OPS Congo

 


 

Un soulèvement trop hâtif

A l’aube du mardi 5 juillet 1967, je dispose à Kisangani de deux compagnies du 6e Codo. Guettant mon signal, une soixantaine d’hommes de Scramme sont arrivés en renfort Il est 6 heures lorsque mon radio, malgré des conditions atmosphériques peu favorables, établit un contact avec notre base arrière de Kinshasa, où tout est calme.

Peu soucieux d’être écouté, j’ordonne au radio de la capitale de rester en relation permanente et pars en jeep avec mon escorte à la rencontre de Schramme qui a déjà du retard sur notre plan.

La colonne du 10e Codo est composée de jeeps armées de mitrailleuses, d’un seul camion et d’une petite automitrailleuse anglaise Ferret. Schramme n’a engagé qu’une centaine d’hommes, alors que je m’attendais à au moins trois fois plus. Sans me laisser le temps de m’en plaindre, le Belge m’explique qu’il doit son retard à l’élimination d’un poste de contrôle de l’ANC.

Je prends la tête de la colonne. Tout en roulant à bonne allure, je récapitule les forces en présence. Avec les renforts de Schramme, nous pourrons lancer un peu plus de deux cents hommes à l’assaut des bataillons de Mobutu qui cantonnent sur la rive gauche du Zaïre. Avec un peu de chance, l’effet de surprise compensera la faiblesse de nos effectifs.

Au moment de franchir le Zaïre notre Rubicon, je ne peux m’empêcher de penser qu’à Paris, Mauricheau-Beaupré, Jacques Foccart et le colonel Robert sont au courant de ce qui se trame, et qu’ils se frottent déjà les mains. Mes intérêts, une fois encore, coïncident avec ceux de mon pays et je m’en félicite.

Schramme et moi avons décidé de frapper d’abord au camp Kétélé, à l’heure où les soldats de l’ANC seront réunis pour le lever des couleurs nationales. Il est un peu plus de 8 heures lorsque les jeeps et l’unique Ferret du Belge bousculent sans peine la garde du camp. Quand le feu cesse, au bout d’une demi-heure à peine, une trentaine de morts et de blessés gisent dans la poussière. Schramme m’avertit par radio que les officiers d’état-major ont réussi à filer vers la ville. Je lance des patrouilles à leur recherche et quelques-uns d’entre eux sont arrêtés sans combattre.

Laissant le Belge achever l’occupation de la rive droite du fleuve, je tente de reprendre contact avec Kinshasa afin d’ordonner à mes hommes de quitter la base au plus vite et de se réfugier dans les ambassades. Mais les conditions météorologiques se sont détériorées. Jean-Louis, mon radio, a beau peaufiner au dixième de millimètre le déplacement de sa mollette de longueur d’ondes, rien n’y fait. Je suis à la foi furieux et consterné. Habitué aux réactions brutales des proches de Mobutu, je sais que mes trente volontaires de Kinshasa seront les premières victimes de la répression.

Schramme se croyait maitre de Kétélé. Il subit pourtant une contre- attaque magistralement engagée par des compagnies de l’ANC. Leurs officiers ont si bien retenu nos leçons de stratégie qu’ils l’obligent à passer le fleuve et à se réfugier en ville. Juste avant qu’il ne me rejoigne sa colonne subit un terrible pilonnage de mortiers. Son automitrailleuse vole en éclats, et des caisses de munitions chargées dans un camion explosent.

Notre affaire me paraît d’ores et déjà très mal engagée, lorsqu’un avion venu d’Afrique du Sud se pose sur l’aéroport dont nous venons de prendre le contrôle. Si le major Purren en descend avec Wicks, l’ancien adjoint de Mike Hoare, les deux cents mercenaires annoncés par Schramme manquent à l’appel.

Sans même songer à lui souhaiter la bienvenues je demande à Purren :

– Ou est le renfort promis ?

– Nous avons eu quelques ennuis, répond-il avec un sourire. Mais ne vous en faites pas, mon colonel, mes deux cents hommes seront là dans les quarante-huit heures !

