OPS Congo


 
Extraits de « Corsaire de la République » par le Colonel R. Denard avec la collaboration de Georges FLEURY.
 

Retour au Congo

 

Naïvement, j’avais espéré qu’après la fin du Katanga, les forces de l’ONU qui avaient mandat pour rester au Congo jusqu’ au 30 juin 1964, imposeraient facilement la paix. Il n’en a rien été. Le pays que je retrouve est une chaudière emballée près d’exploser.

Une nouvelle rébellion l’a ensanglanté : celle des Simbas, adeptes de Pierre Mulélé, créateur d’une secte baptisée Anti-Immaculée Conception. Ce fanatique antireligieux a baptisé ses guerriers à tour de bras avec une eau magique qui, comme aux premiers mois de la décolonisation, doit les rendre invulnérables aux balles. Il a ordonné des viols et des meurtres collectifs, a encouragé ses hommes à revenir aux coutumes anthropophagiques.

Pierre Mulélé s’est installé au cœur du Kwilu à l’ouest du Congo. De son côté, Christophe Gbényé, qui l’égale en cruauté et fascine autant que lui les tribus rebelles, a proclamé le 7 septembre 1964 à Stanleyville, l’avènement de la république populaire du Congo. Bombardé président de ce nouvel Etat marxiste agité par des jeunes loups comme Laurent Désiré Kabila, Gbényé a obtenu l’immédiate reconnaissance du bloc soviétique et de quelques nations arabes.

La rébellion s’est étendue. Des Blancs, des Américains et des Belges surtout, ont été pris en otages, chaque jour des fonctionnaires fidèles au gouvernement central ont été égorgés. Kasavubu a eu beau appeler au secours les dirigeants de l’ONU, il n’a pas été entendu. Les chefs d’Etat africains n’ont pas levé le petit doigt pour l’aider. Les Etats-Unis ainsi que la Belgique, pourtant concernée au premier chef ont refusé toute intervention armée. C’est seulement lorsque les Simbas se rendus maitres de la moitie du Congo que le gouvernement belge a organisé l’acheminement de mercenaires à l’aide de cargos C 130 fournis par les Etats-Unis et affrétés par la Wigmo, une officine de la CIA. Sitôt assuré de ce renfort mercenaire, le colonel Mobutu a ouvert à Kamina un camp d’entraînement dans lequel se sont ameutés des Allemands, des Belges, des Sud-Africains et quelques Français. Tous ont été intégrés à la 5eme brigade motorisée.

Dès les premiers engagements, cette unité pourtant montée de bric et de broc n’a fait qu’une bouchée des émeutiers. Comme les Balubas en 1960, les Simbas sont morts par centaines sous les rafales des mitrailleuses en vociférant les incantations magiques qui auraient dû les rendre imperméables aux balles des Blancs.

Se sentant menacé, le président Gbényé a annoncé qu’il détenait sous ses griffes plus de trois cents Américains et plus de huit cents Belges et qu’au moindre bombardement de sa région et de Stanleyville, sa capitale révolutionnaire, ces otages seraient massacrés.

Les adeptes de Gbenyé ne se sont pas contentés des menaces et des vantardises de leur chef. À Paulis et ailleurs, ils ont torturé et tué des européens, en majorité des prêtres et des religieuses. Chassés par l’avance des colonnes de secours, ils sont allés se refugier au Soudan, en brûlant tout sur leur passage.

A la fin novembre 1964, Stanleyville a été enfin libérée par la colonne Van de Wall, les paras belges et les mercenaires de Mike Hoare, appelé par Tshombe, et l’agitation contenue tant bien que mal dans le reste du pays. C’est alors que Moïse Tshombé est passé à l’exécution du plan de pacification pour lequel il a songé à s’attacher à nouveau mes services.

Les services secrets français ne me fournissent aucun subside, ni même d’ordre précis. Cependant le colonel Robert qui dirige le service Afrique du SDECE, me fait savoir qu’il compte sur moi pour le renseigner sur les visées des Russes et des Chinois, alliés naturels et intéressés des meneurs anti-gouvernementaux.

