Roger BRUNI
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Roger Bruni s’engage pour cinq ans dans la Légion Etrangère le 05 Février 1947, sous le nom de Brunner René, matricule 44325, Roger Bruni à 19 ans.Il embarque à Marseille pour Sidi-Bel-Abbès le 12 février 1947. Puis il part d’Oran pour l’extrême Orient, le 7 mai 1947 et débarque à Saigon le 31 mai.Il sera successivement affecté au 38 CCB (génie) puis au 1er et enfin au 6 eme REI. Pendant son séjour il sera promu 1ére classe. Mais l’anonymat de ce grand corps d’élite ne convient pas à son tempérament, il rêve de briller, il imagine une carrière fulgurante. Il revient à Oran en Septembre 1949 et honore son contrat en Afrique du Nord jusqu’en Février 1952. Libéré, il rengage immédiatement dans les Parachutistes Coloniaux. Admis à suivre le Peloton 1, il est nommé Caporal en Mai 1953 et affecté au 1er BPC en partance pour l’extrême Orient. Façonné par ses années de Légion, sa prestance et son entrain, il s’affirme de jour en jour comme chef. A peine débarqué au Nord Vietnam, il se révèle combatif et volontaire, il est nommé Caporal Chef en Octobre 1953. C’est alors le premier saut Ops sur Dien Bien Phu, ou une patrouille de nuit lui vaut sa première citation à l’ordre du régiment. Il continue de se distinguer pendant la campagne du Laos, en particulier à Muong Sai, Ban Na Kam, Ban Hin Sui, et est considéré digne de commander un groupe GV au feu. Parachuté sur Dien Bien Phu quelques jours avant la chute du camp retranché, il se battra avec rage et détermination jusqu’au corps à corps dans les tranchées d’Eliane 2. Blessé au visage par un éclat de 57 m/m, il n’en continue pas moins de galvaniser ses hommes par sa folle audace, et sans cesser d’afficher un bel optimisme. Fait prisonnier à l’aube du 07 Mai, ces mêmes qualités lui permettront durant la captivité de soutenir le moral de camarades plus éprouvés ou défaillants. Rapatrié en Septembre 1954 avec le grade de Sergent, il obtient pour sa conduite au feu, deux citations à l’ordre de l’Armée. Il rejoint la Brigade des Parachutistes Coloniaux à Bayonne, ou il donne toute satisfaction mais aspire à revenir en compagnie de combat. Désigné pour l’AFN, il est affecté au 2éme RPC en Février 1956. En Juillet 1956 il reçoit la Médaille Militaire pour services exceptionnels de guerre en Extrême Orient. En Novembre, il saute à Port Fouad (Egypte) et récupère une mitrailleuse légère malgré le feu nourri de l’ennemi, il est cité à l’ordre de la Brigade. De retour en AFN, il participe à la bataille d’Alger, exploitant judicieusement les renseignements il découvre des caches d’armes et procède à l’arrestation de terroristes, son habileté et son courage lui valent une nouvelle citation à l’ordre de la Brigade. En Juillet 1957 il est Sous-Officier adjoint, c’est un meneur d’hommes et un excellent combattant, il est précieux pour son chef de section. En Février 1958, dans l’Algérois, au cours d’un accrochage meurtrier, il va chercher un de ses hommes grièvement blessé avec un mépris total du danger, il sera cité à l’ordre de la Division. Nommé Sergent-chef en Juillet 1958, il est alors en Kabylie. Quinze jours avant son départ, il réduit au silence une mitrailleuse ennemie et s’empare de l’armement des servants après les avoir mis hors de combat, il est cité à l’ordre du Corps d’Armée. Inscrit au tour de départ outre mer, le Sergent-chef Roger Bruni quitte son terrain de prédilection. Affecté au 7éme RPIMA à Dakar, il assurera en temps que jeune Sergent-chef les fonctions d’Adjudant de Compagnie dans un centre d’instruction. S/Officier Adjoint, titulaire de la Médaille Militaire et de 7 citations dont 2 à l’ordre de l’Armée il est proposé à titre exceptionnel pour le grade de chevalier dans l’ordre national de la Légion