OPS Congo

 


 

Les Simbas de Buta se rallient

La réorganisation de Buta m’accapare tellement que j’en viens à regretter l’absence de Freddy Thielemans qui, après quelques déboires avec les autorités belges lors du recrutement du 1er Choc s’est engagé au Yémen.

Mes cadres sont des combattants d’une rare efficacité, mais il me manque quelqu’un sur qui me reposer des tâches administratives. Je respire lorsqu’on m’affecte le lieutenant Cardinal. Il se révèle immédiatement très au fait des affaires de justice et me déleste d’une bonne part des travaux de routine. Enfin, je peux retourner courir la brousse avec mes voltigeurs.

Les Simbas reculent de plus en plus dans la forêt. J’ai la désagréable impression qu’ils veulent nous attirer dans une colossale embuscade. Ils sèment en effet quantité d’indices sur leurs brisées. Nous retrouvons des villages incendiés des plantations ravagées et des cadavres d’otages profanés, livrés aux bêtes sauvages. Il passe parfois, au milieu de ces horreurs, une horde d’éléphants menée par une majestueuse femelle. Je suis tellement pressé de remplir ma mission que je ne prends même plus le temps d’admirer le spectacle.

A l’approche d’un village, Roger Bruni intercepte un homme portant un plateau de nourriture sur sa tête. Le Noir à demi nu avoue qu’il allait ravitailler des otages de Makondo. Une fois l’endroit bouclé quelques voltigeurs profitent de l’abri des matitis pour ramper vers l’objectif. Parvenus à distance d’assaut, ils se postent en guet. A quelques mètres, des éclats de voix trahissent une présence. Des Simbas, alertés par un craquement de branche sèche ou le silence soudain des tourterelles, sortent d’une case en tiraillant au hasard. Les voltigeurs ripostent. Trois autres rebelles jaillissent d’une seconde habitation en poussant devant eux des religieuses dont ils se servent comme bouclier.

Pour préserver la vie des otages, les hommes de Bruni suspendent leur tir durant quelques secondes. Puis ils ouvrent un feu d’enfer en pointant leurs armes vers la cime des arbres. Terrorisés, les Simbas abandonnent les soeurs et s’enfuient, poursuivis par une poignée de volontaires.

Les malheureuses religieuses sont en loques. Elles mettent quelques minutes à comprendre que leur calvaire est terminé. Elles ont tant souffert que plus rien ne les touche. Le regard fixe elles se laissent tomber â genoux en joignant les mains, entament des prières.

Laissant les nonnes à leurs actions de grâces quelques voltigeurs se dirigent vers la dernière case du village. Une femme blanche en sort. Sous ses longs cheveux emmêlés, son visage, masque tragique sculpté par des semaines de terreur, est marbré de crasse épaisse. Deux fillettes marchent à tout petits pas derrière elle.

Les hommes de Bruni, un Hongrois et quelques Italiens qui ne vivaient depuis deux mois que dans l’espoir de ce jour se figent. Puis l’un d’eux avance vers les rescapées. Le trio craintif s’arrête à quelques mètres de lui. Le volontaire fait encore trois pas et tend la main vers la femme qui refuse de se laisser toucher. C’est alors que des religieuses se relèvent, s’approchent, et viennent prendre dans leurs bras l’épouse et les enfants du miraculé de la rivière Uélé.

Apres les retrouvailles du couple belge et une messe d’actions de grâces célébrée dans l’église de Buta, j’établis un premier bilan de notre campagne. En comptant les dizaines de cadavres retrouvés j’en arrive â la conclusion que nous avons récupéré presque tous les otages qui étaient détenus dans la région. Avant de leur demander de nouveaux efforts, je laisse mes hommes se défouler en faisant la fête et en buvant un peu plus que de coutume.

Notre tâche, en effet, n’est pas terminée. Il nous faut acheminer le coton vers les ateliers de traitement de Stanleyville. Si la population et les Simbas ralliés devraient me permettre de venir assez facilement à bout de la cueillette, me demande comment vais m’y prendre pour convoyer les balles à bon port.

En attendant la fin de la récolte, je détache une partie de ma troupe à Banalia sous les ordres du lieutenant Bruni. Comme le ravitaillement une fois de plus, se fait attendre, Bruni et le lieutenant Le Maout se mettent on tête d’aller en chercher à Stanleyville. Le 28 juin 1965, ils partent sans escorte, à bord d’une jeep suivie de trois camions.

