Comores 78 - Hugues de Tressac


 

Erreur. Il va devenir trop voyant pour l’opinion internationale, sa démesure n’est pas de notre époque confortable, lui-même n’est pas un personnage de ce siècle, il lui faut cacher sa flamboyance dans l’ombre, comme il l’a toujours fait. Mais ici il croyait faire une fin, trouver une retraite à sa dimension.

Abdallah, désireux de renouer les relations coupées par Soilih, va devoir exiger son départ. En attendant, Bob se convertit à l’Islam et épouse une Comorienne ainsi qu’il l’avait annoncé dans son discours exalté de la première heure. Amina, éclatante jeunesse, va lui donner deux enfants magnifiques. Il sera officiellement parti avant que ne naisse le premier mais reviendra, à titre privé, s’occuper de sa progéniture et veiller aux destinées des îles. Il montera une ferme modèle, utilisera toutes ses relations pour construire, mettre en valeur, développer ce pays de façon rationnelle, faire œuvre de pionnier, bouter la corruption. Les clichés internationaux et les magouilles locales s’acharneront à contrarier ces généreuses entreprises.

Quant à moi, son humble serviteur, je courrai la brousse pour rétablir des communications civiles ou militaires, recruterai du personnel pour la radio, le téléphone, le formerai. Pour l’instant, pragmatique, Denard s’emploie à parer au plus presse : nourrir la population. Grace à son vieil ami du Katanga Flying Jack, il obtient des Rhodésiens une livraison régulière de viande à des prix imbattables, par un DC8 d’Air Gabon Cargo qui atterrit invariablement sans permis de vol après avoir survolé le Mozambique hostile à haute altitude.

Dans les soutes suivent les services secrets sud-af qui rétablissent des contacts avec le Vieux. L’Afrique du Sud, qui ne sait où dépenser son argent, est intéressée par une reconnaissance politique de la part des Comores et par une discrète station d’écoute radio du canal du Mozambique, hautement stratégique, et des pays limitrophes, tous marxistes. Nous avons reconstitué une mini-armée comorienne, environ trois cents soldats disciplinés qu’il n’est pas question de laisser sans solde, il faut trouver des solutions…

Bob Denard le Bordelais refuse d’articuler un mot d’anglais, je sers de coordinateur radio, contrôleur aérien, chef d’escale pour le DC8 fantôme et interprète pour les négociations.

Un mois après le renversement de Soilih, Jean-Luc et Donatien décident de partir, « trop de compromissions, la politique à la noix de coco, très peu pour nous ».

En juin, Denard parle enfin de nos salaires… Sur l’Antinéa, il nous donnait nos quatre mille francs mensuels, sur sa cassette personnelle, en francs français, « de la main à la main ». Depuis le débarquement, rien. Bob est un chef d’entreprise un peu surmené ces temps-ci. Fin juillet, nous touchons enfin un salaire régulier, à peine plus important, en francs CFA, verse sur la banque des Comores.

Juillet, Khartoum.

Au cours d’une réunion de l’OUA, certains membres prennent violemment à partie le représentant des Comores qui préfère se retirer. Le nouveau gouvernement issu des mercenaires leur apparaît illégitime, un vrai scandale, ils préféraient Soilih. Le droit d’ingérence n’est pas à la mode, et surtout ils craignent pour leur pouvoir despotique, démontré vulnérable par notre opération. Des pressions sont exercées sur Abdallah et par contrecoup sur la France, unique garante de l’économie comorienne. Abdallah ne peut survivre sans reconnaissance internationale et cherche à se débarrasser d’un Denard devenu gênant.

De surcroit, sa haute stature qui soulève les foules fait de l’ombre au petit président. Benoît, le gouvernement français, qui n’avait même plus d’ambassadeur avant notre intervention, saute sur l’occasion et lui propose ses conseillers militaires pour nous remplacer… Après des tractations pénibles et un dédommagement Bob se résout à partir avec ses hommes les plus fiers-à-bras. Seuls restent quelques spécialistes dont je fais partie. Ils vont créer la GP, garde présidentielle, financée par l’Afrique du Sud en échange de sa station d’écoute radio tandis que des militaires français s’occuperont d’encadrer l’armée comorienne.

Décidément, aucun pays n’est assez grand pour Denard, le cadre des nations parait trop étriqué pour son envergure, il fera frapper un insigne numéroté, portant une fière devise pour les hommes de « sa » GP : Orbs patria nostra, « Le monde est notre patrie »

Au cours d’une ultime prise d’armes vibrante dans le stade de Moroni, les larmes aux yeux, il passe en revue ses hommes en treillis noir, les anciens du coup et les recrues locales de la GP. Dernier bain de foule, les Comores entières, Abdallah en tête, réservent un triomphe éperdu de reconnaissance à leur roi appelé « le président numéro un » et « colonel papa ». Cette semaine-là, le Vieux fait la première de couverture des grands hebdos du monde entier: Serait-il le plus grand aventurier des temps modernes? L’homme qui voulut être roi, et le fut. Quoi qu’il en soit, il est nommé Héros national comorien. Quelques jours plus tard, il partira dans le DC8 furtif d’Air Gabon Cargo.

Désormais, je touche huit mille francs français, payés en francs belges sur un compte au Luxembourg. La GP s’installe dans le camp de Kandani.

Pendant ce temps, la Rhodésie devient le Zimbabwe. Les événements se déroulent comme prévu, non content d’être marxiste, le gouvernement de Mugabe, un Shona, fait tirer son armée sur la foule des Matabélés révoltés, l’ennemi ethnique. François Rameau, soldat perdu par excès de légitimisme, ne peut continuer à cautionner ce régime qui voudrait l’employer pour son génocide. Sur mes recommandations, il nous rejoint à la GP. Le centurion pur et dur devient mercenaire aux Comores afin de garder les mains propres.

