OPS Comores 1995 Mémoires de Bosco


Michel LOISEAU, Bosco …

Bosco; une autre figure de notre microcosme. Ancien Commando Jaubert; Indochine, Algérie, il servit sous la bannière OPN dans les opérations du Biafra, de l’Angola, du Bénin, des Comores 78 et 95. Extraits de ses mémoires inachevées…


 

La Der des Ders

La nuit est claire et tout dort en ville ou quelques lampadaires anémiques veillent eux aussi. Je regarde la mer au large en tirant sur ma pipe; je fume trop. Il n’y a rien de plus ennuyeux que de faire le quart sur un navire mouillé à quatre cent mètres de terre.

Voila près d’une semaine que nous avons atterri ici, et je n’ai pas encore mis les pieds à terre. Denard est à Kandani avec les gars, le coup à réussit lune fois de plus et on ne sait pas encore comment ça va tourner. Perdu dans mes pensées, j’arpente l’aileron de passerelle quand je prends conscience qu’un flash lumineux éclaire le ciel avec régularité, se reflétant sur une bande nuageuse. Ce doit être sur l’aéroport d’Hahaya.

Je saute à la radio et appelle Kandani, ils l’ont vu également. Je descends réveiller le capitaine  »debout Chef, le bal commence! ». Il me rejoint en haut encore ensommeillé, on ne dort plus beaucoup depuis quelques jours.

Le flash continue à zébrer la nuit de ses éclairs. « Ils ont du larguer une équipe pour baliser ». « Parole de ministre parole de pute! » répond-il en bayant, ceci en allusion à la déclaration dans laquelle la France disait ne pas vouloir intervenir.

Nous descendons nous faire un café. Un bruit continu de moteur assez lointain nous ramène sur la passerelle, ça vient du large et barre vers le nord. J’écoute avec attention, et crois pouvoir identifier des hélicos, puis des gros porteurs, sans doute des Transalls.

« Cette fois, je crois que c’est la guerre mec ! On transmet nos infos à Kandani de nouveau. À la radio, ça commence à s’animer, je sais qu’il y à des gars à nous positionnés sur le terrain d’Iconi face à nous.

Cela se confirme un instant plus tard, un hélico sorti d’on ne sait où, se manifeste et essuie quelques rafales d’armes automatiques. Après cela n’arrête plus. Il semble que des éléments à pied se soient infiltrés, j’éteins tous les feux, je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais d’être dans le noir rassure. Un grondement s’amplifie par notre travers, à travers mes jumelles je scrute la nuit, mais l’hélico qui nous fonce dessus à vite fait de remplir les verres, et son ombre parait toute proche. Une rafale de canon de 20 mm fait gicler l’eau à vingt mètres du bateau , je file à quatre pattes à travers la passerelle, pour me mettre à l’abri, sur l’autre bord, c’est totalement inutile, car ses obus peuvent traverser les deux cloisons comme qui rigole. Il reprend de la hauteur en cabrant et amorce un virage, je me jette dans l’escalier pour descendre à l’étage du dessous. Boby se jette dans mes pattes, je hurle
– « restez en bas, il nous canarde! » .
Je suis plus indigné qu’effrayé, mais quand même, ça secoue merde! Les deux mécanos sont aussi dans la descente  » les salauds nous tirent dessus ».

Ils ne sont pas revenus, ils voulaient sans doute nous intimider. Nous remontons prudemment sur la passerelle. Boby me dit :
– « qu’est ce qui s’est passé ?  »
– « t’es sourds ou quoi ? Je me suis fait allumer, ils m’auraient tué ces enculés »
– « Ben merde ! » fait-il seulement
– « Tu te rends compte, buté par l’armée française, un ancien combattant, j’aurais eu l’air malin »
– « T’aurais surtout été mort! » fait mon pote, sans rire.

En face, ils se la donne avec ardeur, à la radio on entend une voix ordonnant aux européens de dégager et de rallier Kandani. Les comoriens ferraillent encore un moment et ça se calme.