L’équipée clandestine n’a pas parcouru trois kilomètres qu’elle tombe dans une embuscade. Bruni en a vu d’autres. Refusant de rebrousser chemin, il fonce sur l’obstacle en tiraillant, le bouscule et le franchit.

Les Simbas ont visé juste. L’affrontement a fait deux blessés. Le premier, l’adjudant Nouchet, n’est pas trop gravement touché, mais le second, le volontaire Bernard Layaz risque de perdre son bras s’il n’est pas conduit rapidement à l’hôpital de Stanleyville. Le ravitaillement est oublié. Désormais, seul compte le bras de Layaz. Bruni remonte dans sa jeep, qui démarre en trombe. Roulant à tombeau ouvert elle, ouvre la route aux chauffeurs des trois camions qui ont toutes les peines du monde à suivre la cadence. Après deux cents kilomètres de tape-cul et de dérapage dans la boue des virages, Bruni houspille le personnel de l’hôtel de Stanleyville pour que ses protégés soient immédiatement soignés. Le chirurgien, malheureusement ne réussit pas à sauver le bras de Layaz.

Un message m’annonce l’escapade de Bruni. Pendant que les camions, chargés au passage de ravitaillement, remontent vers Banalia, je m’empresse de rejoindre Stanleyville en avions afin de limiter autant que possible les dégâts. Sur place, j’arrange les affaires de Bruni auprès des Belges, rends visite à mes deux blessés, et vais prendre le vent auprès de Lamouline et Mulamba. Ils me demandent de préparer ma troupe à marcher sur Akéti, à cent kilomètres à l’ouest de Buta.

Je regagne Buta sans avoir pris de sanctions contre Bruni et ses compagnons et commence à mettre sur pied la nouvelle opération, baptisée Paradis perdu. Afin de mettre toutes les chances de mon côté, je réclame à l’état-major des futs de carburant. Les hélicoptères pourront ainsi acheminer rapidement mes blessés vers Stanleyville. En attendant l’essence on m’expédie des tonnes de munitions.

C’est donc le cœur serein que je forme ma colonne, bien avant l’aube du 4 juillet 1965. Elle est composée de dix-sept véhicules, sept jeeps, sept camions, une camionnette, un blindé et une ambulance. Karl Couke roule en tête.

A 6 heures nous ne sommes plus qu’à trente kilomètres de notre objectif, Akéti. C’est alors qu’une grêle de balles s’abat sur nous. Le sous-lieutenant Vibert est tué, et deux Katangais, grièvement blessés. Le combat n’est pas terminé que j’alerte déjà l’hélicoptère d’évacuation. Cinq kilomètres plus loin, nouveau mur de feu. Cette fois, des B 26 viennent immédiatement à notre aide. Les Simbas se débandent et, à midi, nous entrons dans Akéti que Karl Couke s’empresse d’investir avec ses voltigeurs.

L’état-major semble pressé de mener l’opération à son terme. Aussi- tôt Akéti contrôlée, je reçois l’ordre de pousser une colonne sur Bumba, à près de deux cents kilomètres au sud-ouest sur la rive nord du Congo.Les hommes ont à peine le temps de se reposer. Ils avalent leur repas du soir à la va-vite et, un peu avant 1 heure du matin, je les remets en route en laissant Couke à Akéti avec sa compagnie.

En route pour Bumba, j’essuie embuscade sur embuscade. Trois de mes hommes sont tués et quatre autres, blessés. Enfin, on m’annonce à la radio qu’une colonne de l’ANC vient à notre rencontre. Je m’estime sorti d’affaires une fois la jonction établie et nous atteignons le Congo juste avant minuit.

C’est nanti du renfort appréciable de cinq petites automitrailleuses que je remonte le 8 juillet 1965 sur Akéti. Un brouillard épais s’est abattu sur la région. Les Simbas savent que cette purée de pois interdira l’intervention de l’aviation. Ils nous tendent un piège aux abords d’un petit pont. Leur attaque est si mal préparée que quelques rafales suffisent à les faire fuir.

