OPS Atlantide Comores 1978


 

69 – Grandes manoeuvres à Anjouan

Le ministre des Affaires étrangères de la République d’Afrique du Sud a donc décidé qu’au 1erjuin 1989, il suspendrait ses aides à la garde présidentielle pour la ferme de Sangani, et traiterait directement avec le gouvernement de Moroni. Les diplomates de Pretoria veulent en outre que la ferme de Sangani passe sous le contrôle de dirigeants sud-africains. Enfin ils me mettent en demeure d’achever en juillet la construction des maisons prévues par nos accords de coopération.

Freddy Thielemans ne me cache pas que, cette fois la situation est particulièrement délicate. Mes commanditaires épluchent nos comptes au rand près. Décidés à saisir le moindre prétexte pour accélérer le changement, ils me reprochent de les avoir trompés sur le nombre de logements déjà réalisés. Les articles critiques que me consacrent quelques journaux les encouragent à se montrer de plus en plus tatillons.

De ce fait le climat entre la GP et ses anciens alliés se détériore. Les services secrets sud-africains en viennent à proclamer que, s’il tournait franchement à l’aigre, ils pourraient très bien se passer de leur station d’écoute comorienne.

A Moroni, Roser Harding continue de pousser la roue dans le sens contraire des intérêts de la GP. Mais il le fait de façon si maladroite que le ministère de la Défense sud-africain, qui nous est beaucoup moins hostile que les Affaires étrangères finit par s’inquiéter de ses manoeuvres, et réclame son remplacement, ainsi que celui des deux médecins détachés par Pretoria que Harding a entraines dans sa mauvaise humeur.

Sachant que le mandat du représentant commercial de Pretoria s’achève au mois de mai, je décide de ne pas envenimer les choses. Je conseille seulement au président Abdallah d’écrire au ministre sud- africain africain des Affaires étrangères pour lui faire savoir qu’il réprouve l’ingérence de son pays dans la politique intérieure des Comores.

En attendant qu’Abdallah en vienne à cette extrémité, j’épie les faits et gestes de Roger Harding. Ayant toujours la haute main sur le service de presse de la Présidence, je n’ai aucun mal à dissimuler au président les déclarations insultantes que le représentant de Pretoria fait à 1′ agence Reuter et à la BBC. Ses propos sont largement repris en Afrique du Sud par le Business Day et dans La Lettre de l’océan Indien. Ce n’est que lorsque l’AFP les utilise à son tour que j’en parle à Abdallah.

Le président se fâche et, le 1er avril 1989, fait convoquer Roger Harding à la Présidence. Il ne s’abaisse pas à le recevoir mais 1ui signifie par le truchement d’Ahmed Abdou qu’il n’est plus, désormais, persona grata à Moroni. Le diplomate sud-africain explose. Il hurle qu’il n’est pas un enfant, qu’il n’admet pas d’être traité de la sorte, et que tous ses faits et gestes sont dictes par son chef M. Van Heerden.

Sitôt sorti de la Présidence, Roger Harding colporte en ville la rumeur de son expulsion immédiate et selon lui, tout à fait arbitraire. Quelques Comoriens accueillent si mal ses réactions qu’ils décident d’organiser une manifestation hostile à l’Afrique du Sud. Soucieux de préserver la quiétude des touristes de plus en plus nombreux, je décide que cette démonstration populaire n’aura pas lieu. La GP se tient prête à empêcher les regroupements de manifestants.

Même si Harding n’est pas expulsé, au grand regret de mes amis du ministère de la Défense de Pretoria de plus en plus souvent opposé aux diplomates, son dernier éclat menace de compromettre définitivement mes relations avec l’Afrique du Sud. Je suis d’autant plus soucieux que je parviens tout juste à assurer le quotidien de la GP en mettant sa section génie, commandée par un spécialiste, à la disposition de chantiers civils. Mais si je n’obtiens pas de quoi payer les soldes mes volontaires comoriens, tous musulmans, ne pourront pas acquérir les vêtements neufs que leur impose la stricte observance du ramadan.

En mai, Roger Harding quitte Moroni. Il est remplace par Marco Boni. Jeune, jovial et francophone cet homme m’inspire immédiatement confiance. Mais je déchante vite. Il se révèle en effet aussi peu au fait des véritables problèmes de la garde présidentielle que son bouillant prédécesseur.

Alors que je réussis, vaille que vaille, à joindre les deux bouts, les Comoriens entrent dans 1a campagne de référendum concernant la réforme de leur Constitution qui doit permettre à Abdallah de briguer pour la troisième fois leurs suffrages. Renforcée par les démêlés avec l’Afrique du sud l’opposition s’agite comme jamais. Des tracts incendiaires appelant au boycott du référendum circulent sur les trois îles.

Indifférent à cette littérature, Abdallah se rend à Paris le 15 mai 1989. Il est reçu par Jacques Pelletier, ministre de la Coopération et Edwige Avice, ministre délégué auprès du premier ministre et chargée des questions de défense. Dans le même temps, Paris fait procéder à la relève massive de ses coopérants militaires. Si les anciens avaient fini par accepter une cohabitation avec la GP, les nouveaux venus se montrent plus distants en s’attelant à la délicate réorganisation des Forces armées comoriennes qui vont à vau-l’eau depuis des années.

La France organise ensuite à Mayotte de grands manoeuvres combinant des débarquements de fantassins et des largages de parachutistes. Une demi-douzaine de bâtiments de la Royale profitent de l’occasion pour venir rôder ostensiblement à la limite des eaux territoriales comoriennes.

