche dans la forêt et le franchissement de plusieurs rivières nous attaquons le village et faisons plusieurs morts et des prisonniers. Puis nous investissons un groupe de huttes. Brusquement j’entends des détonations et un hurlement strident. Je reste paralyse sur le sentier tandis que je sens mon sang se figer dans mes veines. Le cri se répète plus haut, encore plus haut, et je suis parcouru d’un frisson. Jamais je n’ai entendu de cri aussi démentiel. Sur le sentier surgit le volontaire qui était en tête. C’est M., l’apprenti boucher, un gars massif et frustre que l’on soupçonne d’avoir été condamné pour une sale affaire concernant une petite fille. Hagard, il porte un enfant dans ses bras. Sur ses talons la mère continue à hurler. Il vien juste d’entrer dans une case, a sursaute en apercevant une forme dans la pénombre et a tiré une rafale. Le volontaire presse contre lui le petit corps de l’enfant et court vers la piste. Nous faisons un brancard et y allongeons avec des précautions infinies le petit garçon pendant que sa mère trépigne. Puis, à marche forcée pendant 16 kilomètres, nous rejoignons la patrouille motorisée et nous ramenons à Akéti la femme et son fils pour le faire soigner. Par bonheur, sa blessure est légère et le sentiment d’oppression qui m’étreint se dissipe.

Ces moments d’angoisse ne durent jamais longtemps car nous baignons continuellement dans une atmosphère d’irréalité et un climat ubuesque sans nom. Un jour nous entendons à la radio une nouvelle qui nous remplit d’hilarité :

-” Dans le cad’e de son p’og’amme con’e la faim, le gouve’nement cent’al vient de dist’ibuer aux populations de l’Uélé une dizaine de postes à t’ansisto’s. Gageons que nos concitoyens app’end’ons g’âce à eux à fai’e ‘eculer la famine ! “

Les mulélistes sont de l’autre côté du fleuve et lorsque nous allons nous baigner nous sommes parfois surpris par des tirs isolés. Ils sont en train de se regrouper sur l’autre rive et nous nous attendons à une attaque imminente. Depuis notre départ de Buta, la ville a été attaquée deux fois. La première fois, les rebelles ont subi de lourdes pertes car ils ont attaqué des positions tenues ou commandées directement par des Européens. Mais la seconde fois, le 21 juillet ils ont donne l’assaut de nuit à celles défendues par les soldats congolais. Ceux-ci ont décroché et, dans la panique, ont eu deux morts et deux blessés. Les Simbas sont entrés dans les habitations des Noirs qui avaient regagné Buta et ont massacré à la machette hommes, femmes et enfants. Les volontaires européens, qui n’ont pas pu intervenir avant la tuerie, sont tout de même parvenus, après un corps à corps, à déloger les mulélistes des positions congolaises et à sauver la place.

Nous espérons qu’il n’en sera pas de même ici mais nous redoublons d’efforts pour fortifier nos positions avec des sacs de sable et d’énormes balles de coton.

Les soldats Congolais sont de grands enfants, mais depuis que nous sommes encerclés, ils sont devenus nerveux et irascibles. Autour de nous la forêt nous enserre et nous retient prisonniers. Le soir la jungle est remplie du sourd et lointain roulement des tam-tams mulélistes. Certaines nuits les Simbas vont jusqu’à s’approcher à portée de voix et les insultes fusent, bientôt suivies par des rafales d’armes automatises tirées par les soldats congolais. Ils sont de plus en plus agités. Pour un prétexte futile, leur officier vient se plaindre auprès de Jansens. Le ton monte et l’adjudant dresse, du perron de notre villa sa haute taille au-dessus de l’officier congolais. Le Noir s’excite et Jansens doit sortir son pistolet pour que le Congolais, maté, regagne son campement. Mais un incident peut arriver d’un moment à l’autre et des coups de feu être échangés.

Un sentiment de malaise s’installe dans le poste. C’est une impression confuse et oppressante de se trouver pris au piège. Ce sentiment devient surtout très fort pendant les gardes. La nuit tombe très rapidement et les biloulous attaquent immédiatement les chevilles, leurs piqûres sont exaspérantes. La claustrophobie me guette car je ne peux plus voir ces arbres, à quelques dizaines de mètres du fortin où j’ai installé ma Mag sans ressentir un besoin furieux de sortir, fût-ce au prix d’en découdre. Après les derniers incidents Couke, faisant violence à son tempéraments a décidé de rester enfermé dans la ville et plus aucune patrouille ne sort. Pourtant je n’ai qu’une envie c’est de m’évader de cette prison végétale qui m’est devenue insupportable. De tous côtés, la vue est bouchée par les arbres et les broussailles et mon regard se fatigue à scruter sans désemparer ce mur vert impénétrable. La vision des grands espaces, de l’horizon me devient indispensable. J’étouffe dans l’air saturé d’eau par une pluie incessante qui transforme mon fortin en cloaque infâme et putride. Et je me fais le serment que, si je sors de ce guêpier, je me mettrai à naviguer. Avec apaisement, j’imagine le sentiment de liberté que j’éprouverai sur un voilier pointant vers le large et je me mets à rêver au jour où je m’élancerai sur des flots bleus et infinis vers un horizon toujours neuf.