d’Honneur. Nommé au grade d’Adjudant le 01 octobre 1963, il rejoint le 3éme RPIMA, puis le centre de formation d’instructeurs de combat rapproché de Montauban. De retour au 3éme RPIMA, il fait valoir ses droits à la retraite et quitte l’armée le 12 février 1965. Mais il ne quitte pas le métier des armes. Fort de ce parcours et de cette expérience peu communs, il s’engage alors sous la bannière Orbs Patria Nostra, et rejoint le Colonel Denard au Congo Belge ou il appartiendra au 6éme Bataillon Commando Etranger, basé à Stanleyville. Il y sera de nouveau breveté parachutiste, et décoré de la croix de la bravoure Militaire avec Palme.. Fidèle parmi les fidèles il sera de toutes les aventures et de tous les combats. Combats qui le mèneront pendant de nombreuses années, au Congo comme Lieutenant, puis Capitaine, au Yémen, aux Comores, en passant par le raid des oies sauvages au Bénin.. En 1966, face à Sanaa, Roger Bruni qui commande une pièce aura ces mots : « Article 1 le mercenaire est un seigneur, Article 2 le mercenaire ne peut être qu’un seigneur ». Dans la revue Historia spécial 406 bis, le Colonel Denard lui consacre une dédicace personnelle : » En souvenir d’une longue route. Au compagnon toujours fidèle et inconditionnel qui m’a permis dans les moments difficiles de poursuivre avec conviction notre tache. L’histoire jugera, nous avons écrit une belle page dans la fraternité des armes, si le bout de la piste est proche, nous avons avec fierté fait un long chemin ensemble qui restera pour l’éternité. A toi avec sincérité. » . Signé; Colonel R. Denard. Remerciements à Monsieur Daniel Bruni, fils de Roger Bruni, qui nous a fourni l’essentiel des éléments et documents de la biographie de son illustre père. Témoignages et anecdotes sur ce Monsieur, ce Guerrier, sont les bienvenus. TémoignagesTémoignage de Marc ROBYN J’étais le responsable de l’armement du 1er Choc, j’ai connu Roger BRUNI dès le début en Mars 1965 à Paulis. C’était un meneur d’homme, j’ajouterais qu’il était direct dans ses décisions. Roger Bruni s’est imposé au 1 er Choc comme un grand chef.. Témoignage de Jean-Claude LAPONTERIQUE C’est en Mars 1965 que je vois pour la première fois Roger Bruni à Paulis petite ville de la province orientale de ce vaste pays qu’est le Congo. En arrivant, le commandant du 1 er Choc DENARD m’affecte à sa section ainsi que d’autres nouveaux arrivants. Les premiers contacts sont bons, c’est de bon augure. Souvent le sourire, Roger était comme un poisson dans l’eau au sein du 1 er Choc. J’ignorais à ce moment là qui il était, ce qu’il avait fait. Les jours suivants à l’entrainement physique et armement, il devenait plus rigide. Dans la première opération, celle de Wamba, j’ai été détaché de son groupe qui était une section d’appui pour aller comme tireur sur jeep, il fallait bien remplacer les morts. Ensuite, je suis revenu sous ses ordres dans la Voltige jusqu’à la fin de mon contrat. (Voir mes mémoires). J’ai pu admirer son comportement sans faille, toujours devant avec nous. C’est avec lui que j’ai appris à être en tête de colonne, ce n’est pas évident, on a l’appréhension de la mort qui nous attend au tournant de la piste. C’est avec lui que j’ai appris à mieux me servir du mortier de 60, quand la première fois il me demande d’enlever les relais sur l’obus et de le faire partir presqu’à la verticale. Il faut dire qu’en brousse, on n’a pas beaucoup de place. Les arbres étant à certains endroits, pratiquement au dessus de la piste. On avait les obus qui tombaient à quelques 100 mètres de nous. Avec lui nous avons marché pendant près d’un mois toutes les nuits des kilomètres durant sur les pistes congolaises à la recherche des otages que nous avons enfin trouvés. Je ne raconterai pas tout, cela prendrait beaucoup