OPS Atlantide Comores 1978


 

55 – Un gouvernement provisoire aux Comores

Le grand mufti dédie de suivre mes directives à la lettre. Avec ses quelque mille mosquées implantées sur la Grande Comores, Moheli et Anjouan, cet homme, sage entre les sages, dispose d’un formidable instrument de communication. Ses muezzins appelant à la prière donnent aussi des consignes qui, aussi efficaces que les armes, font renter dans le rang des milliers de partisans do Soilih.

Au lendemain de la libération de Moroni, alors que j’ai expédié Jean- Louis avec une douzaine d’hommes contrôler Mohéli que je sais tout à fait acquise à notre mouvement, j’étudie avec mes cadres le cas épineux d’Anjouan. Selon nos informateurs, six cents hommes, pugnaces et bien armés, sont cantonnés autour de Mutsamudu. Je contacte par radio les chefs de cette troupe et les notables d’Anjouan pour leur conseiller, au nom du directoire politico-militaire de ne pas prendre la population en otage.

Il m’est impossible d’envoyer un détachement à Anjouan sans dégarnir dangereusement le dispositif mis en place sur la Grande Comore. Je décide donc de m’y rendre seul pour parlementer. Bracco, qui m’a accompagné à la tour de contrôle d’Iconi pour passer les messages destinés aux unîtes à rallier, me propose de jouer à pile où face pour désigner celui de nous deux qui ira rencontrer les fidèles de Soilih. Il me fait valoir que mes responsabilités dans ces moments criques sont grandes et que je dois être prudent. Il choisit face, moi pile et c’est lui qui l’emporte.

Mon Second s’envole avec Lourdet à bord d’un Cessna de l’aéroclub réquisitionné pour l’occasion. Une fois à Ouani, il se rend directement au camp de Hombo, où des miliciens sont cantonnés. Armé seulement d’un drapeau blanc il exige que la troupe se rallie. Il affirme qu’en cas de refus, je lancerai l’assaut avec quatre cents hommes.

Ce mensonge fait plier le commandant du camp. Il se rend en annonçant qu’il reste encore deux cents soldats de Soilih à M’Ramani. Ceux- là précise-t-il, sont décidés à se battre.

Bracco monte flans une voiture et, brandissant toujours son drapeau blanc, fonce sur le second camp. Là, il se trouve face à des soldats formés en Tanzanie, qui, dès qu’ils le voient braquent leurs armes sur lui. Sans se laisser impressionner, Bracco répète le même discours qu’à Hombo. Cette fois, les menaces d’invasion armée restent vaines. Les fusils ne se baissent pas.

Mon émissaire décide alors de jouer sur la corde sensible. Il s’avance résolument vers quelques-uns de ses anciens soldats de 1975.

– Je suis heureux de vous retrouver en si bonne santé, dit-il d’un ton assuré. Les choses vont redevenir comme avant, c’est pourquoi je vous ordonne de déposer les armes.

Tandis que j’attends, à l’aéroport le résultat des pourparlers, une appréhension soudaine me saisit. Et si Bracco y laissait sa peau ? Je décide d’aller à sa rescousse avec une douzaine de volontaires que je fais monter dans an DC4.

Mon avion survole M’Ramani pour aller se poser à Ouani. En le voyant qui entame son approche, le commandant du camp, qui s’est jusque-là montré irréductible, commence à craindra le pire. Apres une dernière hésitation, il donne enfin l’ordre du ralliement.

A peine débarqué, je me dirige vers la petite foule qui s’est formée à l’annonce de la libération de la Grande Comore, et regroupe les notables de Mutsamudu à l’hôtel Al-Amal pour faire avec eux le tour de la situation.

Le brouhaha de plus en plus épais qui monte autour de l’établissement interrompt notre conférence. Je bondis au-dehors où des hommes et des femmes crient vengeance et prennent à partie des soldats désarmés par ma douzaine de commandos.

Les victimes de l’assemblée en transe sont tous originaires de la Grande Comore. Je dois lancer mes hommes crosse en avant pour les dégager. Comme cette charge ne suffit pas, mes bérets verts maintenant armés avec des mitraillettes et des fusils d’assaut saisis à Moroni, tirent des rafales en l’air.

Le calme enfin revenu, je décide de rendre leurs armes à quelques soldats ralliés et confie le gouvernement militaire d’Anjouan a Bracco qui arbore ses galons de lieutenant-colonel. J’effectue ensuite un dernier tour d’horizon avec les notables de Mutsamudu, avant de regagner Moroni.