Lorsque le 29 juillet nous apprenons la mort à la suite du choc opératoire, du 1er lieutenant Le Maout, je suis saisi d’effroi. Vixit ! Il a vécu en officier exemplaire et c’est mon deuxième chef tué en trois semaines. Encore un officier qui avait cru en l’Algérie française et qui était venu continuer ici une carrière des armes que la honte de nos défaites empêchait de poursuivre pour son pays.

Dimanche 1er août vers 6 heures du matin les Simbas attaquent Akéti sur la route de Bumba. L’assaut est vite repoussé, mais Noël un Français, est blessé au front par des éclats de blindicide et Mathieu tué net d’une balle dans la tête. Il ne lui restait plus que 15 jours avant la fin de son contrat et je ne peux oublier l’air préoccupé qu’il avait lorsque nous enterrions ensemble Nagy le Hongrois, il y a moins d’un mois. Je suis certain qu’il avait vu sa mort prochaine.

Nos provisions commencent à s’épuiser. Nous sommes arrivés à la fin de nos rations : les boîtes de corned-beef, de pâté, de saucisses, de sardines et de haricots qui faisaient notre ordinaire avec les pâtes et le riz ont été englouties. Il ne nous reste plus que la nourriture locale. Mais comme il y a très peu de choses mangeables dans ce pays et que les rares cultures en jardins potagers ont été abandonnées, nous en sommes réduits à nous rabattre sur le manioc. Moutarde nous fait des frites de racines de manioc, des galettes de farine de manioc, de la salade de feuilles de manioc, des épinards de manioc. Par bonheur, il nous reste les pamplemousses et les bananes à profusion pour le dessert ! Par deux fois, un Dakota vient nous larguer des vivres. Des sacs sont balancés sans parachute par la porte de la carlingue : la première fois ils sont perdus dans la brousse et notre courrier avec, la seconde fois les conserves explosent et les sacs de farine de manioc éclatent au sol !

Bientôt, les Blancs comme les Noirs deviennent nerveux et querelleurs et cela tourne souvent à la tragi-comédie ou au western. Un jour le sergent espagnol Gutierrez vient nous rendre visite. C’est un ancien de la Légion extrêmement courageux qui a fait partie des derniers commandos O.A.S. en Algérie. Mais il fait un fâcheux complexe de son air poupin et de sa petite taille. Moutarde, dont le comique distrait nos journées, ne peut s’empêcher de le mettre en boîte et, ce jour la, a le malheur d’aborder le sujet délicat de la taille des guerriers. Gutierrez devient pourpre de colère et tire entre les deux jambes du pauvre Moutarde qui bien sûr les prend son cou… Puis l’Espagnol se saisit du premier outil qui lui tombe sous la main et se met à le poursuivre en hurlant :

– ” Yé vé té touer à coups dé pioche ! Yé vé té touer à coups dé pioche ! ” Ecroulés de rire, nous voyons Moutarde déguerpir poursuivi par le fier Andalou. Mais nous nous promettons bien de venger l’affront fait à notre section. Guttierez commande une position sur le fleuve, deux grosses péniches arrimées à la berge, qui garde un des flancs d’Akéti contre les attaques venues de l’autre rive. Le lendemain, Jansens et moi partons avec la Jeep-canon suivis par une seconde Jeep de renfort. Caches dans les matiti près de l’eau, nous pointons notre 75 au milieu du fleuve et tirons un obus explosif à cinquante mètres de la péniche de Guttierez. Panique, alerte : croyant à une attaque des Simbas, Guttierez lance immédiatement le branle-bas de combat et ses gars arrosent furieusement la rive opposée. Devant le gâchis de munitions que représente sa riposte et alors qu’ils sont en train de mettre en position leurs mortiers pour arroser la rive ennemie nous rejoignons la péniche pour prévenir notre hidalgo qu’il s’agit d’une plaisanterie. Puis nous nous filons sans demander notre reste pour achever notre expédition punitive. Dans un hangar nous nous emparons d’un extincteur et passons en trombe devant le mes en l’aspergeant de neige carbonique. Deux types qui prenaient un verre bondissent dans une Jeep et nous prennent en chasse. Une course effrénée sur la piste s’ensuit jusqu’à notre positon où ils sont obligés d’abandonner la poursuite, non sans avoir envoyé une grenade lacrymogène. Mais ils ont mal apprécié le vent et battent en retraite, pleurant sous la fumée.