de place, mais nous étions à ses ordres, sans souci. Nous avons eu aussi des moments de rigolade entre nous heureusement, Roger étant un bon vivant. On savait tous qu’il avait été à Dien Bien Phu, ainsi qu’en Algérie. Mais il ne s’éternisait pas pour nous dire ce qu’il avait fait auparavant. C’était un grand bonhomme qui avait une Baraka au dessus de sa tête.. J’ai eu l’occasion de le revoir avec plaisir à Paris en 1967. J’en parle encore comme si c’était hier malgré le temps passé. Roger n’a pas laissé indifférents ceux qui l’ont connu. J’ai été fier de servir sous ses ordres durant ces cours moments de ma vie où j’ai beaucoup appris. Témoignage de Henri CLEMENT Ancien S/Lt du contingent au 9ème RCP,je suis arrivé au Congo avec Bob et ses premiers hommes le 22 février 1965 à Léopoldville pour former le 1er Choc. Ensuite, Stanleyville, début de mise en place du groupe Denard, opération par bateau sur Yangambi, Paulis, formation réelle du 1er Choc avec ses véhicules et son armement. Je suis lieutenant, responsable du peloton de jeeps de reconnaissance et des véhicules blindés. Blessé à la tête lors d’ une embuscade à la fin de l’opération de Wamba.
La bague de Monseigneur Aujourd’hui, la ville de Touba est une fourmilière qui s’active : demain le Gouverneur de la province de l’Urangu ainsi que Monseigneur Chiboko, en charge du siège épiscopal de Touba, doivent arriver à l’aéroport pour rétablir l’administration du gouvernement officiel du Bambouland et officialiser la pacification de la région.Touba est une charmante petite ville qui a été prise dans la tourmente de l’indépendance du Bambouland. Toute présence européenne et catholique y a été brutalement éliminée. La population locale, soumise à l’arbitraire des Simbas s’est trouvée sans travail et s’est réfugiée en brousse. Elle a tenté d’y survivre, comme elle le pouvait. A la place de l’administration coloniale, un pouvoir anticolonialiste s’était installé, soutenu par des cubains Castristes et des égyptiens Nassériens. L’arbitraire et la précarité ont régné en maîtres. Il y a trois semaines, une colonne de mercenaires français a repris la ville aux Simbas et trouvé par hasard, en prière dans la forêt, Monseigneur Chiboko, avec quelques religieuses. Ils venaient d’y être oubliés par le pouvoir anticolonialiste, tant son départ fût précipité. Les français ont aussitôt évacué les otages vers l’arrière, sécurisé la zone, remis un peu d’ordre, fait sortir la population de brousse, récupéré une autre quinzaine de religieuses prises en otages, remis en route eau et électricité, commencé à organiser un début d’administration. Fier de son travail, Boss ( B.Denard ), le patron des « volontaires étrangers français », vérifie que la ville est prête à recevoir les autorités Bamboulaises civiles, ainsi que Monseigneur qui tenait à exprimer toute sa gratitude pour sa libération, ainsi que celle des autres religieux. En signe de bienvenue, des palmes sont mises en place sur les bâtiments administratifs et sur ceux de la mission catholique, siège de l’évêché. Le soir, au mess de campagne, les officiers mercenaires se regroupent et organisent la réception du lendemain matin qui doit commencer par l’accueil à la plaine (comme disaient les anciens colons ) de l’avion amenant les Autorités. Avec eux il y a « Bwana mon Père », un missionnaire ex-prisonnier des Simbas, qui les accompagne depuis un bon mois, car il connaît la région et est connu dans tous les villages. Il est là en tant qu’aumônier militaire. Il est bien accepté par les volontaires parce qu’il est courageux, généreux et dévoué à quiconque a besoin d’un coup de main. Il a souffert pendant les évènements, mais il sait que la population locale a souffert encore plus. Il en ressent une forte culpabilité. Pour lui Demain