Parvenus à la rivière Elongo, nous nous arrêtons pour récupérer le corps d’un de mes hommes tombé à l’aller dans une embuscade. Des cris de rage montent parmi mes voltigeurs devant l’horrible spectacle qui nous attend : les Simbas ont déterré le cadavre du volontaire, dont ils n’ont laissé que le tronc. A notre arrivée à Akéti, je ferai procéder à un nouvel enterrement du corps profané avec les honneurs de la guerre.

René Biaunie, qui n’a pas participé à l’expédition sur Bumba, m’accueille avec un large sourire.

– J’ai un rallié de poids m’annonce-t-il en désignant un solide gaillard dans la quarantaine.

Ainsi qu’il me l’explique en un français châtié, le major Jules Wagi a négocié son ralliement avec Biaunie par le truchement d’une vieille femme. Il s’est présenté à Buta à la tête d’un groupe composé de ses trois épouses et d’une vingtaine de Simbas. Avec ses lunettes, Wagi ressemble fort à un officier d’administration. Quelques-uns de mes Congolais le dévisagent avec un drôle d’air. Visiblement ils rêvent de le travailler au corps afin de lui faire avouer où le colonel Makondo a caché le fruit de ses rapines. Heureusement, on me réclame le rallié à Stanleyville, où je l’expédie avec Biaunie. Après avoir rencontré le colonel Mulamba, le major Wagi prend le soir même la parole à Radio-stanleyville pour inviter tous les Simbas à se rallier.

Notre région libérée a maintenant besoin d’être désenclavée, et la récolte de coton d’être convoyée à bon port. Certes, Bruni a réussi à conduire un convoi routier sans trop de dommages à Stanleyville, Mais il a bénéficie d’un effet de surprise. Je songe alors aux cours d’eau et, surtout, au train.

Afin de rétablir, dans un premier temps, la liaison ferroviaire avec Paulis je fais dresser un état du matériel de traction qui se trouve au terminus d’Akéti. Des Simbas ralliés et la population des villages passés sous notre contrôle sont réquisitionnés pour travailler à la réfection de la voie. Bon gré mal gré, Karl Couke délaisse ses occupations guerrières pour rechercher les anciens employés du chemin de fer. Sa tâche est moins malaisée que je ne le craignais : les ouvriers du rail ne manquent pas au sein de la population apaisée.

Parallèlement, je fais accélérer les travaux de réhabilitation de Buta. Déjà, la plupart des façades ont été blanchies à la chaux et la rue principale est dégagée de ses herbes. Les carcasses de voitures ont été déposes à l’orée de la ville. Des équipes de maçons réquisitionnés travaillent à relever les bâtiments détruits par les Simbas.

J’ai prévu une petite cérémonie pour que mes volontaires français honorent le 14 juillet 1965. Les Simbas, eux aussi, ont pensé à notre fête nationale. Ils tendent une embuscade à l’une de mes patrouilles à proximité d’Aketi. Le lieutenant le Maout est touché à une jambe. Comme son évacuation tarde, bien évidemment sa plaie s’infecte. Craignant la gangrène, je fais hâter les choses.

Le colonel Mulamba m’adresse un message de sympathie pour marquer le 14 juillet. Ce petit geste d’amitié me touche. Il prouve en effet que 1e haut-commandement ne nous considère pas seulement comme des mercenaires, de la chair à canon corvéable à merci mais aussi comme des hommes ayant le goût des traditions et le sens des valeurs.

Peu à peu libérée de l’emprise des rebelles, la population reflue massivement vers Buta. Entre deux incursions en foret, je dois faire face aux besoins des nouveaux arrivants. L’humidité de la saison et la malnutrition aidant, ils sont presque tous malades. Lorsque leurs gosses me fixent avec leurs grands yeux sans éclat j’ai l’impression qu’ils attendent que j’accomplisse quelque miracle. Leurs torses creux et leurs ventres gonflés comme des outres me font mal. Je bombarde le QG de Stanleyville de messages réclamant des vivres et des médicaments de première urgence.
Le 16 juillet un DC 3 me livre deux tonnes de riz, deux cents sacs de poissons séchés et du lait en poudre en abondance. Cet important ravitaillement suffit à nourrir durant quelques jours le millier de réfugiés dont j’ai la charge, parmi lesquels quelque cinq cents enfants de moins de douze ans.
Un peu rassuré sur le s0rt de la population, je lance des raids de plus en plus profonds dans la forêt. Le 21 juillet, le ministre de l’intérieur m’adresse un message officiel de félicitations. En le lisant je songe à mes morts, tous ces Noirs et ces Blancs qui se sont sacrifiés pour que la paix revienne enfin. Ma réflexion est brutalement interrompue par des détonations et des grondements de moteurs emballés. Des centaines de Simbas ont réussi à s’infiltrer entre mes postes de garde. Après s’être regroupés dans l’étroite vallée de la Buta, ils ont profité de la nuit pour se faufiler par petites équipes dans la coulée de forêt qui coupe la ville en deux.

