OPS Kantaga


 

15 – La magie guerrière des Balubas

Tandis que j’entraîne de plus en plus souvent mes hommes à l’écart de la route de Nyunzu, l’adjudant Kabuita qui semble avoir deviné mon envie d’en découdre, ne me quitte pas du regard. Il a beau être un vieux soldat revenu de tout, il est d’abord un Muhemba et, même si je ne comprends pas ses coutumes, je les respecte. Je lui ai donc obéi lorsqu’il a insisté pour que je porte le grigri, un bracelet en poils d’éléphants que m’a donné Chocolastic.

Au fond, il n’y a pas grande différence entre les manifestations de superstition de mes hommes et les miennes. Je trouve en effet naturel qu’un paysan du midi ne passe pas sous une échelle, n’ouvre jamais un parapluie sous son toit, s’empresse de remettre dans le bon sens un pain déposé à l’envers sur une table. Dès lors, pourquoi refuserais-je à mes africains le droit d’écouter leurs sorciers qui savent parler aux arbres et trouvent les clés de l’avenir dans les tripes fumantes des animaux sacrifiés ?

Un matin, nous quittons peu après 6 heures le campement de Lengwe.

Ayant, comme d’habitude, confié le reste de ma troupe à mes gradés belges, je suis le seul Blanc avec les voltigeurs de Kabuita. J’ai articulé ma progression en trois colonnes d’une vingtaine d’hommes chacune.

Afin de parer à toute surprise de taille, j’ai doté mon arrière-garde d’une pièce de mortier léger.

À quelques kilomètres de la mission de Mazamba, souvent attaquée et dont les pères et les soeurs sont aujourd’hui morts ou réfugiés sous des cieux plus cléments, je décide de quitter la route. Un peu plus tard, j’ordonne à Kabuita de marcher en pointe avec son groupe. L’adjudant, d’habitude sûr de lui et si prompt à appliquer mes ordres, me paraît mal à l’aise. Avant de s’éloigner comme à regret du ruban de latérite, il m’explique que le secteur que je propose de reconnaitre est un sanctuaire des Ballubas-Yamaïs, des pêcheurs de la rivière Lukuga qui sont, depuis des siècles, ennemis jurés des Balhembas.

– Non seulement je sais qu’ils sont là, mais j’espère bien les rencontrer dis-je à Kabuita. Je veux les rassurer quant à nos intentions, et tenter de les rallier au gouvernement de Moïse Tshombé.

Notre progression est, comme toujours. Accompagnée par les roucoulements obsédants de tourterelles invisibles et les cris métalliques des perroquets. Nous avançons parmi des matitis, des herbes à éléphant si hautes et si drues que mes voltigeurs de pointe sont obligés d’utiliser comme une faux leur machette à lame large pour y tailler leur chemin.

Lorsque nous nous extirpons enfin des matitis, nous nous engageons dans une forêt dont la voûte nous masque le ciel. Le sol est encore gorgé des derniers orages de la saison des pluies. Chacun de nos pas lui arrache des effluves putrides. Plus nous nous éloignons de la route plus mes gendarmes ruisselants de sueur sont inquiets.

J’en dépasse quelques-uns pour rejoindre Kabuita qui, de plus en plus nerveux lui aussi, sursaute chaque fois qu’une meute de singes hurleurs s’arrache aux arbres, ou que des craquements de branches brisées suivis d’épais claquements d’ailes, annoncent l’essor d’un couple de calaos cuirassés d’un casque de cuir.

Nous marchons depuis plus d’une heure. Nous foulons maintenant un sol de latérite marqué de traces de pas nus. Mes hommes sont plus que jamais sur leurs gardes et entreprennent la fouille de quelques bouquets d’épineux. Ils s’immobilisent à deux cents mètres d’un village de paillotes. Je l’inspecte à la jumelle : il me paraît désert.

Je m’apprête à relancer l’avance lorsqu’un roulement de tam-tams fait taire les tourterelles, les singes et les perroquets. Kabuita me demande l’autorisation d’ouvrir le feu. Je refuse net. Je regarde mes voltigeurs. Tous ont armé leur fusil ou leur mitraillette.

Les battements de tam-tams s’intensifient. Je redoute autour de nous le déploiement d’une tribu. Afin d’échapper à l’encerclement je fais investir le village, plaçant mes groupes en défense derrière des murets de terre.

Au bout de quelques minutes, un groupe de Balubas apparaît à l’orée de la forêt. Vêtus d’un pagne, coiffés de feuilles tressées, ils sont à l’orée de lances, de petits arcs à longues flèches et de casse-tête de bois cloutés terminés par un fléau confectionné avec une chaîne de vélo. Les plus grands mesurent à peine un mètre cinquante-cinq. Trois d’entre eux épaulent un fusil presque aussi long qu’eux, un poupou, antique pétoire arrivée en Afrique après avoir servi en Amérique durant la guerre de sécession D’autres Balubas sortent de la pénombre de la forêt. Je fais signe à Kabuita de me rejoindre, et il jaillit de son abri avec l’agilité d’une panthère.

Je suis bien décidé à éviter un carnage inutile qui creuserait un peu plus le fossé entre les tribus indécises et le gouvernement de Tshombé, et je réitère l’interdiction de tirer tant que nous ne sommes pas pris pour cibles. Il se retourne vers les voltigeurs invisibles et, d’un geste, leur fait abaisser leurs armes.