est un grand jour : c’est le retour officiel à la Paix. Pour la première fois, depuis trois ans, les Bamboulais vont pouvoir faire la fête tous ensemble et sans contrainte. La fanfare de la ville qui vient juste d’être reconstituée, les enfants des écoles chrétiennes, les cadres Bamboulais ayant survécu, les mercenaires en uniforme lavé et repassé, la population locale libérée, tout le monde doit se retrouver en bon ordre, et avec enthousiasme, pour attendre l’avion. Ensuite il y aura ces grands défilés rythmés et chantants dont les africains ont le secret. Tout le monde boira de la bière. Le clou de cet accueil sera la présence d’une superbe Mercedes noire avec fauteuils en cuir rouge qui attendra Monseigneur à sa descente d’avion. Ah, cette Mercedes ! Elle en a suscité des commentaires ! Les mercenaires l’ont trouvée, en patrouillant dans les villages alentour, cachée dans une case. Devant la beauté et la taille de la limousine, ils sont restés bouche bée et ont cherché à savoir qui avait pu en être l’heureux et fortuné propriétaire. Les Bamboulais interrogés ont précisé que c’était la voiture de Monseigneur Chiboko. « Bwana mon Père »confirme. Là, les soldats de fortune ont eu un haut le cur. Ils admirent l’organisation des missions, la qualité des bâtiments et leur ordonnancement, mais qu’un évêque se pavane en pleine brousse, sur des routes en terre, en un tel carrosse, ils ont du mal à l’accepter ; eux qui roulent en jeep et bouffent de la poussière à longueur de piste. Les Mercedes, surtout une comme celle là, c’est à la rigueur pour les ministres d’Etat, mais pas pour les ministres du Culte. Certains esprits forts évoquèrent « le carrosse du Saint Sacrement » de Prosper Mérimée et proposèrent de l’offrir à la plus belle fille de la bourgade, par juste retour des choses. Il y avait là de quoi alimenter les conversations parmi la gent aventurière. Boss a fait procéder à une remise en état complète de la limousine. La mécanique est entièrement révisée. Les cuirs sont cirés, la peinture lustrée à l’huile de coude. Il a pris la décision, d’évacuer ce germe possible de grogne et de rendre le véhicule ostentatoire, à son légitime propriétaire. Il lui en fera la surprise à son arrivée. Pour le Gouverneur, afin qu’il n’y ait pas de jalousie, Boss a sélectionné un coupé Volvo blanc avec boiseries en noyer, utilisé par le colonel égyptien qui « conseillait » les Simbas. Ce colonel l’avait lui-même récupéré dans une plantation, dont le propriétaire blanc était un peu frimeur. Les mercenaires avaient trouvé la voiture dans les locaux de l’Etat Major anticolonialiste, avec les clés dessus. Boss est heureux, il va pouvoir ainsi faire des cadeaux, à l’africaine, aux nouvelles autorités légales. Les ordres ayant été donnés pour le lendemain, chacun se retira dans son cantonnement pour retrouver ses troupes. A la lumière de la lune, deux lieutenants, Roger ( Bruni ) et Henri, ayant leur section dans le même secteur, repartent à pied ensemble. Roger est un ancien d’Indochine et d’Algérie ayant passé plus de quinze ans en tenue de combat, Henri, lui, est un jeune qui, après son service militaire et les EOR, a voulu voir l’ambiance qui règne dans un pays en pleine décolonisation. Malgré la différence d’âge et d’expérience, tous deux ont eu l’occasion de se tester sous la mitraille et sont devenus bons amis. Tout en cheminant, le fusil sur l’épaule, Roger, car c’était lui l’heureux découvreur d’otages, évoque sa surprise de découvrir Monseigneur Chiboko au milieu des arbres, en train de prier, avec d’autres religieuses, sans gardiens autour. Il était très rare qu’il évoque des souvenirs. Généralement, il s’interrompait sur un éclat de rire, ce qui était agaçant pour l’auditeur. Tout à coup et tout à trac : - Dis donc, Henri, qu’est