Sitôt débarqué à Léopoldville, je noue des contacts semi-officiels avec l’ambassadeur de France, Kosciusko-Morizet, ainsi qu’avec l’attaché militaire. Je m’empresse également de contacter le Lieutenant-colonel Lamouline. Fort des promesses de Mobutu et de Tshombe, je revendique le droit de monter mon propre commando. Lamouline n’est pas d’accord, et me propose de former une unité autonome au sein de sa troupe. J’hésite. Mais comme il me garantit la plus complète indépendance, j’accepte de tenter l’expérience. C’est ainsi que va naitre le 1er Choc.

Il ne me reste plus qu’à trouver les hommes qui formeront mon unité. Karl Couke, Freddy Thielemans et Marc Robbyn en forment le noyau dur. J’accueille ensuite un véritable loup de guerre, l’adjudant Roger Bruni, vétéran de toutes les campagnes des bérets rouges depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et héros de Diên Biên Phû.

Une filière d’enrôlement fonctionne à Bruxelles, au sein de l’ambassade de la République démocratique du Congo. Les hommes qui font office de recruteurs ne se montrent pas particulièrement regardants. Tous les volontaires qu’ils expédient à Léopoldville ne sont pas capables de faire des soldats. Le général Mobutu s’en aperçoit et prend lui-même les affaires en main. Le 27 février 1965, il adresse à son attaché militaire en Belgique une lettre dans laquelle il souligne que le personnel qui nous est envoyé manque des aptitudes élémentaires exigées de tout militaire.
En accord avec moi, il décide que le capitaine Thielemans est désormais responsable du recrutement et de la sélection des volontaires. ‘

Fin février, ma troupe, baptisée le 1er Choc commence à prendre tournure. Grâce à l’aide de Freddy, je peux en effet compter sur une trentaine de recrues sérieuses. Mais j’ai besoin d’au moins le double, et j’organise une nouvelle campagne de recrutement. Freddy repart pour Bruxelles. Il s’installe à l’ambassade du Congo où le major N’Babia, attaché militaire, met un bureau à sa disposition.

À Léopoldville, l’embryon de mon unité est cantonné dans un immeuble moderne baptisé  » Building Janssens « . Petit à petit, le rôle de combat du 1er Choc se remplit. Lorsqu’il sera complet, il affichera dix officiers, vingt sous-officiers et quatre-vingts volontaires.

Dans le souci de donner une image de marque à mon unité, j’ai décidé que mes volontaires porteront la tenue camouflée et coifferont le béret rouge à badge rond des parachutistes métropolitains. En outre, j’ai ordonné que les candidats à l’aventure arrivent en Afrique vêtus d’uniformes de sortie achetés avec leurs deniers.

Les hommes qui nous rejoignent ont des motivations diverses. Ma1gré le tri sévère, nous voyons débarquer quelques rigolos. Ces garçons ne viennent en Afrique que pour gagner de l’argent facile – cinq mille francs par mois – et, surtout, pour casser du Noir. Comme ce n’est pas le genre de la maison la plupart d’entre eux repartent en Europe ou vont se perdre dans d’autres groupes dont les officiers sont moins regardants que moi.

D’autres volontaires débarquent en Afrique après une déception sentimentale. Un sympathique Hongrois vient m’expliquer, gêné, que sa fiancée qui l’avait quitté lui a écrit qu’elle voulait renouer. Sachant qu’un soldat qui a le cœur ailleurs n’est jamais en possession de tous ses moyens je décide de le laisser rentrer en Europe, à conditions bien sur, qu’il paie son billet d’avion. Il se montre ravi de ma compréhension, puis reprend :

– Mais, major…

Imaginant quelque complication, je presse l’amoureux transi d’en venir au fait.

– Je ne peux pas ramener mon chien en Belgique, lâche-t-il, penaud.

Il a un berger allemand, acheté à un autre Hongrois, ancien légionnaire. Me souvenant soudain de mon vieux Péo je propose de garder l’animal. Soulagé, le volontaire est sur le point de prendre congé lors qu’il revient vers moi.

– Major. . .. .

– Quoi encore?

– C’est le chien. Il ne comprend que le hongrois.

Après avoir noté sur une feuille de cahier quelques mots magyars qui me permettront de me faire obéir, le jeune homme s’en va, pour de bon cette fois, retrouver son inconstante.