Les nouveaux venus, Schramme et moi faisons le point de la situation. Elle n’est guère encourageante. Grâce au système autonome de radio que j’ai mis en place, je sais que Bob Noddyn n’a pas encore réussi à gagner Bukavu avec sa 3e compagnie. Il a eu du mal à convaincre les Katangais du 7e Codo qu’une rébellion tshombiste était en marche. Leur chef, le major Kaniki, qui devrait pourtant se réjouir de la chute prochaine de Mobutu, a même tenté de désarmer mes volontaires. Heureusement, le capitaine Noel, lui, a réussi à pénétrer dans Bukavu avec sa compagnie. En outre, le capitaine Hendrickx a pris Kindu avec une autre compagnie renforcée par un élément de Schramme.

Ces quelques succès pèsent d’autant moins lourd dans la balance que les soldats de Mobutu ne tardent pas à réagir. Les hommes d’Hendrickx ayant fêté leur victoire-éclair en buvant tout ce qu’ils pouvaient trouver dans la cité déserte, l’ANC profite de leur ivresse pour donner l’assaut et prend le dessus au terme d’une brève mêlée.

Pendant ce temps-là, à Kisangani, des rafales éclatent un peu partout sur les bords du fleuve. Dès les premiers coups de feu, les civils européens se barricadent dans leurs caves, et les africains filent dans la brousse. Bientôt, la ville est morte.

A Kinshasa, le président Mobutu, bien renseigné sur nos revers, s’adresse par radio à la nation sur un ton pathétique.

– Des avions non identifiés, déclare-t-il, ont déposé un groupe de commandos étrangers sur l’aérodrome de Kisangani. D’autres étrangers ont attaqué nos forces par traitrise à Bukavu et à Kalemie. Ces soldats massacrent partout les innocentes populations congolaises ! C’est un gang qui a attaqué le Congo, et ce gang se compose de Belges, d’Espagnols, de Français et d’Anglais agissant pour de d’argent.

La radio nationale zaïroise est prise en mains par les militaires. Des officiers lancent d’heure en heure de tels appels à la haine que je crains le pire pour mes hommes arrêtés par Bobozo. Même les fonctionnaires et les observateurs de l’ONU ne sont pas épargnés par les partisans de Mobutu. Le jeune colonel nigérian qui commande le service de sécurité des Nations-unies est incapable d’assurer la protection d’un des principaux adjoints d’U Thant, le secrétaire général de l’ONU, en tournée d’inspection dans la capitale. Molesté, le haut fonctionnaire n’a d’autre recours que de se barricader dans ses bureaux. Mobutu exige que les membres de l’ONU, ainsi que l’ensemble des diplomates en poste à Kinshasa remettent leurs armes à ses parachutistes.

Tous les Européens sont devenus des otages à la merci de l’humeur de Mobutu et des leaders de son Mouvement populaire pour la Révolution. Sur ordre du président aucun bateau, aucun avion, ne doit plus quitter le territoire. Les errements de l’indépendance reprennent. Des femmes sont violées, y compris parmi le personnel de l’ONU, et des villas des beaux quartiers sont pilées et saccagées. Le MPR décrète la mobilisation générale de “tous les jeunes révolutionnaires “ et proclame : “Nos patrouilles ratisseront au peigne fin chaque parcelle, chaque quartier, chaque commune et toute la ville. Les réactionnaires et les saboteurs du régime seront châtiés d’une façon exemplaire.” Ce que je redoutais est hélas arrivé : les trente hommes de ma base administrative ont été sauvagement exterminés. La bonne conscience belge me reprochera injustement de les avoir abandonnés.

Une douzaine de journalistes que le directeur de la presse congolaise avait conviés à constater les dégâts causés par les saboteurs tshombistes au pont de la Lubudi sont bloqués à Kisangani. Le capitaine Monga le Katangais que Schramme ambitionne de placer au poste de Mobutu en attentant le retour de Tshombé, les a réunis pour leur expliquer qu’ils sont désormais garants de la vie du prisonnier des Algériens.