Souvent pourtant, l’ambiance est lourde et les tempéraments se heurtent. Le vocabulaire mercenaire sert d’exutoire au cafard des volontaires. Chacun s’apostrophe par des ” Une balle dans la gueule” ou ” Deux bastos dans la tienne ” quand ce n’est pas le sinistre ” Au fleuve ! “, par allusion aux exécutions capitales dans les eaux sombres qui engloutissent les cadavres. Un ” Alors fieux ” d’accent wallon a remplacé le “Mbote” 1ocal – bonjour en lingala – tandis que le ” Godverdumm” flamand demande à Dieu de nous damner.

Enfin le 12 août la colonne partie de Buta pour nous ravitailler arrive à Akéti. Pour faire 125 km, elle a mis 24 heures car la piste avait été coupée par seize barrages d’arbres qu’il a fallu dégager, souvent à la tronçonneuse. Denard et nos camarades du 1er choc arrivent avec un convoi de ravitaillement et de munitions, dont un camion de bière brassée au Congo, la ” Simba “. Trois Flamands et deux Français ont l’autorisation de quitter notre position pour aller fêter au ” bar ” du mess le retour de leurs camarades. Lorsqu’ils reviennent à la positon les Flamands sont complètement ivres. Ils se mettent à se battre comme des chiffonniers.

Comme ils ont toujours parlé entre eux en flamand depuis que nous sommes ici je ne m’étais pas rendu compte de l’ampleur de rancune qui s’était glissée entre ces hommes. Avec les vapeurs de l’alcool, la hargne les submerge. Ils tirent des coups de pistolet les uns sur les autres – en se ratant heureusement – et menacent de s’éventrer. Ecoeuré par ce gâchis, je demande à être reçu par Denard et, comme il cherche des candidats pour constituer un groupe parachutiste au sein du ter choc je me porte volontaire.

Un petit groupe de Français vient d’arriver. Dès le premier abord, il me semble de qualité. Ils sont six, tous anciens paras, et ceux-là ressemblent à des militaires : un vétéran, deux soldats expérimentés et trois jeunes qui viennent de terminer leur service. Le plus âgé s’appelle Daniel Larapidiee. Epaules carrées, corps tout en muscles. Une tête au large front forme un triangle accentué par des pommettes saillantes et un menton pointu et volontaire. Sa démarche, tête inclinée et front projeté en avant, lui donne constamment un air soucieux. Sergent infirmier dans les paras en Algérie, il est passé à I’OAS pendant la période la plus troublée. Il a été condamné à une lourde peine de prison et est sorti récemment de taule. Girradey est un grand blond, au visage en lame de couteau, qui s’est engagé dans les paras à peu près à la même époque. Il est accompagné de Negri, un ancien policier brun et costaud au visage rond assez flegmatique. Les jeunes sont Georges Seren-Rosso, Jean-Michel Desblé et Didier Ott. Seren-Rosso est venu ici par idéal. C’est un ancien scout resté convaincu de sa mission. Les deux autres sont venus au Congo par goût de l’aventure, mais Desblé, un ancien du Cerde Claude Barrès, a la trempe d’un vrai guerrier tandis que Ott fait plutôt jeunot.

Le Quartier Général de I’A.N.C. a en effet décidé de monter une opération aéroportée pour délivrer des otages dans une région inaccessible par d’autres moyens. Le nombre de candidats s’avère moins important que celui des grandes gueules lorsqu’on leur rappelle qu’à Buta les rebelles, qui s’attendaient à voir débarquer des parachutistes, avaient parsemé le terrain de pieux acérés enfoncés dans le sol.

Patrick Bordes, les Français nouveaux arrivés, quelques autres et moi-même sommes sélectionnés à Akéti et repartons avec Denard pour Buta. En chemin nous sommes à un moment bloqués par quelques tirs dont la provenance ne peut être identifiée. Notre Jeep est arrêtée sur la piste et nous nous apprêtons à riposter. Je suis accroupi près de la Jeep qui me fournit un peu d’abri. Bientôt Denard me rejoint en s’agenouillant à côté de mois. J’ai à coeur de montrer au major que je suis devenu un combattant aguerri, mais le chargeur de mon Fal est vide. Désespérément, j’essaie d’ouvrir de ma main gauche la poche accrochée à ma ceinture dans le dos, dans laquelle se trouve ma réserve de chargeurs. Le gros bouton-pression résiste et je m’énerve. Que va-t-il donc penser d’un type incapable de tirer? Finalement j’arrache la fermeture et claque un nouveau chargeur dans mon Fal juste au moment où il m’ordonne : ” On y va! ” Denard s’élance sur la piste avec moi à ses côtés. Il avance à petites foulées et tire posément quelques coups de Fal alternativement à gauche, à droite, comme s’il était à l’entrainement. Je fais de même avec application en économisant mes munitions. Ou bien sa vieille expérience lui dit qu’il n’y a rien à craindre, ou il pense vraiment avoir la baraka. Et en courant sur la piste vers les Ferret bloqués, je me demande où il a bien pu l’attraper : est-ce la baraka marocaine ou la baraka yéménite ? La piste s’étend devant nous étonnamment plane et claire il fait beau, pas encore chaud et la vie me semble belle…


 

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