OPS Atlantide Comores 1978


 

64 – Abdallah garde le pouvoir

Tout en attendant la réponse du général Van der Westuizen, je me déplace sans cesse entre Pretoria, Genève et Moroni, où se préparent les élections présidentielle. Paris, qui n’apprécie guère la position de force que l’Afrique du Sud est en train de prendre dans l’océan Indien, attend cette échéance avec impatience. Comme aucune imitative concernant Mayotte ne vient de l’Elysée ou de Matignon, le président Abdallah, s’en tenant à ses entretiens avec François Mitterrand, se montre sourd aux conseils du ministère de la Coopération. Au fil des attaques sournoises et des accusations à peine déguisées concernant mes méthodes de maintien de l’ordre avec la GP, je comprends que Paris verrait d’un très bon oeil sa dissolution ou, au moins, sa refonte dans les forces armées comoriennes, ou elle tomberait sous la coupe des officiers coopérants.

L’opposition comorienne continue à s’agiter, mais elle ne possède plus de véritable chef à Moroni puisque Mouzouar Abdallah, le seul capable de supplanter mon protégé, s’est mis hors jeu en choisissant l’exil. Le président sortant, candidat unique, est donc réélu pour six ans le 30 septembre 1984 à l’écrasante majorité de 99 % des suffrages exprimés.

Une fois le président conforté dans son pouvoir, je m’aperçois avec satisfaction que j’ai eu mille fois raison d’adresser une supplique au général Van der Westuizen. Les Sud-Africains augmentent en effet de manière considérable le budget de la GP. Des lors, je peux préparer dans la sérénité la visite discrète que le ministre des Affaires étrangères Pik Botha a décidé de rendre aux Comores.

Le 20 décembre 1984, le ministre sud-africain débarque d’un Mystère 20, en compagnie du général Van der Westuizen. Les deux hommes me questionnent sur l’écrasante majorité grâce à laquelle le président Abdallah a conservé le pouvoir. Ils redoutent que, fort d’un pareil résultat, il ne s’engage dans une politique dictatoriale qui irait à l’encontre de leurs espérances. Ils craignent surtout qu’Abdallah ne revienne sur ses engagements de dévoiler au grand jour ses relations avec l’Afrique du Sud.

Prise en charge par la garde présidentielle, la visite des Sud-Africains se passe sans encombre. Durant ces deux jours, Abdallah se tire à merveille des entretiens qui portent sur les relations avec Pretoria. Si Pik Botta et Van der Westuizen semblent convaincus par son numéro de haute voltige, je connais maintenant trop bien sa rouerie pour tomber dans ses pièges. Mais comme ce n’est pas dans mon intérêt, no dans celui de la GP, de mettre mes hôtes en garde, je me tais et rentre avec eux à Pretoria.

Enivré par son succès et les promesses d’aide accrue que lui ont faites ses visiteurs, Abdallah décide d’augmenter encore son pouvoir en modifiant la constitution. Le 31 décembre 1984, les députés à son entière dévotion votent la réforme qui prévoit que désormais il n’y aura plus de premier ministre, et que le président de l’Assemblée fédérale n’assurera plus l’intérim de la présidence de la République. Si Ali M’Roudjae, le ministre des Affaires étrangères, accepte d’être déchu de ses prérogatives de chef de gouvernement, Mohammed Taki, le président de l’Assemblée fédérale, n’admet pas ce changement. Choisissant l’exil, il rejoint à Paris le prince Saïd Kemal et Mouzouar Abdallah.

Bien que l’Assemblée fédérale, après avoir délibéré, ait adopté, le 31 janvier 1985 une loi qui fait de la GP une composante de l’Armée comorienne et ses volontaires étrangers, des soldats comoriens, les rapports confidentiels que m’adresse le commandant Charles me font craindre une dérive du pouvoir.