J’ai donné des ordres stricts pour que ceux que l’on surnomme déjà “les otages des mercenaires ” ne soient pas maltraitees. Les journalistes sont maintenant confinés dans le Congo-palace, le seul hôtel encore digne de ce nom, où je leur rends visite. L’un d’entre eux me demande comment, avec seulement trois cents mercenaires nous imaginons encore pouvoir venir à bout des vingt-cinq mille hommes de l’ANC. Je lui réponds que telle n’a jamais été notre intention : Schramme et moi avons seulement voulu donner le signal d’un mouvement populaire qui, lui, renversera le régime dictatorial de Mobutu.

Après m’être assuré qu’ils ne manquaient de rien et qu’aucun mal ne leur serait fait, je laisse les journalistes à leurs inquiétudes. La pluie qui n’en finit pas de tomber ajoute encore à mon sentiment de ratage inéluctable.

Jean-Louis, mon radio, s’efforce en vain d’assurer les liaisons avec mes unités en brousse. Les communications ne sont plus assurées que par des estafettes, qui m’annoncent que nos hommes sont un peu partout, mis en échec. Je suis à cran lorsque Schramme me rejoint. Je lui demande où sont les mercenaires de Purren, mais il n’en sait pas plus que moi. Malgré tout, je reprends quelque espoir en apprenant qu’un T 28 piloté par Peppone, un Belge, a réussi à décoller pour larguer ses roquettes sur la rive gauche du fleuve. Les réservoirs de carburant l’ANC sont en flammes.

Après le départ de Schramme, j’ai enfin des nouvelles de Karl Couke. Il est maintenant sur la route de Buta avec quinze volontaires et soixante Congolais. Il m’annonce qu’il a réussi à désarmer la garnison de l’ANC de Bondo et qu’il sera dans Buta avant la nuit. Une fois la cité investie, il redescendra sur Kisangani.

Rasséréné, je décide d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté du fleuve et fais signe à Jean-Louis de monter dans la jeep. Leduc, mon chauffeur qui ne me quitte pas une seconde des yeux, démarre sans que j’aie besoin lui aux en donner l’ordre. Bortolleti, le volontaire qui me sert de garde du corps, suit le mouvement.

Des rafales passent très haut sur le quai lorsque nous y parvenons. Je fais arrêter la voiture, saute à terre et tente de déterminer, à la jumelle, l’origine des coups de feu. J’aperçois des groupes de paras de l’ANC immobiles sur leurs positions. Quelques claquements se mêlent aux sifflements. Des balles égratignent un mur dans mon dos. Je continue malgré tout à inspecter la rive opposée du fleuve.

Les détonations se multiplient autour de moi lorsque je me décide enfin à rejoindre mes compagnons. C’est alors que je ressens comme une gifle sur le sommet du crâne. Je perds connaissance. Lorsque j’émerge, je suis à terre, devant Jean-Louis qui s’est précipité pour me porter secours. J’essaye de me relever. Mes jambes ne m’obéissent plus. Bien que j’aie du mal à parler, je demande à mes compagnons de me caler dans la jeep et de me conduire à l’hôpital.

Le docteur Choukroun, un Français, se penche sur moi. Je lui demande de nettoyer ma plaie au plus vite, afin que j’aille retrouver mes hommes, puis perds de nouveau à moitié connaissance. On me met sous perfusion. Après m’avoir examiné, le médecin m’annonce qu’une balle m’a touché au sommet de la tête, causant un hématome au cerveau. Cet hématome risque de provoquer une paralysie totale si on ne le résorbe pas au plus vite.

Refusant la sentence, je veux parler encore. Les mots que je prononce résonnent dans mon crâne. Mes hommes me ramènent à mon PC. Marie- Elise, déjà prévenue, est là, douce et rassurante. Je ferme les yeux, et me laisse happer par l’inconscience.

 


 

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