Le 14 mars 1965, tous les problèmes de recrutement ayant été à peu près résolus, j’expédie soixante-quinze volontaires à Stanleyville. Lorsque je les rejoins, le lendemain le colonel congolais Leonard Mulamba, à la fois commandant d’armes et gouverneur civil, me félicite pour la belle tenue de mon unité qu’il a déjà passée en revue. Il m’annonce ensuite queue vais devoir nettoyer les secteurs de Yangambi et Yanonge, sur la rive sud de la Luluaba où des Simbas tiennent sous leur coupe quelques milliers de paysans et d’ouvriers des ateliers de traitement du caoutchouc.

Le 20 mars 1965 au soir, je suis prêt à lancer l’opération sur Yangambi. Ma troupe s’entasse à bord d’un lourd bateau à roue à aubes sur lequel j’ai fait charger une jeep. Une unité de l’ANC nous accompagne.

Il est 21 heures lorsque nous quittons le quai. Je me rends vite compte que l’expédition ne sera pas une partie de plaisir. Le bateau tosse sou- vent sur des bancs de sable, et finit par s’immobiliser. J’avais prévu que nous serions avant l’aube devant l’objectif et il est déjà presque 3 heures de malin. J’ai beau tempêter, les mariniers mettent plus d’une heure à reprendre le fil du courant. Forçant ses machines, le capitaine congolais fait tout ce qu’il peut pour rattraper une partie de notre retard.

– C’est là major m’annonce t il à 6 heures en mettant en panne au beau milieu du fleuve.

Une falaise se dessine dans la brume. Je ne reconnais pas du tout l’endroit où j’ai prévu d’attaquer. Comme le temps presse j’ordonne tout de même à Karl Couke, qui a trouvé normal de redevenir lieutenant, de débarquer avec une trentaine d’hommes.

Le commando escalade péniblement la falaise, Une fois au sommet, il découvre que le capitaine a mis son bateau en palme plus loin que prévu : nous sommes tout près de Yangambi, la cité européenne occupée par les Simbas.

Au signal de Couke, je rejoins la terre et sous la protection des armes, je me dirige vers le quai. Au passage, nous fouillons les villas qui longent une route bordée de bananiers et de palmiers. Mes voltigeurs me suivent en file indienne en gardant prudemment leurs distances entre eux. Ils sont à l’affût du moindre mouvement. Nous franchissons un ponceau, le dépassons d’une cinquantaine de mètres et tombons dans une embuscade.

Tapis dans le fossé, mes hommes ripostent d’abord à l’aveuglette. Puis ils tentent de voir à qui ils ont affaire. Les tireurs embusqués ne sont, apparemment pas plus d’une dizaine.

L’unique fusil-mitrailleur de notre section s’enraie. Un rebelle profitant du répit inespéré, bondit à découvert en hurlant un ordre. J’ai le temps de me rendre compte qu’il est armé d’un fusil Mauser. Ses compagnons lui obéissent et entament un mouvement de repli en lâchant d’imprécises rafales de mitraillettes tchèques.

Afin que l’ennemi n’ait pas le temps de se regrouper plus loin avec des éléments plus solidement armés, je relance la progression. Nous atteignons les appontements que nous fouillons rapidement. A l’aide d’un pistolet Very, je fais tirer une fusée verte qui donne au capitaine du bateau l’ordre de venir accoster. Tandis que les soldats de l’ANC relèvent mes hommes en défense des quais je fais débarquer ma jeep, puis lance ma deuxième section en direction du bourg de Lusambila, avec ordre de poursuivre la reconnaissance jusqu’à l’école et jusqu’au camp des Simbas qui se trouvent un peu plus loin.

À Lusambila, des rafales serrées annoncent que mes hommes de tête rencontrent une résistance. Je mène alors ma première section vers un groupe de villas. L’une d’elles a visiblement servi de PC au commandant des Simbas de la région. Elle regorge de paperasses. L’officier rebelle n’a même pas pris le temps d’emporter le cachet symbolisant son autorité.

Les ouvriers agricoles de Lusambila refusent de se laisser approcher. Ils se barricadent dans leurs cases. L’un de mes volontaires, René Biaunie, qui a servi dans la Royale et est plus âgé que la plupart de ses compagnons , se met en peine d’expliquer aux hommes invisibles que nous sommes venus dans la seule intention de les libérer des Simbas. Un volontaire congolais traduit le message en lingala dans un porte-voix.

