Comores 78 - Hugues de Tressac


 

Stupeur des trois mécaniciens lorsqu’ils découvrent, en mer, remontant un à un de la cale, cette équipe de flibustiers aux traits marqués par le sel de l’action directe. Pour quelle étude géophysique, tant de « plongeurs »? D’autant qu’aux îles du cap Vert nous mettons le cap au sud-est, sur Bonne-
Espérance. Étrange, décidément. Et ce n’est pas le petit drapeau noir à tète de mort qu’un malin
accroche dans un hauban qui les rassure. Va-t-il remplacer un jour prochain le grand pavillon panaméen, déjà « de complaisance », qui flotte à la poupe? La chaleur monte chaque jour. Par bonheur, la tambouille bourgeoise de Noël, notre cuistot accompagne de son gros chien noir, à quelque chose de rassurant.

Nous avons aménagé une salle de sport où nous pratiquons la boxe à outrance. Lions en cage, les chiens de guerre écument. Comment pourraient-ils ne pas comprendre, les mécaniciens? La biographie de Bob Denard tisse une légende de bâbord à tribord et de la poupe à la proue. Fils de sous-off, résistant à quatorze ans, il reçoit son baptême du feu contre les Allemands. L’épopée indochinoise, quartier-maître dans la Royale, il y rencontre le Crabe-Tambour et sa trompe de chasse dont il sonnait en remontant les deltas. Puis quitte la marine, où il estime l’avenir bouché pour un homme d’origine modeste au sang bouillant. Le Maroc, employé d’une compagnie américaine, puis policier, pris dans la tourmente de l’indépendance, il participe à la tentative d’assassinat contre Mendès France. Quatorze mois de prison. La vie civile d’un vendeur d’électroménager en métropole ne l’aspirera pas longtemps. Fin du Congo belge, il s’engage aux cotés de Tshombé, au Katanga sécessionniste, où son grade antérieur d’officier marinier est confondu avec celui d’officier de marine. Sa carrière de bluffeur de classe internationale commence avec cette confusion valorisante. Son courage, son imagination, sa superbe, son humour vont lui servir de grade. Ainsi, il n’a jamais sauté mais n’hésite pas à arborer des insignes parachutistes : « C’est l’esprit para qui compte, les gars. » A la Bigeard.

A présent, il s’efforce de fondre en une équipe les fortes individualités disparates du bord. Ils sont tous là derrière leur Vieux, les affreux, nouveaux reîtres, la fine fleur du mercenariat francophone. Il y a Bracco, le pilote du Katanga à la voix d’airain, beau comme une diva, auréolé de sa cour: le clan des Belges. Carcasse, la gueule fracturée cubiste, cœur et casque d’or en cavale permanente depuis l’OAS, seigneur-truand, c’est lui qui nous initie à la boxe. Max, souche irlandaise, ex-british officer, joueur illuminé, poker, 421, blackjack… Bosco, le marin barbu qui monte des entreprises de pêche à la crevette dans tous les ports du monde. Emmanuel, le bizuth de la troupe, fils de famille belge et candide aux moustaches nietzschéennes. Butéri, coq corse, efflanqué comme un poulet kabyle (son surnom) mais le torse bombé, la fierté d’Artaban, la bravoure de Buonaparte au pont d’Arcole. Gérard, jeune premier las de ses expériences de Sup de Co, officier de réserve comme beaucoup. La classe des étudiants en droit d’Assas, qui ont franchi le point de non-retour au Liban. Deng, qui plus tard redonnera un second souffle au peuple karen assiégé par la junte birmane. Michel, le nageur de combat démineur, la corpulence des plongeurs en eau froide, morse sur un ring de catch. Jean-Louis, instructeur para de réserve, accessoirement médecin. Tous des professionnels du feu qui goûtent le risque comme un jeu.

Pas de grade, aux mercenaires rien n’est acquis, il n’y a que des compétences. Jeunes ou anciens,
enfants de la misère ou de trop d’opulence, fleurs de lis ou braqueurs tatoués par la captivité, Belges du Congo, Français du Biafra, lansquenets internationaux de l’Ango1a et du Bénin, les « Oies sauvages » sont soudées par une même marginalité aventureuse, la répulsion instinctive du consensus mou, la fascination du baroud et l’attirance pour des causes nobles. Trop souvent perdues d’avance, d’ailleurs, leur romantisme guerrier se nourrissant volontiers du mythe de la belle déroute héroïque, leurs barouds sont fréquemment d’honneur.

Quant à moi, radio, dans le secret des dieux, j’ai une liaison quotidienne avec Genève et mon correspondant parisien, histoire de s’assurer que personne n’a l’air de nous attendre sur place… Le reste du temps, j’analyse les cartes météo, les nouvelles diffusées sur les grandes radios nationales (BBC, RFI…), et baigne heureux dans l’atmosphère de la passerelle.

On étouffe à bord. Sobre passage de la ligne, Denard rationne l’alcool. Dans la nuit du 3 mai nous
passons le cap de Bonne-Espérance très au large. Les albatros, cormorans, goélands, frégates, sternes pullulent dans les Quarantièmes rugissants. Je n ai plus peur des oiseaux. Où va-t-on? Denard ne dit rien, tend ses hommes à bloc. Nous nous engageons dans le canal du Mozambique.

