OPS Atlantide Comores 1978


 

54 – La conquête des Comores

Au soir du 12 mai 1978, nous ne sommes plus qu’à quarante milles de Moroni. Nous croisons des petits cargos qui viennent de quitter la Grande Comore. Mes hommes, qui savent maintenant qu’ils auront à affronter une troupe de cinq cents hommes fanatisés, ont déjà passé leur tenue noire. Ils se sont partagé les fusils de chasse au gros et vérifient le gonflage des Zodiacs arrimés à leur grue.

J’ai décidé de lancer l’opération à quatre heures du matin, en laissant à bord le Bosco et l’équipage. Notre bateau navigue lentement, tous feux éteints. Un peu avant minuit, après avoir fait contrôler une dernière fois leurs moteurs, j’ordonne de mettre les Zodiacs à l’eau. Jean-Louis et Buterri, un ancien sergent parachutiste des troupes de marine prennent place à bord du premier canot avec un groupe d’assaut. Bracco et Van s’installent dans le second, avec Cardinal et quelques commandos. J’embarque dans le troisième avec Gérard, Marques et Jean-Baptiste.

La grue dépose les canots sur la mer qui forcit. Un homme du premier Zodiac tombe à l’eau. Une fois que ses compagnons repêché, nous naviguons en dansant dans le sillage de l’Antinea qui pique droit sur Moroni.

J’ai confié à Jean-Louis la mission délicate d’enlever le camp militaire de Voidjou. Laissant le second Zodiac assurer la protection de notre débarquement, je me réserve la mission de conquérir à M’Rodjou les bâtiments de la présidence, et d’arrêter Ali Soilih.

La houle forcit lorsque nous approchons du but. Faquet met en panne à deux milles du port. J’entraîne les Zodiacs vers la plage d’Itsandra, dont les abords abrupts nous mettront hors de vue des sentinelles de Soilih. Lorsque nous ne sommes plus qu’à cent mètres du croissant de sable blanc pris entre deux pointes rocheuses, je fais lancer mon canot à pleine vitesse. Malgré l’attention du barreur, nous nous retrouvons devant des rochers. Me repérant à la lueur jaune qui sort de la mosquée d’Itsandra, je fais mette in extremis le Zodiac au travers de la lame. Il embarque des paquets d’eau avant de reprendre enfin la bonne direction, et de toucher terre.

Je saute sur le sable et me fige, accroupi, tandis que Cardinal déploie son groupe sur le haut de la plage. Une lumière s’allume sur la façade d’une basse maison toute proche. J’entends le claquement d’une fenêtre qui s’ouvre et se referme, puis le silence reprend ses droits.

Bracco et Jean-Louis entraînent leur groupe vers le camp de Voidjou, qui se trouve à un peu plus de trois kilomètres. Laissant Cardinal près des Zodiacs, je fonce sur la présidence qui n’est qu’à un kilomètre et demi.

Mes hommes respectent les consignes à la lettre. Ils coupent les fils du téléphone au premier poteau, planté devant la mosquée. Les semelles de leurs rangers crissent sur la route étroite et goudronnée qui monte en lacets vers M’Rodjou.

Le voltigeur de pointe tombe en arret à l’approche d’un PC des forces comoriennes. Selon les derniers renseignements de Gilçou, la place ne doit être gardée, à cette heure, que par quelques factionnaires sans doute ensommeillés. L’assaut est donné. Des coups de feu claquent, et deux soldats de Soilih s’écroulent. Les autres sentinelles ne résistent pas. Des lors, la route est libre. Je fais tirer sur les réverbères et donne l’ordre d’accélérer le mouvement, car je me doute que les détonations ont alerté Moroni.

Nous sommes tout près de la Présidence lorsqu’un bruit de moteur stoppe mon élan. Une 4 L apparaît. Mes hommes, d’instinct, la prennent pour cible. Les occupants de la voiture, trois policiers en civil, meurent sous leurs balles. Sans se souder de la contre-attaque désordonnée des postes de garde de Soilih, mes commandos s’engouffrent dans la villa qu’occupe l’inspecteur Amada. Ils y trouvent des dizaines de matraques et des cordes. A la lueur de leurs lampes-torches, ils découvrent, sur les murs d’une grande pièce, des traces de sang témoignant de la cruauté avec laquelle les sbires du ministre, qui ont déposé leurs armes dès notre intrusion, se sont livrés à la répression.

Nous parvenons enfin devant le portail de la Présidence. Gérard l’ouvre d’un coup de fusil. Nous connaissons la disposition des lieux au centimètre près. Marquès se dirige droit vers la chambre présidentielle et tombe sur Ali Soilih, à demi nu comme les deux femmes qui dormaient avez lui. Le président hurle qu’il se rend. Il est jeté à terre, habillé à la va-vite, menotté bras dans le dos. Sa garde personnelle de commandos Moissi dépose les armes.

Ali Soilih est conduit dans son grand salon. Lorsqu’il me découvre, une brève lueur d’étonnement passe dans son regard.