Si je suis sûr désormais de contrôler la situation à Anjouan et à Mohéli, j’ai encore à craindre les réactions de commandos Moissi éparpillés dans la montagne. Les sachant incapables de vivre longtemps à la dure, j’espère qu’ils se risqueront dans les villages, dont la population, lasse de leurs exactions, s’empressera de les dénoncer.

En attendant de réduire ces groupes armés, j’étudie le problème du ravitaillement. Il reste a bord de l’Antinea de quoi nourrir ma troupe pendant au moins trois mois, mais pour la population et l’armée de Soilih ralliée, je manque de tout. Certes, les affamés de Moroni ont pillé les entrepôts des Moissi avant que j’aie pu les en empêcher, mais ce butin s’épuisera vite. Comme les villageois ont cessé d’approvisionner les marchés de la capitale, la famine risque bientôt de s’installer.

Alors que je cherche vainement une solution, un bateau battant pavillon coréen vient mouiller, le 16 mai 1978, sous la ville blanche. Armant aussitôt quelques boutres, je fais débarquer d’autorité quatre mille tonnes de riz qui sont entreposées dans les entrepôts délabrés du port hâtivement nettoyés. Distribuée au compte-gouttes, cette manne menace de s’épuiser lorsque deux nouveaux cargos, L’île-de-Marseille et le Ventoux, font escale à Moroni. Ils débordent de vivres de toutes sortes et de quelques voitures que je réquisitionne au nom du président Abdallah.

Je détiens maintenant dans les entrepôts gardés nuit et jour par des hommes sûrs de quoi nourrir la population durant quelques semaines. Le spectre de la famine s’étant éloigné, je laisse les notables comoriens perdre leur temps en palabres et confie à Cardinal le soin de remettre en route un semblant d’économie. Mon homme de confiance se trouve vite submergé par les suppliques émanant de tous les combinards de l’île, décidés à tirer profit de cette période de transition.

Abdallah, qui suit jour après jour l’évolution de la situation, m’adresse des messages de plus en plus enthousiastes. Le président m’appelle son fils, ou bien son frère. Il m’annonce qu’il m’adopte officiellement et me répète sans cesse combien est grande la confiance qu’il à mise en moi.

Si ses louanges m’honorent, je ne tiens pas à tomber dans les pièges du pouvoir que j’assume en son nom. Je décide donc d’abandonner le luxe du palais présidentiel pour m’installer, avec mon état-major, à l’intérieur du camp de Kandani, dans une villa jadis occupée par des gendarmes français. Ainsi isolé, je travaille mieux et plus vite.

Tandis que le toubib continue à tenir Mohéli avec seulement trois hommes, a Anjouan Bracco commence sans attendre à recruter et entraîner l’embryon des nouvelles Forces armées comoriennes. Il est secondé par le lieutenant Simon, l’adjudant Pierre et le sergent-chef Henry. Le sous-lieutenant Guy remplit près de lui les foncions d’officier d’intendance. Max, un autre volontaire est chargé du parc automobile et des embarcations. Quant aux tâches délicates de la sécurité, elles sont assurées par le lieutenant Jean-Baptiste, avec les adjudants Jean-Marie et Olivier.

J’ai confié au Bosco le commandement du camp de Voidjou. Avec le capitaine Gilçou, il recrute, comme Bracco, des volontaires pour l’armée. Il nous en arrive plus de quatre mille en quelques jours dont la plupart sont d’anciens militaires et gardes de Soilih. Gilçou et le Bosco sélectionnent juste assez d’hommes pour composer deux compagnies.

Outre ces deux unités, je dispose aussi du « commando noir ». Cette troupe de choc, commandée par Marquès, est formée de cinq sections de Comoriens à la tête desquelles j’ai placé Bernard, Col, Marcel, et Martin. Elle doit son nom à ses treillis noirs. Ceux-ci avaient tellement impressionné la population lors de notre débarquement que j’avais ordonné à mes hommes de les remplacer par la tenue camouflée.

Les volontaires du commando noir », doté de véhicules et d’armes lourdes, ont été recrutés parmi les meilleurs soldats. Ils n’ont, pour la plupart pas plus de dix-huit ans. Fer de lance des futures forces armées comoriennes, ils sont chargés de veiller sur les infrastructures capitales de l’ile, notamment ses aérodromes et la Présidence.