Le matin a 6 heures, course à pied en tête de nos soldats avant une séance de sport, mais l’essentiel de mon activité se déroule à l’état-major. La routine commence à suinter, en dépit des risques d’invasion tanzano-cubo-malgache qui n’ont jamais cessé.

« C’est le Désert des tartares version tropicale », ironise François. Le soir, les officiers de la GP dînent aux chandelles de quelques langoustes, sous la lune arabe, l’ambiance est plaisante mais l’ennui s’installe. D’Aristote au cours de navigation des Glénans, de Jean-Sébastien à Mick Jagger, hommage soit rendu à tout ceux qui m’ont permis de tenir. Plages de sable blond, planche à voile dans les alizés, exploration sous-marine des fonds coralliens, le grand bleu du coelacanthe, crapahut sur les flancs du volcan Karthala, moto sans casque (avec Ray-Ban), pêche au gros (sur la vedette du président), de temps en temps une belle insulaire, rien de régulier.

Seul incident dramatique au cours de ces années: un Bréguet Atlantic de l’aéronavale se crashe au décollage de Moroni. Dix-huit morts. Parmi lesquels je crains que ne figure Bernard Tissot, mon ami a présent commissaire de la marine a Djibouti, avec femme et enfants. Il m’avait écrit passer avec cet avion. Pour finir, je respire, il n’est pas mêlé à l’éparpillement d’infinitésimaux débris humains que nous collectons dans des sacs en plastique.

Instructions, manœuvres, sécurité rapprochée du président, cryptages-décryptages… Je ne reste que pour économiser de l’argent en vue d’acquérir un voilier, mon rêve, je ne l’ai jamais cache au Vieux.

Lors d’un séjour en France, pour le mariage d’une sœur, je suis terrasse par une amibiase hépatique qui n’a pu être contractée que trois ans auparavant en Rhodésie. Je soupçonne cette eau que nous buvions de concert, mon destrier et moi. Forte fièvre et état comateux persistant. Huit mois de convalescence en France, hôpital et frais payés par le Vieux. A cette occasion, je fais connaissance avec son « antenne parisienne », un rez-de-chaussée du 16 ème où Carel officie. Par cet appartement passent toutes les commandes de fournitures de la GP, uniformes ou cassettes vidéo pour les longuettes soirées sous les palmiers.

Là, dans cet extraordinaire local d’une agence de coups d’État clés en main, les Denard boys tirent à une centaine d’exemplaires une synthèse de la presse mondiale et des informations glanées de droite et de gauche. Elle sera distribuée sous forme de «lettre confidentielle» aux alliés de l’Afrique libérale : Houphouet-Boigny, Bongo, Hassan II et Jonas Savimbi (l’Angolais de l’UNITA) en tête, et les services sud-af, des grands reporters, hommes politiques français… Là, les lieutenants de Denard conspirent, cherchent l’événement africain susceptible de déclencher une nouvelle opération, le commanditaire audacieux qui va engager la petite armée potentielle qui piaffe d’impatience dans « le bar des conjurés », un zinc gavroche non loin de la tour Saint-Jacques.

Retour sur Moroni. La routine reprend, lassante de cocotiers, de planches à voile et de saluts au drapeau. Sous le soleil exactement, dans un lieu idyllique, archétype du paradis sur catalogue, accueilli en libérateur, ruisselant de gloire, des jolies filles ne demandent qu’a me plaire; en leur escorte je danse de désopilants quadrilles d’Ancien Régime, pieusement conserves à « La Rose noire », la boite locale.

Mon travail, indépendant, aisé, sans surmenage aucun, me procure tout ce qu’un homme peut désirer de considération et revenus. J’ai la jouissance d’une belle villa, d’une moto BMW 600, gracieusement abandonnée par les gendarmes français lors de leur fuite de 1975, il me suffit d’en exprimer le désir pour disposer d’une Méhari neuve, au loin le volcan vaporeux, comme un Fuji-Yama noir et vert, accroche son éternel merveilleux nuage, et pourtant l’ennui est à périr dans ma prison dorée. L’indolence, quand ce n’est pas la torpeur, est fille des îles, la mentalité occidentale ne sait pas se contenter de jouir de la vie. Par bonheur, relâchent au petit port fleuri de Moroni (sa mosquée blanche dans les palmiers verts, ses boutres d’un autre àge…), d’intrépides navigateurs sur leur voilier. Ils trouvent en ma case un hôte attentif.

Tout compte fait, je prévois de quitter l’archipel aux parfums début 1982, date à laquelle mon voilier personnel aura une taille suffisante, dans trois longs mois. Denard est prévenu de ma décision, mais, lors d’un de ses passages à Moroni, il me prend a part.

« Allez! Hugues, j’ai encore besoin de toi. »

L’accent est inimitable.
« Ah bon ?

— Ce coup-ci, ça vaut la peine. Tu es jeune, un voilier c’est bon pour les vieux crabes comme moi, tu veux de l’action? tu vas en avoir.

– … ?

– Si tu acceptes, tu quitteras ton boulot de Moroni clans trois jours seulement. »

Quel grand professionnel de la manipulation des jeunes gens.

Alors, en quelques phrases saisissantes, le Vieux m’expose cette nouvelle mission, l’essence de l’Aventure au parfum amer et puissant. On ne vit qu’une fois. Comment lui résister? Nous prenons rendez-vous à Paris la semaine suivante. En grand secret de mes camarades qui me croient partir en permission, fais des adieux définitifs aux Comores, trois ans et demi après le coup historique.

 


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