Les coups de feu isolés vont durer toute la matinée, et de vagues bruits explosion nous parviennent du nord de la ville. Nous restons groupés près de la radio, on se sent un peu seuls.

En ville, quelques véhicules passent rapidement mais peu de piétons circulent. Au jour, nous voyons des militaires fouiller les bâtiments de l’aéroport d’Iconi, face à nous.

Un bateau de guerre est venu mouiller à trois cents mètres de nous, tous canons braqués, ce doit être une frégate, avec hélico sur l’arrière et pas mal de peuple à bord. On est examiné avec attention par vingt paires de jumelles. Au large, notre ancien  » pisteur » fait des ronds devant le port.

Radio Mayotte annonce aux habitants que le terrain est interdit aux civils et que l’armée contrôle tout. Tu parles ! On s’attend à une intervention armée aux Comores ! Ils sont un peu en retard les gars !

Avec Boby nous descendons jeter à la mer le peu d’armement qu’on nous avait remit, à tout hasard  »si ils nous arraisonnent autant pas les exciter » au point où les choses en sont, c’est de la pure sagesse. Nous convenons de faire nos sacs et d’attendre calmement.

Les marins comoriens ne comprennent pas trop ce qui se je les mets au boulot pour les occuper. Nous cassons la croute, tant qu’à faire !

Les mécanos font une drôle de gueule, surtout Criquet. Quand je remonte sur le pont, il y a un bateau de plus qui tourne en rond. Ils ont mit le paquet pour des mecs qui ne devaient pas intervenir.

Notre radio reste muette .en fin de matinée, RFI. Annonce que la rébellion serait matée et que,  »Bob Denard négocierait sa reddition » c’est bien lui ça ! Suit un long exposé sur la célérité et la compétence des troupes qui ont « mené l’assaut ». Il y aurait même un général pour commander tout ça. Plus de mille hommes et tout ce matos, pour une trentaine de gus, ils n’ont pas pris beaucoup de risques. Le pire c’est que les bananes vont fleurir sur les poitrines valeureuses. De mon temps, elles s’accrochaient moins facilement. Le jour où ça va chier pour de bon, ça va leur faire drôle de se faire allumer pour de vrai !

Les zodiacs n’arrêtent pas de faire du va et vient avec la terre, et tourner autour de nous. On s’attend à être arraisonné d’un instant à l’autre, mais la journée se passe et rien ne vient. Le cuissot part à, terre avec le chef mécano pour chercher du poisson, mais personne ne les arrête les hélicos n’arrêtent pas de décoller du Floréal, c’est la frégate qui nous veille.

Tout le trafic maritime est sous surveillance, deux petits bateaux qui arrivent des iles sont fouillés par les commandos-marine basés sur le Floréal, deux bâtiments de commerce sont inviter à dégager la zone, sans commentaires.

On prend notre mal en patience et dégustons notre zérès installés dans les chaises pliantes tirées sur la passerelle. Le chef et Criquet ne sont pas très rassurés, Boby en rajoute en les blaguant,
– « eh Criquet, je crois que pour l’avion tu l’as dans l’os. »
L’autre tire une gueule pas possible, il comptait bien se tirer de là avant que ça merde.
Le chef rit jaune, mais fait face
– « ils vont pas nous bouffer, va, ce n’est pas des Viet. »

La journée s’étire en longueur, plus rien à la radio, Boby colle un coup de hache sur le BLU. Il ne servira plus à personne, le bateau gris est toujours au même endroit avec sa dizaine de guetteurs, nous pêchons à l’arrière. Ils ne doivent plus y comprendre grand chose.

La nuit se passe calmement, au matin le mur blanc de la mosquée est souillé d’inscriptions « Français assassins » la défense des comoriens aux comoriens « France dehors » et un petit « Denard dehors » il semblerait que les avis de la population et l’officiel ne concordent pas. Entre autres exploits les vaillants « libérateurs » ont blessé deux journalistes français.