ce qu’il y a dans une bague d’évêque ? Toi qui est catho, tu dois savoir ? - ???? Excuse moi, je ne comprends pas ta question, et puis on ne dit pas bague d’évêque, mais anneau épiscopal. - Ne me fais pas un cours et réponds à ma question ! C’est sérieux ! On m’avait dit qu’il y avait dans « ton anneau épiscopal » un morceau de la vraie croix du christ et que c’était la raison pour laquelle les fidèles embrassaient la bague de l’évêque au cours d’une cérémonie. Je l’ai vu faire, quand ma mère m’a fait faire ma confirmation. - Je suis sûr qu’il n’y a pas de morceau de la croix du christ, en revanche il doit y avoir une pierre violette du genre Chryso-quelquechose. Mais pourquoi me parles- tu de cela ? Tu veux être bon chrétien avant de mourir et tu veux baiser la bague de Monseigneur, demain, histoire de gagner des indulgences, avant la prochaine embuscade ? - Non, c’est pas cela … .Voilà Je pense avoir trouvé une bague d’évêque. Je l’ai trouvée au fond d’un tiroir, à l’évêché, le lendemain de la prise de la ville. D’ailleurs tiens la voilà, je ne te raconte pas de conneries. Joignant le geste à la parole, Roger sort de sa poche quelque chose qui scintille sous la lumière de la lune. Dans l’obscurité stellaire, cela ressemble à une grosse bague comme en portent les étudiants des universités américaines. - Comment veux tu que je te dise ce que j’en pense, on n’y voit rien. Allons dans ma piaule, nous y verrons plus clair. Chemin faisant, Roger explique ses scrupules : pour lui, pas question de garder un objet de culte ou ayant un sens sacré. S’il trouve un calice ou un reliquaire ou même une aube ou une étole il rendra sa trouvaille immédiatement. En revanche cette bague, si elle n’est pas un objet sacré ou symbolique, mais seulement un bijou. Il a bien envie de la garder. Arrivés dans la villa fortifiée où est installée la section d’Henri, ils s’isolent près d’une lampe tempête et examinent le cas de conscience : Effectivement, elle ressemble à une bague d’universitaire américain, massive, lourde, toute en or, avec une pierre violette foncée. Autour de la pierre une légende : In hoc signo vinces. Henri traduit à Roger : par ce signe, tu vaincras. Il allait se lancer dans une explication de la formule qui était, là, détournée de sa signification d’origine, mais Roger le coupe dans son élan. - A priori c’est bien un anneau épiscopal. Bon alors, qu’est ce que j’en fais ? - Elle te plait, hein ? Son côté un peu « m’as tu vu » ne te fait pas peur ? Tu te sens capable de la porter au doigt, après un évêque ? - Non, pas la porter, je trouve qu’elle fait plus pédé, qu’universitaire américain… - Alors je te propose de garder la bague dans ta poche. Pendant le gueuleton de demain midi, on sera à table avec Monseigneur, on lui demandera s’il n’a pas perdu autre chose que sa Mercedes. S’il nous dit qu’il est parti si vite, quand les Simbas sont arrivés, qu’il en a oublié son anneau dans le tiroir de son secrétaire, tu pourras le sortir de ta poche, au dessert. S’il n’en parle pas, tu gardes la bague. D’autre part, pour que les choses soient claires vis à vis de tout le monde, et mettre un peu de piment pendant ce repas officiel, on met dans le coup Boss et tous les autres officiers du groupe qui seront autour de la table, y compris « Bwana mon père ». De deux chose l’une : tu passes pour un héros intègre, digne fils de l’église catholique et universelle, dans ce cas grand bien te fasse ; ou tu es un récupérateur astucieux, qui fait partager sa trouvaille à tous ses copains de fortune, et surtout leur offre un repas à « suspense » dont ils garderont un souvenir amusé. Le lendemain matin, Roger se précipite chez Boss, le met au courant de sa trouvaille, de ses scrupules et de la façon dont il espère s’en délivrer. Boss