Le jeu du grand commerce pèse de plus en plus sur les Comores. Des négociants habiles retiennent à sa source de riz pakistanais afin d’entretenir une pénurie artificielle qui fait flamber les cours. En revanche, le prix des produits destinés à l’exportation, comme l’essence d’ylang- ylang et la vanille, baisse, afin de permettre à quelques grands initiés de réaliser de juteuses transactions.

Sans l’injection permanente de fonds venus de Paris et, à un degré bien moindres, de Pretoria, l’économie des Comores s’effondrerait en quelques heures, à l’instar de la Banque internationale des Comores ou de la Société d’électricité et d’eau, I’EEDEC, qui doit près de trois cents millions de francs CFA au Trésor en grand péril de faillite, tout va à vau-l’eau à Moroni, et plus encore à Anjouan et à Mohéli.

Même s’il est conscient que la situation se détériore, le président Abdallah plus fataliste que jamais, n’écoute pas mes conseils de prudence. André Cau et Patrick Ollivier surveillent de plus en plus les exiles parisiens. Les parisiens Mouzouar Abdallah se rend fréquemment à l’Elysée. Alors que j’ai la conviction que le danger viendra de paris, c’est à Moroni qu’il se précise, lorsque, dans la nuit du 8 mars 1985, des troubles éclatent au coeur même de la garde présidentielle.

A 19h30, une douzaine de volontaires comoriens en armes se regroupent au camp de Kandani. Leurs meneurs proposent d’attaquer le mess des officiers afin d’assassiner les quatre ou cinq Européens qui y dînent avec le commandant Charles. Le ton monte. Les mutins s’excitent et vont passer à l’action lorsque l’un d’eux, Mmadi Youssouf, prend soudain peur et quitte le camp en dérobant la voiture personnelle du lieutenant Suresnes. Craignant d’être trahis, les conjurés palabrent encore quelque temps puis décident de remettre l’attaque.

Aucun Européen n’a assisté à cette tentative de rébellion. L’incident aurait pu empester là si, à dessein sans doute, la rumeur ne s’en était pas répandue en ville.

Au matin du 9 mars, un garde comorien vend la mèche à son chef de section.

– Mon lieutenant, avoue-t-il, il s’est passé des choses bizarres hier soir à Kandani. J’ai vu un homme se promener armé d’un lance-roquettes.

Le lieutenant exige le nom du suspect. Immédiatement arrêté, celui-ci raconte toute l’affaire. Après quelques autres arrestations et interrogatoires, Charles s’aperçoit que les hommes impliqués dans la rébellion avortée étaient en contact avec des membres éminents de l’opposition. Un mandat d’amener est lancé contre Moustapha Saïd Cheik, qui serait le principal conjuré. Des gendarmes l’appréhendent. Mes hommes découvrent parmi les documents saisis à son domicile la preuve que la sédition est organisée par des agitateurs du Front démocratique et du Mouvement communiste marxiste-léniniste.

Coïncidence ou stratégie bien affirmée, la tentative de rébellion s’est mise en branle au moment où 1e président Abdallah se trouvait à Paris. Après avoir assuré la protection de Mohammed Bazi, le président par intérim désigné par Abdallah, le commandant Charles décide de mettre sur pied un tribunal militaire d’exception afin de juger les coupables.

Je recommande à mon chef de la garde d’être d’une extrême prudence. Une rapide enquête m’a révélé que, malgré l’apparente pagaille qui a régné parmi les mutins, c’est bien a un véritable complot que cette affaire s’apparente et non pas, ainsi que les coupables déjà arrêtés l’affirment, a une banale mutinerie.

Mon Deuxième Bureau remonte vite au sergent Anouar Aladine qui a pris le maquis après avoir dérobé une Kalachnikov ainsi que de l’argent et un appareil photo dans les chambres des Européens de Kandani.

Ce sous-officier, excellent soldat au demeurant a servi de lien entre le Front démocratique et les conjurés. En dénouant l’écheveau du complot, Charles s’aperçoit que des groupes étaient prêts à l’action aussi bien sur Anjouan qu’a Mohéli.