La radio répète que les rebelles sont neutralisés et Denard s’est retranché dans Kandani avec ses mercenaires et plusieurs journalistes. Pas fou le vieux ! Au dessus du fouillis végétal qui surplombe la ville, les fumées filtrent doucement, je sais que la haut les gens vivent dans leurs cases modestes, et que se trouve ma maison, modeste elle aussi que je n’aurai même pas eu l’occasion de voir. En plus, ma femme me croit en Nouvelle-Calédonie. Entre la quiétude que j’imagine là-haut et ce déploiement guerrier qui règne ici, il y a une sorte d’irréalité.
Il ne se passe rien de notre côté, la tension monte. Le président Djohar s a été remit aux autorités à ambassade de France, envoyé par un des lieutenants du vieux, et non pas « délivré » comme on le lira plus tard dans les gazettes. Ca sent quand même la fin. .

Demain, vendredi, c’est le jour de la prière, l’équipage ira à la mosquée, et décide de leur donner un sac de riz et un carton de sardines à chacun. Autant qu’ils en profitent avant la curée, qui ne saurait tarder. Le soir tombe de nouveau, nous glandons sur la passerelle avec une philosophie résignée, en buvant ce qui reste de nos stocks et fumaillant. .

Le Bosco rapplique et me fait signe de le suivre, avec un air mystérieux. À l’arrière, je tombe sur le mécano malgache en train de lover une amarre qui à priori vient de servir, tous ont d’air gêné. Sur le coup je crois à une tentative de fuite, mais le Bosco me montre une silhouette qui crawle dans la nuit vers la frégate,
–  » le chef  » dit-il sans rien de plus.
Oh merde! Je grimpe an haut et avertis Bobby.
–  » Appelle les, sinon ils vont lui tirer dessus!  »
Le capitaine saute sur le combiné et appelle sur le 16. On va avoir l’air fin !
–  » Floréal de Karthala (1), nous avons un homme à la mer qui nage vers vous « .
Ils n’accusent même pas réception, mais nous voyons des mecs armés cavaler partout, des projecteurs fouillent la mer. Nous le voyons enfin faire surface près des zodiacs amarrés au pied de l’échelle.
–  » Qu’est ce qui lui a prit bon dieu ?  »
–  » Il a craqué qu’est-ce que tu crois ». .

Il est sortit de l’eau, propulsé sur l’échelle et disparaît dans une horde humaine à peine les pieds sur le pont. Nous apprendrons plus tard que solidement molesté on lui a mit une cagoule et tirer des coups de feu aux oreilles. Drôle d’armée ! .

Je descends à la recherche de son second, qu’il ne nous fasse pas le même coup. Je le trouve à l’étage inférieur, l’air égaré, l’éternelle cigarette au bec. Il m’avouera en être à son quatrième paquet de la journée. Il a l’air complètement dans le c le cirage, je le tire dans une cabine ouverte; Je l’allonge et lui file un comprimé de calmant que le toubib m’avait laissé pour ce genre de cas. Il répond par monosyllabes à mes questions et me parait vraiment pas en forme pour tout dire il me flanque le trac, il ne manquerait plus qu’il me fasse une crise de je ne sais quoi! Je refile dare-dare sur la passerelle et en avise le capitaine.
–  » Je me demande si on ne devrait pas l’évacuer, au point où on en est ! »
Boby ne panique pas, ce n’est pas son genre mais nous sommes sous tension depuis trop longtemps – Il décroche le combiné, et appelle de nouveau la frégate.
Les gars répondent aussitôt, ils envoient un zodiac,
– « comme ça, ils auront la paire » fait il en raccrochant.
– « Si on passe pas pour des charlots après ça! »
Le zodiac arrive, cinq commandos armes braquées sur moi, y compris le mec au moteur, je leur confie Criquet et son sac, leur demandant de le passer à leur toubib; pas un mot n’est échangé. La frégate appelle, et demande d’un ton ironique si c’est terminé pour ce soir, bonne nuit! .

(1) Le bateau sur lequel nous avons fait le “voyage” avait été baptisé « Vulcain » une fois réarmé à Rotterdam et rebaptisé « Karthala » , à la hâte, une fois arrivé à destination.
 


 

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