Comme rien ne bouge, je fais signe à Karl Couke de forcer l’entrée d’une case. Il en ressort avec une vieille femme qui pousse des cris d’effroi et brasse l’air de ses bras maigres. Karl la calme en lui parlant doucement en lingala et à midi la persuade d’expliquer aux autres villageois qu’ils ne risquent rien. Le message passe bien. Au bout d’une heure de palabres animés, un millier de paysans et ouvriers sont regroupés au cœur du village .

Pendant ce temps ma première section approche du camp Astrid. Un rebelle marche vers les voltigeurs de pointe, tenant son arme levée à bout de bras en signe de reddition. Parvenu à une dizaine de mètres de mes hommes, il tire une longue rafale sur le premier volontaire et détale dans la forêt sous une grêle de balles. Mes volontaires essuient encore quelques rafales de mitraillettes, puis le calme revient.

La position investie, je décide de passer au second acte de ma mission qui consiste à ramener à Stanleyville une partie de la récolte de caoutchouc.

Tandis que je discute avec Karl Couke et mes chefs de groupe, les villageois nous épient. L’un d’eux demande à me parler et m’annonce qu’après ce qui vient de se passer, il ne veut pas rester à Lusambila. Comme tous ses compagnons, il craint le retour des Simbas qui, dit-il, les massacreront pour avoir fraternisé avec mes hommes.

Estimant que notre rafiot peut supporter une telle surcharge, j’annonce que je ramènerai tout le monde à Stanleyville. Ma décision est accueillie par des cris de joie et des danses échevelées.

C’est alors que des échos de rafales nous parviennent du quai. Inquiet pour le bateau, je fais presser le mouvement. Les tirs proviennent d’une colline surplombant Yangambi. D’autres jaillissent de la rive nord de la Luluaba. L’ennemi dispose d’au moins trois mitrailleuses. J’engage le canon de 37 que j’ai eu la bonne idée d’embarquer et ces armes se taisent une à une.

La nuit tombe. Mes hommes veillent sur les villageois regroupés. D’autres patrouillent alentour. Des rafales déchirent la nuit épaissie par une brume à couper au couteau. Des pirogues invisibles frôlent notre bateau. Des hurlements montent des collines environnantes. Personne ne parvient à dormir dans cette cacophonie permanente.

Dès l’aube, j’organise le chargement du caoutchouc. Pressés de s’en aller, les villageois travaillent de bon cœur. Soudain les mitrailleuses ennemies redonnent de la voix. Je fais appeler par radio un B 26 qui vient bombarder et mitrailler les hauteurs et la rive opposée de la Luluaba. Des rideaux de palmiers s’embrasent, des colonnes de fumée montent haut dans le ciel toujours brumeux, les armes rebelles se taisent.

Vers 10 heures, les derniers ouvriers embarquent sur le bateau plein à ras bord. Je m’assure que tous mes hommes nous ont rejoints, fais charger les quelques véhicules en bon état que nous avons retrouvés et donne l’ordre d’appareiller. Quelques rafales, tirées de trop loin pour être efficaces, ponctuent notre départ.

Au fil des heures, le capitaine me fait des commentaires de plus en plus alarmants sur la charge excessive de son bateau. Me rendant à ses arguments, je le fais stopper à la hauteur d’un village d’où des rebelles s’enfuient en tiraillant. Une barge est là, à moitié pleine de caoutchouc et de sacs de café. Je la réquisitionne, ainsi qu’une sorte de bateau-mouche. Notre rafiot, délesté d’une bonne partie de ses passagers, peut reprendre sa navigation. Au soir, nous mettons en panne à hauteur de Yakusu, poste clé des défenses de Stanleyville. IL n’est tenu que par une poignée de miliciens armés de deux fusils et d’arcs. Son chef profite de mon passage pour me demander de plaider sa cause auprès du colonel Mulamba, à qui il a réclamé en vain un peu plus d’armement et des tenues militaires qui impressionnent tant la population. Le bonhomme manque aussi de vivres et de médicaments. Je puise largement dans notre ravitaillement et lui donne deux fusils de chasse, puis nous remettons le cap sur Stanleyville.

Le bilan de notre opération fait rapidement le tour des états-majors de l’ANC. Il est assez impressionnant : nous avons rallié plus d’un millier de Congolais et récupéré six cents tonnes de caoutchouc, ainsi que quatre camions et sept camionnettes. Les accrochages m’ont permis de jauger les réactions de mes nouvelles recrues. Quelques râleurs mis à part, elles ont bien manœuvré, et j’en suis plutôt fier.

 


 

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