« J » moins trois. Réunion. Le Vieux lâche le morceau: nous allons aux Comores, où il a un compte à régler. Renverser un tyran halluciné : Ali Soilih. Du coup il doit aussi abattre ses cartes devant les mécanos civils, passablement désorientés dans leurs notions géographiques depuis le cap Vert : « Exit la géophysique, cap sur les Comores. Un coup d’État! »

La surprise est pour nous : ils sont enthousiastes. Ils nous ont bien eus, le plus intrépide voudra même débarquer avec nous. Hors de question, c’est un travail de professionnels. Le même courageux laissera tout tomber pour nous rejoindre plus tard à la garde présidentielle.

« Il y a trois ans, j’ai assis moi-même le pouvoir de cet Ali Soilih. Il se présentait alors comme l’homme de la France! Il avait évincé Abdallah, qui venait de proclamer l’indépendance unilatérale. A sept, nous avons pris l’ile d’Anjouan. Certains d’entre vous en étaient! »
Les sept mercenaires se regardent, l’esprit de l’Aventure descend sur leur tête, ouverture de la
Super production Denard.

« Nous avons joué le mauvais cheval ! Soilih nous a trompés. Il a sombré dans un délire utopique, prisonnier d’une idéologie perverse, il a tout nationalisé : clou de girofle, vanille, coprah, taxi-brousse, le moindre lopin de terre… Et après, il a dissous l’Administration! Pour la remplacer par une milice d’adolescents, ses “ commandos Moissi « , “ les seuls purs… ”, qui terrorisent la population. Il vit enfermé, invisible, abruti de drogue, avec ses concubines, tandis que le peuple crève de faim. Et la mentalité des Comoriens, doux comme des agneaux, rend un coup d’État interne impossible. Personne d’autre ne fera le boulot que nous… »

On sort les flingues et équipements, distribution du paquetage. Dans la salle de boxe, briefing du
patron qui nous répartit en trois commandos. Bien entendu, comme radio, je fais partie du sien. Il apparait que les Comores ont vécu un résumé caricatural, amplifié par l’exiguïté insulaire, de la classique spirale d’échecs marxiste. Modernisation forcée, entraînant un déséquilibre planifié, avec pour résultat la faillite économique, d’où rejet de la population, d’où durcissement répressif du pouvoir, de nouvelles interdictions, amenant un désastre économique plus profond, la famine, le désespoir, et ainsi de suite. « Pour satisfaire ses vues de 1’esprit, Soilih est prêt à tout écraser sur son passage…»
Attribution des armes, je prends un Breda 12 mm à cinq coups. Dans le magasin, nous intercalons
Brenneke et chevrotine. Pétarades d’essai depuis le pont. Réunions régulières des différents groupes afin de définir objectifs et missions de chacun.

« J » moins deux.

Première réunion en treillis noir, avec armes et bagages. Solennel et inspiré, le Vieux sait s’y prendre pour galvaniser ses troupes de fortune.

« Messieurs, ce coup-là il ne sera pas question de rembarquer, nous sommes là pour réussir, nous n’avons pas le choix. Nous sommes armés de pétoires pourries mais la surprise sera totale, mes informations le confirment . Rappelez-vous que nous représentons le dernier espoir des Comoriens opprimés par un despote sanglant. Le pays est exsangue, tout est à reconstruire, tout, la tache est immense. Cette fois j’entends la mener à son terme, rester, bâtir. J’ai besoin du meilleur de chacun d’entre vous… »

La chair de poule. J’en suis impressionné au point d’oublier ma vacation radio, l’assurance qu’une embuscade ne nous attend pas sur la plage. Nous devions l’obtenir de Paris deux jours avant le débarquement. Et le lendemain, catastrophe, les conditions météo entre l’océan Indien et Paris ne permettent pas d’établir le contact.

Le Vieux se montre indulgent.

« De toute façon on est seul, ça ne change pas grand-chose, débrouille-toi seulement pour que, durant l’opération, les liaisons fonctionnent entre nous. »

Mer forte.

Dernière journée, vingt-huit jours de navigation hors du monde depuis Las Palmas. Nous calfeutrons toutes les ouvertures du navire afin que cette nuit il soit invisible de la cote. Sieste l’après-midi.

Ambiance sereine. Demain nous pouvons tous être pendus à des crocs de boucher. Le Vieux renonce à contacter comme convenu un correspondant à Moroni – celui-ci devait donner un ultime feu vert et nous guider par signaux lumineux depuis la plage.

« On ne peut pas se permettre d’être doublés. Ainsi personne ne saura que cette nuit est le grand soir. »

A 20 heures, rassemblement des effectifs à la salle de sport. L’Antinéa flotte, moteur au ralenti, au large de Grande Comore. La mer est encore agitée.

Une heure et demie, samedi 13 mai 1978, nuit sans lune, nous sommes à deux milles de la cote, positionnés avec précision grâce au Satnav et aux radars. Par prudence, deux mercenaires resteront à bord avec Faquet et les mécaniciens. Nous embarquons laborieusement dans les Zodiac, déchaînés sur les vagues comme des chevaux emballés.

