OPS Angola-Unita Mémoires de Bosco


 

« Messieurs, comme votre présence ne semble pas très souhaitée à Matala, je propose un pique-nique. Tout le monde et pour. Deux bouteilles de Bordeaux filent aux frais dans l’eau, on se rase en se baignant, coup d’oeil sous les capots, pleins refaits, nous mangeons de bon appétit.

« Tu vois Lulu, même au Club-Med, ils peuvent pas t’offrir un safari pareil.

« Et en plus tu es payé, tu devrais avoir honte ! »

Le Curé titille notre poste, mais ça ne donne rien, on est au bout du monde.

Après une petite sièste, nous repartons. A Matala, plus que quelques trainards, on fonce, j’espère trouver un endroit pour la nuit, ou des gens capables de nous indiquer ce qui se passe vraiment. De Vesdres, est un peu mortifié, que l’on ne nous ait pas attendu pour avoir le rapport de notre « mission » , Lulu, plus réaliste, lui balance;

« Tu deviens cave ou quoi ? C’était pour se tirer sans que nous les voyions, loquedu !  » Il n’est pas passé par saint- Cyr Lulu, mais il pige vite.

Hughes, rasé jusqu’à la couenne, se pointe avec un coquet foulard un pois, très R.A.F. autour du cou, devant notre étonnement, il nous rappelle que nous devons rencontrer à plus ou moins brève échéance, des Sud-Afs.

« Tu te fourvoies, mec! Tu as une chance sur cent de tomber sur un British. »

Nous quittons ce bled, frais et dispos, et totalement décontractés.

On est tombé sur un peloton de reconnaissance Sud Africain, en arrivant près d’Arthur de Paîva: on roulait entre des herbes de plus de deux mètres de haut, si Lulu, n’avait pas repéré les antennes et les fanions, on passait sans les voir. Ils sont à 10 mètres de la route et presque invisibles. Les gars sont en plein bivouac. Bassine de thé au lait sur un foyer, et ils tartinent avec entrain. Nous sommes conviés à nous joindre à eux. Ce ne sont pas des mecs compliqués. Notre apparition ne les surprend même pas. Ils sont tous très jeunes. Je demande avoir un officier. Je pars avec un sergent vers leur PC. Nous passons une rivière et gagnons des bâtiments blottis sous les arbres. Les postes radio grésillent à tout va. Un capitaine me reçoit comme le messie.

Il est, lui aussi, un peu dans le bleu. Il est heureux de nous voir, il n’arrive pas à obtenir des renseignements crédibles avec les « blacks » qui défilent depuis deux jours. Je lui fais un résumé de notre odyssée, carte à l’appui, la sienne est nettement mieux renseignée que la mienne. Je lui confie que nous sommes censés rejoindre Serpa-Pinto. Il m’y engage, car d’après lui, deux gars de chez nous y seraient déjà. Nous partons munis de rations que Lulu, a fini par leur taper.

Nous entrons dans ses repas Pinto, en fin de soirée. Grosse bourgade, très étalée, coupée en deux par un large vallon où coulent une rivière aux eaux sombres.

Peu de monde. Nous faisons une halte pour nous repérer. On fouille le versant opposé à la jumelle. Le Curé s’exclame :

« Regarde ça, il y a au moins un bataillon en face. »

En effet, ça à l’air de grouiller de mecs vêtus d’un drôle de treillis.

« Sur quoi on est tombé ? »

« On y va en souplesse et méfiants. »

Passé le grand pont qui franchit le vallon, ça grimpe. Large voie bordée d’arbres. Sur les trottoirs ces soldats noirs ont installé leur bivouac. Plus nous montons, plus il y en a. Ils portent ce treillis moucheté que nous n’avons jamais vu, et n’ont pas des têtes du pays.

« Lulu, ralentis, on va se rencarder. »

J’appelle un gars, qui nous regarde sans attention particulière.

« Hé, chef ! Tu sais où il y a des blancs par ici ? »

« En haut patron, vers les maisons blanches. » il m’indique une rue bordée de petites maisons passées à la chaux. Je lui demande qui ils sont.

« Nous sommes des Katangais, les amis de l’Unita. »

Ils sont au moins 500 mecs, un peu dépenaillés, mais bien armés et pas l’air traumatisés pour un rond. Il reprend,

« Tu es Francçais toi ? »

« Bien sûr mon pote »

« Ah, c’est bien ça » me fait-il dans un grand sourire, et il balance la nouvelle aux autres qui nous font des signes amicaux.

Deux cents mètres plus loin, nous tombons sur toute la bande. Max, Lumio, toute la bande de Cachingé Marin, mon pieds noirs « dynamitero » et bien d’autres. Carnot, notre grand chef, et à cheval sur un fût de gas-oil, à poil et se fait bronzer les « galouis ». Vision surréaliste !

Je saute de la voiture, il me accueille comme si on s’était vu hier.