Il règne sur l’île un sinistre climat d’épuration. Chacun dénonce son voisin avec entrain. Retrouvant l’arrogance qui était sienne avant l’avènement d’Ali Soilih, la classe possédante se montre pressée de faire oublier au plus vite l’égalité des droits, seul côté positif de la révolution de Soilih.

Mes hommes chargés d’assurer la survie de la Grande Comore en attendant l’arrivée du président Abdallah sont confrontés à des tâches impossibles. Reliés à Moroni par de mauvaises piste crevées de nids-de-poules où seuls peuvent circuler des véhicules tout-terrain, des milliers de villageois sont laissés sans soins d’urgence. Des femmes accouchent dans le dénuement le plus complet à quelques kilomètres seulement d’un hôpital.

Coco, qui s’est présenté à Lorient comme infirmier et qui, jusque-là du moins, n’avait pas fait preuve de son talent, a retrouvé son vrai métier. Il travaille à hôpital d’Al-Marhouf avec des coopérants italiens d’abord surpris par notre intervention brutale mais qui se sont ensuite mis à mon entière disposition.

Nul ne peut gouverner sans collecter des renseignements. Bien qu’il ne se sente pas une âme d’inquisiteur, j’ai placé le capitaine Gérard à la tête d’un embryon de service de police secrète. Apprenant vite le métier, il déjoue de plus en glus facilement les dénonciations intéressées pour ne retenir que les vrais renseignements spontanément apportés par les Comoriens. Bien que cela me répugne, je suis obligé d’instaurer la censure, tant pour le courrier que pour la radio et le téléphone. C’est en effet la seule façon d’empêcher les rumeurs le plus folles de circuler tant que le président Addallah demeurera en exil.

Afin de redonner un peu de lustre à Moroni, j’ai confié à Jacques Laffaye la tâche de nettoyer la ville avant son retour. Il dispose de deux cents prisonniers politiques, civils et militaires mêlés sans souci de situation ou de grade. Avant de les placer sous son autorité, j’ai déclaré à ces hommes que je les tenais pour responsables de la situation :

– Puisque vous avez ruiné votre ville leur ai-je assené, vous allez maintenant travailler à la nettoyer.

Logés dans la prison, ou ils occupent les anciennes cellules de leurs victimes, vêtus de chemisettes bleues prélevées sur un stock jadis offert à Soilih par 1a Chine populaire, les anciens bourreaux balaient les rues, grattent les murs et les repeignent sous les lazzis de leurs anciens administrés ravis.

Puisqu’un ordre précaire règne désormais aux Comores, je décide au matin du 20 mai 1978, que le directoire politico-militaire doit transmettre le pouvoir à un véritable gouvernement. Mes compagnons se montrent d’accord à l’unanimité et Abdellaï Mohammed devient premier ministre de la nouvelle République des Comores. Abbas Djoussouf reçoit la Défense et l’Intérieur, Ali M’Roudjae assume les affaires étrangères et le Commerce extérieur tandis que Saïd Kafé dirige le ministre de l’Economie et du Plan. Cinq autres ministres sont nommés, dont un pour l’Information. Le gouvernement demeure sous la tutelle du directoire dont, à la demande d’Abdallah lui-même, je fais toujours partie.

S’il est aisé de procéder aux nominations, il est plus difficile de donner une réalité aux différents portefeuilles. Au fil de sa révolution utopique, Ali Soilih a éradiqué toute trace d’autorité dans le pays. Les archives administratives ont été entièrement détruites.

Tandis que les nouveaux ministres s’attellent à leurs tâches, je fais lever le couvre-feu que j’avais instauré au lendemain de la chute de Soilih, afin de contenir les débordements. Moroni, au fil des jours, s’est métamorphosée. La foule a repris l’habitude de déambuler dans les rues déjà bien nettoyées par les prisonniers. Le tennis-club a rouvert ses portes, ainsi qu’une boite de nuit le Khartala, surtout fréquenté par mes hommes. Les mosquées ont retrouvé leurs fidèles. A la veille de l’arrivée du président Abdallah, j’organise pour mes hommes une réception à l’hôtel Itsandra que je rêve de voir bientôt envahi par des touristes, et me fends d’un bref laïus:

– Je tiens à vous féliciter pour votre conduite, votre dévouement et votre sens des responsabilités. Vous avez fait un travail épatant Il ne nous reste plus qu’à continuer !

La petite fête se prolonge jusqu’à point d’heure. Lorsque mes cadres rentrent à leurs cantonnements, le stock de champagne et de whisky constitué pour le seul usage d’Ali Soilih et de ses concubines a sérieusement diminué.

 


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