tripote sa moustache, en masquant ses lèvres, tandis que ses yeux rigolent tout seuls. - La bague, tu l’as trouvée, tu l’assumes. Puisque tu mets « Bwana mon père » dans le coup, je n’ai rien à dire. Ayant le feu vert du patron, Roger met au parfum les autres officiers et leur demande d’avoir l’ironie discrète pendant le repas. Henri le catho, lui, informe « Bwana mon père » en insistant sur le cas de conscience de Roger. L’aumônier, qui commençait à bien connaître ses paroissiens, hoche la tête avec un petit sourire : - Vous me mettez devant le fait accompli et en plus vous me demandez d’être complice ! - On ne vous demande pas d’être complice, on vous prouve notre amitié et notre confiance en vous mettant dans le coup. Disons que je vous ai dit tout cela en confession, vous êtes tenu au secret. Vous savez très bien que le vrai problème, c’est la Mercedes qui ne passe pas. C’est Roger, qui a trouvé Monseigneur et sauvé vos religieuses. Eh bien Roger, il aimerait, lui, entendre Monseigneur en confession, lui dire qu’il est parti, vite fait, quand cela chauffait et qu’il en a oublié les objets du culte et les prérogatives qui vont avec!!! Il aimerait bien, qu’enfin, on lui avoue que vous, les hommes, les prêtres, avez tous eu au mieux l’envie du martyre, au pire une intense pétoche, plutôt que l’envie de vous rebeller. Combien parmi vous ont seulement essayé de s’évader ? Vous savez bien que c’était possible. Il a fallu que ce soit des Affreux à mauvaise réputation, qui viennent vous tirer de la merde, vous, les Saints. Pourquoi étiez-vous passifs comme des moutons qui vont à l’abattoir ? Vous vous preniez pour « l’agnus dei » ? Ce ne serait pas un péché d’orgueil cela ? Un de plus, après le coup de la Mercedes ! Et la population qu’est ce que vous en faisiez dans tout cela ? Vous l’avez abandonnée à elle-même. Nos curés vendéens, eux… - Ne vous énervez pas, nous avons déjà parlé de cette histoire de fous. Je vous comprends. Je vous demande, juste, deux choses : Etes-vous sûr que la bague lui appartienne ? et ne vous moquez pas de lui, s’il répugne à évoquer l’arrivée des Simbas et ce qui s’en est suivi. Tout le monde y a perdu la raison, même vous en ce moment. Henri se calme, ils se serrent longuement la main, en guise d’absolution réciproque et filent rejoindre les autres qui se mettent en place pour l’arrivée de l’avion. Survol du Dakota qui bat des ailes, atterrissage dans un nuage de poussière de latérite puis arrondi jusqu’au comité d’accueil. La porte de l’avion s’ouvre, la fanfare entame la brabançonne. Monsieur le Gouverneur apparaît, suivi de Monseigneur. Saluts, embrassades des chefs, Monseigneur tombe dans les bras de Bwana mon père, passage en revue des troupes, les officiers n’ont d’yeux que pour l’annulaire gauche de Monseigneur. Ils n’y voient rien, ni anneau, ni bague. Bain de foule des Autorités, sourires, puis effusions, puis exubérance générale, c’est la fête africaine. On chante, on danse, on défile à la bonne franquette. Quand les choses se calment un peu, Boss conduit solennellement ses hôtes vers les voitures officielles qui attendent, portes ouvertes, avec un chauffeur mercenaire. Boss annonce avec discrétion : - Nous vous avons trouvé des voitures qui doivent correspondre à vos fonctions. Après un court instant de stupeur, les Autorités sont en liesse. Monseigneur ne cache pas le bonheur qu’il éprouve à retrouver le symbole roulant de son pouvoir passé. Monsieur le Gouverneur apprécie « hautement » l’attention portée à ses prérogatives de représentant du Gouvernement National. Bwana mon père se tient un peu à l’écart de cette nouvelle dose d’allégresse, mais se trouve obligé de rejoindre Monseigneur dans la limousine. Boss monte dans sa jeep et prend la tête d’un petit convoi qui fait