Les comploteurs n’avouent pas tous les mêmes motivations. Les uns proclament qu’ils voulaient mettre un terme à la mission des mercenaires. D’autres déclarent avec candeur qu’ils voulaient seulement obliger le président Abdallah à précipiter le départ des Européens. D’autres encore, et je les crois plus volontiers, reconnaissent que la machination visait à renverser Abdallah.

De chef désigné, Moustapha Saïd Cheik devient un pâle comparse au fil de l’enquête rondement mené par Charles. Les véritables instigateurs sont à Paris.

Revenu à Moroni, je tente de calmer les esprits. Charles est choqué par le drame évité de si peu. Il aimerait que je le laisse décider lui-même du sort des comploteurs. Ses officiers me paraissent animés de la même volonté. Si je les comprends, je leur conseille cependant de s’en tenir à la justice officielle, pour ne pas donner des armes nouvelles à tous ceux qui guettent le moindre excès de la GP pour ameuter l’opinion internationale.

Tente-trois mutins sont en prison au camp de Kandani. Afin de tuer dans l’oeuf toute nouvelle tentative de sédition, je décide de transformer un peu la GP. Je choisis quatre sous-officiers comoriens parmi ceux qui me sont fidèles depuis le débarquement du 13 mai 1978, et les nomme sous-lieutenants. Cette promotion de Comoriens répond en outre à une requête de l’amiral Putters qui a remplacé le général Van der Westuizen à la tête des services secrets sud-africains.

L’alerte ayant tout de même été chaude, je crée une cellule de sécurité militaire, que je charge d’entretenir un dialogue permanent avec les volontaires comoriens. J’ordonne ensuite au capitaine Marques de revoir la fréquence des permissions et des périodes d’alerte afin que nul ne soit lésé. Enfin, bien décidé à ne plus laisser la bride sur le cou de mes hommes, je fais augmenter le rythme de leurs missions de sûreté aux aéroports.

J’en suis là de la réorganisation de la GP lorsqu’arrive la célébration de l’indépendance du 6 juillet 1975. La garde et le peloton d’élèves sous-officiers font excellente figure au cours du défilé présidé par Abdallah. Je peste contre la dépense inconsidérée de carburant que cette longue parade m’impose puisque le président, soucieux d’étaler le bras armé de son pouvoir devant la population a tenu à ce que j’y engage tous mes véhicules.

Après la tentative de rébellion, la position du commandant Charles à la été de la garde est contestée. Certains notables de Moroni n’hésitent pas à l’appeler  » Monsieur le gouverneur générale ». Même si le président Abdallah sans doute impressionné par sa fermeté aux lendemains de la révolte avortée ne jure plus que par lui, Charles décide d’abandonner le commandement de la GP. Lorsqu’il m’annonce sa décision, Je confie son poste au capitaine Marques qui est, depuis longtemps, la véritable cheville ouvrière de la Garde ; il a déjà en charge tout ce qui concerne la formation, les opérations et l’instruction générale.

À l’automne 1985, sous la surveillance de mes avocats français et d’un conseiller de l’ambassade de France, s’ouvre le procès des mutins du 8 mars. Peu soucieux de participer à ce lavage de linge sale je reste, en Afrique du Sud. Le 22 octobre juste au moment où je me proposais d’entamer avec les Sud-Africains de nouvelles discussions concernant une augmentation de leur aide, le président Abdallah s’en prend avec violence à Pretoria du haut de la tribune de I’ONU.

Mis en demeure de fournir des explications je plaide que le président, manoeuvré par ses pairs, a été obligé de fustiger l’apartheid. Mais je précise que cela ne l’empêchera pas de toujours considérer l’Afrique du Sud comme un pays ami.

Je regagne Moroni, où le procès est toujours en cours. Après les premières et radicales investigations de mes hommes, l’enquête a été supervisée par un policier français à la retraite détaché par le ministère de la Coopération qui a aussi allouée million de francs CFA au Trésor comorien afin de régler les frais de justice. Ce policier, Jacoudet, est un homme plein de bonne volonté, mais après avoir longtemps servi à la DST, il continue de soupçonner tout le monde d’être marxiste ou maoïste. Ce n’est pas lui qui aurait empêché le président Abdallah auquel j’avais pourtant recommandé de faire preuve de la plus grande clémence, de peser bon poids sur les débats.