Je ne suis guère serein quant à l’avenir de la GP lorsque, début novembre 1989, je m’envole pour Pretoria afin de participer à une réunion de travail initiée par le ministère des Affaires étrangères. Freddy Thielemans est lui aussi dans ses petits souliers lorsque nous entamons les discussions. Neil Van Heerden, le patron de Marco Boni, n’y va pas par quatre chemins.

– Mon gouvernement martèle-t-il d’un ton sec voit d’un très mauvais oeil que le bénéficie des projets sud-africains aux Comores soit détourné de sa destination réelle et que le crédit de ses opérations soit récupéré par la garde présidentielle. L’Afrique du Sud comprend parfaitement la position difficile du gouvernement comorien par rapport à l’opinion publique internationale à cause de ses relations avec nous. Mais, maintenant que certains pays l’Afrique nous ont ouvert leurs portes, nous pouvons utiliser les fonds destinés aux Comores pour aider ces Etats et nous en retirerons des retombées beaucoup plus positives.

Apres ce réquisitoire implacable, la reunion ne s’éternise pas. Une note adressée au gouvernement de Moroni en rend compte avec sécheresse. Pretoria n’appelle plus à la concertation. Les Sud-Africains exigent que les relations commerciales des deux pays soient élevées au rang de consulats. La route de Bahani devra être officiellement cette fois, inaugurée par des Sud-Africains. La ferme-modèle de Sangani sera placée sous le contrôle direct de techniciens dépêchés par Pretoria. Il faudra aussi que la presse soit mise au court que ces réalisations sont le fait de la seule Afrique du Sud.

Enfin, la note comminatoire enjoint au gouvernement comorien d’en respecter scrupuleusement les termes avant un mois. Si ce n’est pas le cas, alors, l’Afrique du Sud suspendra toute aide aux Comores.

Rentré à Moroni trois jours âpres la réunion de Pretoria, je réunis les deux officiers de la GP et les six contremaîtres comoriens qui assument la direction du domaine de Sangani. Ne leur cachant rien de la situation nouvelle, je leur annonce qu’ils devront passer la main dans mois d’un mois. Les Sud-Africains s’empressent d’ailleurs de nous ordonner de mettre en place à l’entrée du domaine une large pancarte annonçant que la ferme fait partie d’une  » Mission de coopération de l’Afrique du sud ».

Si le ministère des Affaires étrangères de Pretoria nous étrangle, celui de la Défense, lui, nous aide toujours. Je reçois à la fin juin 1989 vingt- deux véhicules, des Unimog et Land-Rover qui tombent à pic pour remplacer quelques vieux engins à bout de soude. Cette livraison inattendue me permet de donner un peu d’éclat au traditionnel défilé du 6 juillet. Tous ceux qui, se fiant aux rumeurs, voyaient déjà la garde présidentielle à l’agonie, retiennent leur souffle en la voyant défiler avec ses véhicules flambant neufs dont le volant à droite trahit clairement l’origine.

Au soir de la parade, je réunis mes officiers et sous-officiers. Après les avoir félicités pour la belle tenue de leurs compagnies, je leur annonce :

– Messieurs, nous entrons dans une période critique de notre histoire. Dans les mois à venir, sous allons vivre des événements graves et, peut-être même, avoir à supporter des changements politiques.

Après le défilé dont je n’ai pas voulu faire un chant du cygne, je décide de jouer la continuité. Puisque la France a organisé des manoeuvres importantes à Mayotte, pourquoi n’en ferais-je pas autant à Anjouan, où ne cantonne qu’un détachement commandé par le lieutenant Lamarck.

Le président Abdallah voyant là 1′ opportunité de clouer le bec à ses opposants de Mutsamudu et de Domoni son bourg natal, et de mettre un terme à des différends opposant quelques clans, m’encourage à la dépense. Le Je réquisitionne donc le cargo affecté aux liaisons entre les trois îles de l’archipel.

La garde a une telle allure lorsqu’elle investit Mutsamudu que la population croit d’abord au retour de l’année française. Cette démonstration de force, observée de loin par les coopérants français, est ensuite interprétée comme la répétition d’un éventuel débarquement sur Mayotte. Je laisse courir la rumeur qui renforce l’image du président Abdallah. Mais afin qu’il renonce à toute idée d’invasion, je lui fais clairement comprendre que je ne prendrai jamais les armes contre mon pays.

Impressionné lui aussi par ces manoeuvres, le premier conseiller de l’ambassadeur de France a Moroni M. Bercot remet a un journaliste français un message pour Marco Boni. Il annonce à ce dernier qu’au cas où la République sud-africaine déciderait de m’affronter à l’échange de son ultimatum, la France se rangerait de son côté. Aussitôt averti de cette initiative, je commence à me demander d’où me viendra le coup de grâce.

C’est alors que j’apprends qu’une rencontre doit avoir lieu le 15 juillet entre Marco Boni et le président Abdallah. La réunion, à laquelle je suis convié avec Ahmed Abdou, est de courte durée. Le président Abdallah a mûrement pesé les menaces de Pretoria. Je suis aux anges de l’entendre signifier à son visiteur décontenancé qu’il n’a pas décidé d’apporter de changements quant à la forme de ses relations avec l’Afrique du Sud.

– Si vous voulez demeurer aux Comores, lui explique-l-il, matois, faites-le, vous êtes nos amis. Si vous voulez partir, faites-le.

La messe est dite. Marco Boni se retire vaincu. Le président me regarde alors droit dans les yeux et me déclare :

– Pour la garde, ne vous inquiétez plus, Bako. Je trouverai sans peine les moyens d’assurer son entretien.

 


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