le tour de la ville avec arrêt aux bâtiments stratégiques (usine de production d’eau, chambre froide, boulangerie, groupes électrogènes essentiels, etc). Tout le monde se retrouve dans le réfectoire de la mission, siège de l’évêché où sont rassemblés tous les mercenaires et les africains responsables des nouvelles tâches qui ont été attribuées. Chaque autorité compétente y rêva d’un petit discours et on passe à table. A la table des officiers, Boss préside, Monseigneur à sa droite et monsieur le Gouverneur à sa gauche. Face à lui Bwana mon Père. Tout le monde est heureux et tout le monde a faim. Les officiers ne quittent pas des yeux les mains de Monseigneur : elles sont nues, vierges de tout signe. Boss fait semblant de ne pas s’en apercevoir ; Bwana mon père regarde ailleurs. Monseigneur se charge de la conversation, s’informe de tout, remercie encore pour le travail fait par les volontaires étrangers, car il évite le terme de mercenaire. Il évoque les temps anciens et la splendeur passée d’avant les évènements. Henri chuchote à Bwana mon père qui est son voisin : « Tout n’était qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté !!! » Ce qui lui vaut un coup de pied sous la table. Roger se rappelle au souvenir de Monseigneur : c’est lui qui l’a trouvé dans la forêt. Monseigneur se confond en excuses de ne pas l’avoir reconnu. Tout le monde autour de la table reconnaît de bonne foi que dans ce genre d’évènements on a la tête ailleurs et on a tendance à oublier rapidement les détails. - A propos de détails, Monseigneur, reprend Roger, nous avons trouvé des tas de choses, en brousse et dans la Mission, que les Simbas n’ont pas eu le temps d’emporter. Dites-nous s’il vous revient en mémoire quelque chose de personnel que vous n’auriez plus ou qui vous aurait été dérobé. En disant cela, il avait mis sa main droite sous la table et tripotait, dans sa poche, la lourde bague en or qui lui chauffait la cuisse. « Bwana mon Père » regardait le fond de son assiette, Boss frisait sa moustache, les officiers contemplaient Monseigneur comme le Saint Sacrement. - Je ne vois rien de particulier. « Bwana mon père » m’a dit que vous aviez récupéré des ciboires que nos religieuses n’avaient pas eu le temps de cacher au moment des évènements. Je vous en remercie, j’espère que ces objets du culte n’ont pas été profanés. Nous ferons le nécessaire à ce sujet. - Surtout, Monseigneur, intervient Boss, si vous avez quelques soucis ou trou de mémoire de ce côté là, n’hésitez pas à nous en parler. Nous ferons le nécessaire. - Oh vous savez, vous avez déjà tellement fait en retrouvant ma Mercedes !! Un ange passe. La main droite de Roger remonte sur la table, saisit sa fourchette, pique dans l’assiette un morceau de viande et le porte à sa bouche. La messe est dite. Tous les membres du complot silencieux se regardent attristés, hochent la tête et commencent à parler entre eux d’autre chose. Ils sont frustrés. Ils auraient bien voulu que Monseigneur aille à confesse et raconte pourquoi il n’avait plus à son doigt le signe de son mariage mystique avec l’église. Six mois plus tard, Roger et Henri se retrouvent à Paris et déjeunent ensemble de bon appétit, dans un restaurant choisi. Au moment de l’addition Roger annonce : - C’est moi qui paye, j’ai vendu la bague de l’évêque. Je l’ai fourguée à un marchand près de St Sulpice qui est spécialisé dans les habits sacerdotaux et fournitures générales d’objet du culte. Je n’ai même pas discuté le prix, j’étais écoeuré. Il paraît que la pierre était vraie, je ne me rappelle plus de son nom. On ne m’a même pas demandé d’où elle venait et comment moi, simple civil, je l’avais entre les mains ! Pour une Mercedes on m’aurait demandé la carte grise ! …Maintenant, était ce la sienne… de bague …??? |