« Ah, bonjour cher camarade. » je vais le flinguer, les autres m’entourent.

« Dis donc, tu nous prends pour des cons ou quoi ? Plus d’un mois sans contact, et tu trouves normal qu’on soit là ? » J’écume et monte en volume, l’assistance attend que je lui colle mon poing dans la gueule. Il glisse de son bidon et balbutie un :

« Je vais vous expliquer » pas très rassuré.

Le Curé, prend le relais des reproches. Il a fini par cacher son anatomie avec une serviette et recule vers une porte ouverte, se sentant un peu nu pour discuter avec des furieux.

Je le plante là, pour voir les copains : Carcasse, Thoman, Cardinal, et deux ou trois autres, qui eux, descendent de l’enclave du Cabinda, pour une autre mission. Ils ont perdu un homme. Il y a même Armand, qui travaille en solitaire depuis un an ou plus avec l’Unita. Il n’est pas très frais, une barbe de missionnaire et les yeux fiévreux. Les gars vont mettre à la masse pour qu’il puisse se tirer sur le Zaïre est rentré en Europe. Chamberny et Ribes sont là aussi, coupés de leur base, ils ont rejoint Silva-Porto au moment où tout le monde se tirait. Toutes les affaires civiles sont restées à la villa. Je pense à mes pompes en daim, toutes neuves et à mon costard. Pour une fois que je m’étais fendu, pour être élégant.

Lulu, file vite rejoindre la bande de voyous, Legrand et Cie. Je trouve une piaule vide avec Marin, qui me raconte ses aventures. Carnot, décide un briefing dans la soirée.

On se retrouve à suer dans une pièce exiguë à la lueur de quinquets bricolés, ça fume plus que cela éclaire. Carcasse loge sa masse près de moi et me demande « qui c’est ce clown ? »

« La dernière recrue de Bob, mi flic, mi stratège de l’école de guerre, tu vas te régaler.

L’autre charlot s’est rhabiller, ses lunettes jettent des éclairs dans la pénombre. Thomas lance : « il a des airs de Himmler », tous les gars se bidonnent. Les surnoms ne lui manqueront pas, les plus jeunes pencheront pour hiro ito à cause de son teint jaune, plus tard ce sera Dédé. Tout ça pour dire qu’il n’inspire pas le respect. Jamais il ne gagnera laura du chef.

Pour l’instant, il pérore, personne ne semble accorder le moindre intérêt à son verbe. Pour faire mieux, il n’a convoqué que les capitaines.

En bref, nous retraitons demain sur Cago-Couthino, le rallye continu, on n’a rien appris de plus. Chacun se tire vers son bivouac improvisé. Ce qui laisse rêveur dans tout cela, c’est qu’à aucun moment, le responsable de cette équipée ne s’est soucié des questions de nourriture des hommes et du reste. Dans un pays où on ne trouve rien, et où nos alliés ne nous ont jamais rien fourni. Ça a l’air très con, mais pour vivre, il faut manger.

Le capitaine Téhodore est encore sur la route, il retraite à pied avec la compagnie d’instruction. Un orage épouvantable éclate dans la nuit, on est obligée de condamner les fenêtres avec ce qu’on trouve pour ne pas être noyés, le tout dans le noir. Il fait presque froid.

Le matin reconstitution des groupes, les ordres, de qui ? Sont changés.

Nous devons partir nous mettre en bouchon sur la route de Cuchi, d’où nous venons. Je prends les mêmes plus Legrand. Carnot nous remet 100 escoudos, et pour ce, nous fait signer. Pour acheter quoi ? Je vais à la voiture prendre la mallette pleine de fric trouvée à l’hôtel, et lui renverse sur la table. « Tiens, il y en a au moins pour 10 briques, et je te fais pas signer, ce mec est vraiment un con fini.

On se barre, nous allons glander à 60 bornes, sans ordre précis, sans radio, et pourquoi ?

En arrivant, nous décidons de prendre la rivière comme point d’arrêt. Une équipe de Sud-Af, là pour miner le pont, un truc tout neuf, en ciment, de 300 mètres environ. Ils ont des problèmes de détonateurs, comme le plus gros est fait, Chamberny et le Curé vont s’en occuper. Les Sud-Af se barrent tout content, après nous avoir filé un peu de bouffe.

On garde le pont en service jusqu’au lendemain. Au cas où il y aurait des attardés, où des intrus, on installe une position à 300 mètre en arrière, avec mitrailleuse et mortiers de 60 millimètres. Interceptions trois fuyards aux allures suspectes, ils ont des uniformes dans leurs sacs, et des armes. On confisque les armes et les virons à coups de lattes.

Au matin, ont fait sauter le pont. Sacré boum ! Les Sud-Af n’avaient pas lésiné sur la dose. On mange de la poussière pendant un quart d’heure.