– Président, lui dis-je, voilà ce qui avive lorsqu’on ne tient pas sa parole !

– Il n’y avait que vous pour réussir une attaque pareille, me répond- il d’une voix neutre. J’aurais pourtant dû me méfier.

Le président déchu enfermé dans une chambre et gardé par les hommes de Marquès et de Jean-Baptiste, je fais le point sur la situation.

Le succès de mes hommes est partout égal au nôtre. René Noël s’est emparé à Kandani de l’ancienne garnison des gendarmes français. Bracco, lui, n’a pas eu grand mal à investir le camp de Voidjou. Seules trois sentinelles plus zélées que les autres sont tombées sous ses balles. Ses hommes ont fait soixante-dix prisonniers avant de libérer, suivant mes instructions, une dizaine de captifs qui avaient été visiblement torturées par les miliciens de l’inspecteur Amada, l’âme damnée du ministre de l’Interieur.

Je rejoins un autre groupe, qui vient de s’emparer du bâtiment de la radio. Il est 5 heures. Avant que Moroni ne s’éveille, je commence à contacter par téléphone, sous le nom de guerre que le président Abdallah m’a donné, les hommes qui doivent m’aider à restaurer la démocratie.

– Ici, le colonel Saïd Mustapha M’Hadjou. Je viens de débarquer et Ali Soilih est mon prisonnier.

Certains de mes interlocuteurs m’accueillent avec scepticisme. Sans doute craignent-ils une ruse de Soilih destinée à les confondre. En tout cas, ils me paraissent moins décidés à se rebeller contre lui qu’Abdallah ne me l’avait laissé entendre.

La population est moins réservée que son élite. Dès qu’elle aperçoit mes hommes, elle se répand dans les rues en proclamant sa joie d’être enfin libérée. Cette marée hurlante se masse devant la prison que mes commandos n’ont pas encore enlevée. J’ai quelques scrupules à lancer l’attaque finale, car l’édifice est tenu par des miliciens Moissi qui risquent, dès le premier coup de feu de massacrer les prisonniers.

Au milieu des vociférations et des chants, quelques meneurs réclament sur l’air des lampions, le retour de la France. Soudain, des coups de feu jaillissent d’une fenêtre. Un civil s’écroule. Tandis que la foule se disperse je lance l’assaut.

Conscients de ce qui se passe, les prisonniers se sont suspendus aux barreaux de leurs cellules surpeuplées : vision dantesque. Nous défonçons les portes à coups de crosse. Pressé de libérer Abbas Djoussouf, l’un des leaders de l’opposition, j’interroge les premiers prisonniers libérés. L’un d’eux m’indique une cellule individuelle, bouclée par un gros cadenas. Pressé je tire un coup de fusil à pompe, blessant légèrement Daniel l’un de mes hommes, par ricochet.

Abbas Djoussouf est bien là, sale, hirsute, maigre à faire peur. Son regard atone trahit les tourments endurés depuis son arrestation. Mes hommes extirpent des cellules voisines deux femmes aux regards paniqués.

À 8 heures, tout est consommé. Partout, les Moissi se sont rendus, et les gamins de quatorze ou quinze ans embrigadés par Soilih se sont enfuis. Craignant que la foule ne se livre au pillage je réquisitionne d’anciens soldats rencontrés lors de mon premier séjour et les arme avec le butin saisi par mes commandos. Ils ont pour ordre de surveiller la ville et, surtout, d’empêcher les gens qui ont trop souffert du régime de Soilih de laisser libre cours à leur désir de vengeance.

Une fois que mes hommes ont contrôlé les aéroports d’Hahaya et d’Iconi puis le port, je me laisse aller à savourer la victoire que je considère comme totale, même si quelques poignées de miliciens se sont égaillées dans la brousse avec leurs armes. Fort de la délégation de pou- voir que je possède je proclame à la radio l’avènement d’un directoire composé de cinq hommes, le président Abdallah, Ahmed Mohammed, qui sont à Paris. Abbas Djoussouf, l’ancien premier ministre Abdellaï Mohammed et moi. Ce gouvernement, que j’annonce provisoire, expédiera les affaires courantes en attendant que le président Abdallah me rejoigne dans une dizaine de jours.

Les Comoriens sont en grande majorité musulmans. Au-delà des exactions et des privations qu’ils ont subies, ils reprochent à Ali Soilih d’avoir trop souvent bafoué leur religion en public. Alors que j’ai quitté mon uniforme noir pour passer une tenue comorienne et coiffer la traditionnelle kofia, ils me surnommant, tout comme Abdallah, Bako,  » le Sage « .

Au soir, épuisé et un peu ivre de ma réussite je me couche à la Présidence, où j’ai installé mon QG. Je sais qu’il reste énormément de choses à faire qu’il me faut surtout trouver les moyens de calmer la faim du peuple, mais demain sera un autre jour. Inch’ Allah…

 


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