Passé l’effet de surprise, mes groupes cernent rapidement les assaillants. Les combats de rues durent une heure et demie, jusqu’à ce que des ordres de repli se mêlent aux rafales. Les rebelles se retirent par la vallée de la Buta, poursuivis par les bombardements des avions.

Deux officiers de Makondo gisent au milieu de la rue principale. Il s’agit du commandant Pierre Monzunga, ancien responsable de la poudrière de Butas qui commandait l’attaque et du lieutenant Raymond Kangonyesi, son secrétaire.

Le bilan de l’attaque ne me paraît pas mauvais, jusqu’au moment où mes hommes découvrent une famille massacrée. Alphonse Mbongoma professeur à l’école technique de Paulis, avait réussi il y a peu à échapper aux Simbas avec ses trois épouses et ses quatre enfants. C’est sans doute son ralliement que les hommes du commandant Monzunga ont voulu lui faire payer. Seuls doux de ses enfants sont encore en vie.

Le 24 juillet, j’établis un bilan provisoire de l’attaque repoussée. Il se solde par vingt et un rebelles abattus. Un message m’apprend deux jours plus tard que Le Maout est mort à Léopoldville, emporté par la gangrène. Ce décès porte un coup au moral de mes hommes qui ont déjà bien des raisons de se plaindre. La solde a du retard le courrier aussi, et les vivres qu’on nous expédie par avion sont de plus en plus avariés. Heureusement l’électricité est enfin rétablie dans Buta. Ce retour à la normale me laisse espérer que les choses sont en bonne voie.

Le 5 août, Bruni récupère deux armes automatiques russes lors d’un accrochage avec une unité simba et ramène trente-cinq ralliés. Je profite de ce nouveau succès pour réclamer à Stanleyville le paiement des retards de solde, ainsi que des fonds me permettant de récompenser les employés civils que j’ai embauchés pour remettre en marche les installations publiques. Je demande enfin l’autorisation de recruter cent volontaires parmi les ralliés que je pourrai armer avec des Mauser de récupération.

La solde n’arrivant toujours pas j’active les incursions en forêt afin que mes hommes n’aient pas le loisir de ruminer leur mécontentement.
C’est ainsi que nous capturons le capitaine Gilbert Kolomoso, qui commandait le secteur opérationnel de Titulé. Kolomoso n’est pas fait du même bois que les précédents officiers simbas capturés ou ralliés. Lui persiste à croire que la rébellion sera victorieuse. Il nous tient tête à chaque interrogatoire. A bout d’arguments, je l’expédie à Stanleyville.

Alors que je les croyais affaiblis, les rebelles donnent au contraire des signes de reprise de leurs activités. Je suis obligé de détacher de plus en plus d’hommes à la protection des travailleurs affectés à la voie ferrée. On me signale même d’inquiétants regroupements autour de la rivière Maze, entre Akéti et Bondo. Mon service de renseignement précise le 1er septembre que les chefs de cette troupe n’attendent plus qu’une livraison de munitions pour déferler sur Buta.

Cette menace ne m’empêche pas de poursuivre mes tâches. Je songe à rétablir tout à fait l’ordre civil et demande à Stanleyville qu’on m’expédie rapidement dix mille cartes d’identité et autant de livrets de famille vierges. De son côté, Karl Couke s’active. Il a réussi à réunir à Akéti suffisamment de matériel roulant pour former deux convois. Lorsque j’apprends que le carburant va bientôt manquer à Paulis, je prends l’initiative de rouvrir la voie ferrée fermée depuis maintenant plus d’un an.

 


 

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

A la mémoire du Colonel Denard
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