Tirs d’intimidation à la 30 sur des mouvements suspects de l’autre côté. On s’organise pour une nouvelle nuit, ça vire au camping, on baffre, on roupille. On se demande ce qu’on fait là !

Nuit calme, nous allons traîner dans un village de cases, les gens nous accueillent gentiment, mais n’ont rien. Ils ne sont pas très au courant de ce qui se passe.

En rentrant, une Peugeot qui nous crée des problèmes est bazookée par Lulu, pour couper court à toute réparation. C’est le moment que choisit Carnot-Himmler pour se pointer. Voyant l’engin dans le fossé en train de flamber, il saute de sa voiture et gueule :

 » Qui va là ?  » Planqué derrière sa bagnole. Une bordée d’injures et de rires le ramènent sur terre.

Un peu vexé de s’être laissé surprendre, il engueule Lulu, et menace de nous faire payer les véhicules que nous détruirons. Je l’envoie chier, est lui qui que dorénavant, il nous les fournira, cela nous vous évitera de les voler.

 » Parce que vous les volés ? » il n’en une revient pas cet abruti.

 » Qu’est ce que vous croyez, qu’on est arrivé jusqu’ici sur un nuage ? » c’est Lulu, qui réagit

Je laisse le Curé, lui rendre compte des dernières nouvelles. Il veut que nous restions ici encore quelques jours. Concert de protestations.

.

« Et la bouffe, et l’eau ? » ça, il n’y a pas pensé cette truffe ! Ou transige, on passe la nuit et on rentre. De plus il nous faut trouver de l’essence.

Le bouchon sur la route au Nord et à 20 kilomètres, s’ ils décrochent, on restera complètement isolés et sans liaisons. Il se tire n’ayant rien résolu ni ordonné.

Bruit de moteurs devant le pont coupé, de l’autre côté. Ont fait le mort. Nuit calme et humide.

Retour sur Serpa, pratiquement plus personne, les « katangais » ont disparu et seule une poignée de rôdeurs ou de pillards traînent en ville. Ils se défilent à notre approche. On patrouille sans conviction, cherchant une station d’essence ou ce qui lui ressemble. Lulu, pile devant une banque, grilles ouvertes.

 » On y va, on ne sait jamais ! »

Je sais que ça le travaille depuis un moment, le vieil instinct du pillard !

Le hall est plein de papiers dispersés, les téléphones son partis orner quelques cases. Le coffre, un monstre noir, sommeille derrière des grilles, style  » prison de shériff » du Texas.

La tentation est trop forte, ils vont chercher du matériel à la voiture et commencent à placer des charges.

 » Vous rêvez les mecs, vous ne croyez pas qu’il y a du fric là dedans. »

 » Pour une fois, ça vaut le coup d’essayer, non ! »

Lulu, elle est fébrile comme un cocker à l’ouverture. Le Curé finit son travail est gueule « tous dehors ! »

On se planque derrière un mur dans la rue. Une explosion formidable retentit, je ne sais pas ce que cela va donner sur l’ambiance locale, un champignon de fumée s’élève dans le ciel. Des débris divers volent un peu partout. On rentre dans la banque, le plafond est tombé sur le coffre, le mur du fond est tombé dans la rue adjacente et le coffre et intact. Les deux zigs tournent autour en silence.

 » Heureusement que vous vous êtes plus forts sur les ponts ! »

 » Putain de merde, c’est ce putain de plastic russe  » ils restent incrédules.

 » Allez, assez joué, il faut trouver du coco pour les tires. »

On sort de là blancs, de poussière, Lamothe et Helmut arrivent.

 » Qu’est ce que vous branlez, tout le monde est parti ! »

 » On cherche de l’essence ! »

 » Dans une banque, vous me prenez pour un con ? »

D’après eux, nous pouvons trouver de l’essence à l’aéroport, ils nous indiquent la route.

A l’aéroport c’est le chaos, les Sud-Afs ont labouré les pistes au « scraper » les installations ont pas mal souffert aussi. Ont trouvé une soute pleine d’essence, encore heureux que j’ai eu l’idée de récupérer une pompe « jappy » à la pêcherie. On fait le plein des voitures et du fût de 200 litres qui est dans à la pêcheriel. C’est un coup de pot !

On s’arrache du coin sans traîner, on est vraiment seuls, c’est une sensation étrange.

On ne sait pas si le bouchon du Nord à évacué, c’est Alain qui le tient, mais nous n’avons pas d’indicatif radio pour le toucher. Ca non plus, ce n’est pas prévu ! Quel cirque !

« Allez, on s’arrache ! » je regarde la carte, prochain bled Lunga. Adieu Serpa-Pinto, on reprend le ruban, c’est encore goudronné, les portos ont bossé plus vite que ce qu’indique le « Michelin ». Presque cent bornes à faire.

 


Pages: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16

 
©2008-2019 ORBS Patria Nostra - Tous droits réservés - Contact - Site réalisé par |iN| iNuage