Les Balubas, sans doute encouragés par notre passivité, sont de plus en plus nombreux. Ils n’ont pas l’air ivre de lutuku, il est peut-être possible de palabrer avec eux.

Kabuita se charge du premier contact en les hélant en swahili. Aussitôt, les tam-tams redonnent de la voix. Les guerriers-pêcheurs aux trois quarts nus commencent à se balancer d’un pied sur l’autre en psalmodiant une sourde mélopée qui, peu à peu, prend de l’ampleur.

Le silence retombe sur le village lorsque le petit homme qui me semble être leur chef, dont les muscles saillants sont soulignés par des tatouages rituels et des peintures de guerre, se décide à répondre à mon adjudant. La discussion ne s’engage pas aussi bien que je l’avais espéré. Mes hommes et les Balubas échangent en effet des insultes rituelles que je ne comprends pas, mais qui ont pour effet de les mettre, les uns comme les autres, en transe.

La frénésie des Balubas augmente de minute en minute. Je m’aperçois que je n’existe plus aux yeux de mes gendarmes, transfigurés par l’ancestrale liturgie du défi tribal. Lorsque je crie pour tenter de ramener Kabuita à la réalité, le vieux soldat tourne vers moi des yeux exorbités.

– T’en fais pas, mon lieutenant, lâche-t-il entre deux bordées d’injures. Ne t’occupe plus de rien. C’est une affaire entre Balubas et Bahembas. Ça ne te regarde plus !

Mis à l’écart, je me contente d’observer ma petite troupe. Déjà quelques gendarmes ont déposé leur arme et se défont de leur uniforme.

Puisant de l’eau dans une mare croupissante, ils confectionnent avec de la latérite une boue dont ils s’enduisent de la tête aux pieds sans cesser d’invectiver l’ennemi. Puis, sans que je songe à les en empêcher, ils vident quelques calebasses de vin de palme dénichées dans les cases et, comme les Balubas, se lancent dans une danse guerrière.

Kabuita, grisé de lutuku et nu comme un ver, revient vers moi. Il m’annonce que l’affaire va se régler à la machette, puis se dirige vers les hommes en pagne. La plupart de mes gendarmes, aussi nus que lui, le suivent en brandissant leurs coupe-coupe et en hurlant comme mille diables. Les cris des deux camps se mêlent en un concert entêtant. Les tam-tams redoublent de violence pour accompagner le martèlement des pieds sur la terre dure.

La transe me gagne malgré moi. Dans un état second je retire ma veste de treillis et poussé par quelque instinct venu de la nuit des temps, me barbouille la poitrine de boue.

Mes hommes semblent ne plus me voir. Répétant un geste qu’ils ont appris à 1′ âge de la puberté, ils ramènent leur sexe entre leurs cuisses afin de le protéger des lames des Balubas. Des cris plus aigus que les autres viennent ajouter encore à la folie ambiante. Ce sont des femmes attirées par le tintamarre qui encouragent leurs hommes au massacre.

Il y a maintenant devant nous plus de trois cents Balubas. J’ai à peine fini de dénombrer leurs groupes compacts que les insultes soudain cessent de jaillir des deux camps. C’est l’instant de vérité. J’hésite à retirer mes rangers, mais je ne suis pas assez gagné par la folie ambiante pour me risquer nu-pieds sur les épineux qui jonchent 1′ arène informelle. Je garde donc mes chaussures et suis sur le point de rejoindre Kabuita lorsque, dans un éclair de lucidité je me rends compte que nous courons au-devant d’une mort certaine.

Déjà, quelques machettes s’entrechoquent. Je dégaine mon pistolet, l’arme et tire plusieurs coups en 1’air. Les détonations figent les combattants. Retrouvant le ton du commandement que je j’aurais jamais dû perdre, j’ordonne à Kabuita de ramener les hommes au village.

Mes coups de feu, s’ils ont produit l’effet apaisant que j’espérais, semblent avoir profondément choqué mon adjudant. Il me reproche d’avoir faussé le jeu. J’ai l’impression de vivre un rêve éveillé lorsque le chef des Balubas vient se plaindre à son tour que je n’aie pas respecté la coutume. Dégrisés mes voltigeurs se rhabillent, ré empoignent leurs armes et se remettent en position défensive. Les petits hommes nus refluent dans la forêt après un dernier palabre, pacifique celui-là.

Estimant tout danger écarté je ramène ma troupe sur la route de Nyunzu. Kabuita, redevenu lui-même, me dit que le chef des Balubas lui a reproché de m’avoir conduit à son village.

Il t’a pris pour un sorcier venu d’ailleurs, m’explique-l-il. Avant toi, jamais un Blanc ne s’était aventuré aussi profondément sur ses terres.

Je ne suis pas mécontent de m’être frotté aux traditions ancestrales des Bahembas. Même si je me suis repris au dernier moment, j’ai accepté au début de combattre les Balubas selon la coutume. Je suis donc devenu, aux yeux de mes hommes un peu africain. J’en acquiers la certitude lorsque quelques voltigeurs m’offrent pour la première fois de partager avec eux une épaisse tambouille de python accompagnée d’une bouillie de manioc et d’ignames, le tout diaboliquement relevé avec une sauce épicée dont ils possèdent seuls, le secret.

 


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