La cour rend son jugement le 4 novembre 1985. Les juges frappent fort. Après avoir condamné seize mutins de la GP et Moustapha Saïd Cheik à la réclusion à vie, ils infligent aux onze autres conjurés des peines allant de huit à quinze années de prison.

Les sentences de Moroni, comme je l’avais annoncé à Abdallah, permettent aux exilés de Paris de crier à la dictature. Mouzouar Abdallah ne se prive pas de claironner devant un parterre de journalistes que les Comores sont désormais en proie  » à la même folie que celle qui régnait à la fin du régime d’Ali Soilhi ».

Si la garde présidentielle est, bien entendu, au centre des attaques, l’opposant en exil ne semble pourtant pas tenir à sa dissolution. Il la proclame tout au contraire garante de la stabilité du régime, quel qu’il soit.

Mouzouar Abdallah n’est pas le seul à reconnaître les mérites de la GP. Elle attire aussi l’attention de quelques chefs d’état africains, en mal de sécurité. Parmi eux, le colonel Obiang Nguema M’Basogo, président de la Guinée équatoriale. Lui qui a conquis le pouvoir par la force en août 1979 aimerait bien disposer d’un instrument militaire aussi sûr.

La Guinée équatoriale est un petit pays côtier pris entre le Cameroun au nord et le Gabon à l’est et au sud. Si les Sud-Africain y ont implanté une importante station d’écoute au coeur d’une ferme modèle, il est devenu la chasse gardée d’un industriel français, Thierry Roussel. Ce milliardaire encore jeune, héritier du groupe Roussel-Uclaf, tient en effet l’ancienne colonie espagnole grâce à des largesses qui, entre autres, ont permis au colonel Obiang de doter sa Marine de trois vedettes rapides.

Roussel rêve d’offrir une garde présidentielle à son protégé. Il est en contact avec l’un de mes anciens officiers qui, ne trouvant pas l’affaire à sa convenance, s’adresse à mon antenne parisienne. Après quelques études, je m’aperçois que le président Obiang voudrait pouvoir compter sur une force d’intervention de quatre cents parachutistes.

Je discute à deux reprises de cette troupe avec Thierry Roussel. Le principe de sa création étant admis j’en informe mes amis gabonais. L’affaire est en si bonne voie de réalisation la caserne des futurs paras-commandos d’Obiang est même déjà en construction dans un faubourg de Santa Isabel. Mais le mécénat politique n’existe pas. Après s’être rendu compte que les faramineux investissements qui lui ont permis de s’assurer la libre jouissance des trois quarts de la Guinée équatoriale ne seront pas aussi rentables qu’il l’avait espéré, Thierry Roussel décide de ne pas aller plus loin.

Revenant aux affaires comoriennes, je suis quelque peu étonné lorsque, oubliant ainsi bien vite l’insulte qu’Abdallah a proféré contre eux a l’ONU, mes amis sud-africains m’annoncent qu’ils m’attribuent une augmentation de leur aide pour l »exercice 1985/1986. Bien que j’aie fourni des passeports comoriens à quelques uns de leurs agents afin de leur permettre d’aller prendre livraison en Nouvelle-Zélande, de cinq Dakota immatriculés pour la circonstance à Moroni ou ils ont fait escale, je songe que les gens de Pretoria sont décidément de bonne composition.

À la fin du mois de mars 1986, j’assiste à la passation de commandement de la GP entre Charles et Marquès. Non seulement Charles reste aux Comores, mais il passe, dans le cadre de la coopération au service personnel d’Abdallah qui ne veut absolument pas se séparer de lui. Les poignées de main sont chaleureuses les discours, optimistes et les sourires, de circonstance. Malgré tout, j’ai la sensation de tourner une page importante de ma vie.

 


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