« En avant les gars! » crie Butéri, le susceptible de l’île de Beauté. Il se précipite aux grappins, enthousiaste, et chute dans l’eau noire avec un plouf magistral. Nous avons peine à retenir nos fous rires nerveux. Le coté à la fois dérisoire et grandiose de cette aventure de pirates à l’abordage nous apparaît dans toute sa splendeur.

Jean-Luc, Donatien et Jean-Baptiste sont avec moi et le Vieux dans le Zodiac de tête, en bonnet de laine, le visage maquillé au cirage noir. Le patron, cinquantenaire corpulent à la jambe raide, on dirait Burt Lancaster, Ali Baba et ses quarante voleurs à l’assaut de la république bananière. Les deux autres canons pneumatiques nous collent en file indienne. Seuls quelques vagues scintillements à l’horizon signalent Grande Comore. Denard se trompe de crique et manque jeter ses frères de la cote sur les rochers. A la dernière seconde, alerté par le bruit fracassé du ressac, il vire en catastrophe sur la barre, à deux doigts de nous retourner. Première radio hors service. En longeant la cote, on trouve enfin la plage d’Itsandra.

C’est très noir. On relève les gros moteurs quatre vingt-dix chevaux et on beache. Immédiatement tout le monde gicle et va se poster à plat ventre en bordure de la route qui longe la plage, tandis qu’avec Denard nous amarrons les trois Zodiac. Ouf, personne n’a l’air de nous attendre ici, nul ne doute plus du Vieux qui a vu juste. Première urgence : couper les fils téléphoniques. Trois types restent à la plage, ils contrôlent la route qui relie Moroni, au sud, à la présidence et aux objectifs militaires, au nord. Ils arrêteront les véhicules et les récupéreront.

Les trois commandos se dirigent vers le nord.

Le premier, une vingtaine de gus commandés par Bracco, a pour cible le camp militaire, A quatre kilomètres. Ils partent en courant. Nous arrivons devant la gendarmerie, sur le chemin de la présidence. Nous ne pouvons éviter la sentinelle qui nous repère, il s’ensuit le premier échange de coups de feu, rapide. La sentinelle s’enfuit à toutes jambes dans la nuit tropicale parfumée de clous de girofle.

Le second groupe, celui de Noël, investit la gendarmerie tandis que nous filons sur la présidence. Je colle aux fesses de Denard dont j’assure aussi la couverture. Nous arrivons sur la première sentinelle, dans sa guérite. Silence. La sentinelle dort, j’entends son léger ronflement, deux mercenaires prévus pour cette manœuvre s’avancent avec une corde, des baillons. En arrêt, tous les autres les regardent, fascinés. Soudain, pour son malheur, la sentinelle se réveille, pointe son fusil mais n’a pas le temps de tirer, Mélis l’a estoqué de plusieurs coups de couteau. Pas si facile… l’homme braille, gémit, sans vouloir expirer. Enfin c’est fini.

Là-dessus, le bruit caractéristique d’une Renault 4 qui descend la route depuis la présidence. Ali Soilih qui détalerait?

« Arrêtez la bagnole! » ordonne Denard, Ça va vite. En trois secondes, Ahmada, le chef de la police, tortionnaire qui ne l’a pas volé, et deux flics de premier rang sont troués comme des passoires. La 4L rendue folle vient s’écraser sur la guérite et dans un fracas épouvantable. Désormais, aucun doute, on est repérés à la présidence. Celle-ci brille plus haut dans la nuit, parallélépipède rectangulaire années soixante en verre et béton, à trois cents mètres. Plus de précautions à prendre, on fonce.

Nous dégommons les réverbères de la route en un éclair de fusil à pompe. Pendant que Denard, Jean-Baptiste et moi faisons prisonniers les gardes des sinistres locaux d’Ahmada, qui lèvent les bras sans insister, les autres sont aux prises avec les sentinelles de la présidence. Des coups de feu fusent dans la nuit. J’attache nos matons, dociles, avec les menottes dont nous nous étions munis.

Enfin nous disposons d’armes dignes de ce nom: AK 47 et MAT 50. Les derniers gardes se sont sauvés, éperdus, dans le noir impénétrable, ou sont braqués tremblants, face contre terre. Tout ceci n’a duré, qu’un instant. Gérard équipé pour la grande chasse, défouraille sur la serrure de la lourde porte marquetée de la présidence, qui s’ouvre devant le tabernacle du pouvoir…Accompagné de Jean-Luc et Marquès, il gravit un étage, s’engouffre jusqu’au saint des saints : la chambre du président.

Victoire ! Ali Soilih est là. Il faisait la nouba avec deux amazones aux uniformes défaits, revolver au coté, quand il a été alerté par les détonations. Il semblerait que les dictateurs musulmans aiment à s’entourer de femmes gardes du corps, un rêve oriental. Denard et moi déboulons à notre tour dans la chambre présidentielle, Ali est gris. Fait roi par Denard, il l’a trahi et voici l’heure des comptes.

 


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