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La bataille du rail

Les rebelles signalés au sud de Bondo ont été ravitaillé plus vite que je ne le pensais. Dans la nuit du 5 au 6 septembre 1965, alors que je me trouve à Bumba, ils attaquent Buta en force. Sitôt qu’on m’annonce l’assaut, je fonce vers l’avion qui m’a amené et le fais charger à bloc de munitions avant de rejoindre mes hommes.

D’après le feu intense organisé par les assaillants l’affaire menace de durer plus longtemps que lors de leur dernière incursion facilement repoussée. Je réclame des munitions par radio et, dès l’aube, concentre mes forces sur la plaine d’aviation afin de ne pas risquer d’être isolé.

Après cinq heures de combat, la pression des rebelles redouble. Ils possèdent au moins cinq mitrailleuses et ne se montrent pas avares de munitions. J’estime qu’ils sont plus de trois cents. Comme il faut à tout prix les empêcher de s’introduire dans la coulée de végétation tranchant la ville en deux j’alerte l’aviation. Prenant des risques énormes, réalisant des prodiges de précision, Roger Bracco et ses compagnons viennent lâcher des roquettes à quelques mètres seulement de nos positions.
Certain désormais que mes défenses tiendront je repars pour Bumba où une réunion d’état-major m’attend pour faire le point exact de la situation.

Les rebelles repoussent plusieurs assauts, mais finissent par lâcher le morceau au matin du 7 septembre. Des agents de Biaunie signalent encore le passage d’un camion ennemi sur une piste longeant la route d’Aketi, puis le calme revient. Le lendemain, nos avions matraquent durant des heures les villages de Ndimalo, Mogbe et Bali, bases de départ de l’attaque. Les rebelles tentent en vain d’échapper aux représailles. Ils meurent par dizaines sous les bombes et les roquettes.

Après ce raid aérien d’une violence inouïe, le bruit court que le gros des forces ennemies est en train de se regrouper plus au nord, dans la région de Poko. Le 10 septembre, je rentre de Bumba et lance aussitôt des patrouilles. Mes voltigeurs retrouvent des grenades défensives des roquettes antichars, des obus de mortiers et des milliers de cartouches chinoises abandonnées en vrac.

Le 13 septembre, l’une de mes patrouilles est prise à partie aux approches du hameau de M’balu. L’accrochage est bref. Cinq Simbas sont tués et un sixième se rend. Le prisonnier, Emmanuel Kopa parle volontiers. D’après lui, les rebelles ne se sont retirés que dans l’intention de revenir très vite. En attendant cette nouvelle attaque, l’accrochage de M’balu nous attire le ralliement de cinquante villageois, dont certains rejoignent immédiatement les chantiers de réfection de la voie ferrée.

Car la force rebelle ne m’empêche pas de poursuivre mon projet de réouverture du chemin de fer. Pressées de voir rouler le train de Paulis, les autorités enjoignent de faire travailler la population et les cheminots le dimanche. L’aviation survole sans cesse les zones de travaux. Elle bombarde souvent le sanctuaire des rebelles, qui se sont concentrés autour du village de Maselebende et dans la vallée de la rivière N’Dio. Les renseignements se font de plus en plus précis. Je suis bientôt certain que l’ennemi a entamé un mouvement de repli général.

La veille permanente des avions oblige les Simbas à relâcher leur pression sur la population Dans la nuit du 24 au 25 septembre, après une escarmouche qui nous a coûté cinq blessés une colonne de cent quarante réfugiés se présente devant un de mes postes de garde.

Le 28 notre aviation parvient à contrer un dernier sursaut d’activité des rebelles. Désormais, tout est prêt pour donner à Aketi le signale du premier départ d’un train. Le colonel Mulamba vient à Buta avec Lamouline. Les troupes qui ne sont pas de veille défilent pour nos visiteurs. Le lendemain, j’accompagne Mulamba et Lamouline à Aketi, ou les hommes de Couke, commandant de la place, nous rendent les honneurs.

Au matin du 30 septembre 1965, deux trains sont près à prendre le départ. Une fanfare formée de Simbas ralliés fonflonnent sur le quai d’Aketi. Tout à la satisfaction de voir le trafic enfin rétabli, le colonel Mulamba ne s’aperçoit même pas que les anciens rebelles jouent et rejouent la Brabançonne, comme aux plus beaux jours de la colonisation belge.
Deux avions de chasse américains, des T 28, tournoient au-dessus de la voie ferrée. Afin de parer à toute tentative de sabotage, Karl Couke a fait charger des rails de rechange sur le wagon-plateau fermant la marche du second convoi. Les autres wagons sont affectés au transport des balles de coton, tandis que des citernes de carburant destiné au ravitaillement de Paulis complètent le charroi.

À 11 heures, nous prenons sans anicroche à Buta, d’où nous repartons après des discours destinés à impressionner la population, et quelques Brabançonne allégrement massacrées. Les rebelles improvisent des petites embuscades sans gravité qui se dégonflent sous la riposte épaisse de nos mitrailleuses lourdes et des mortiers que j’ai installés entre des balles de coton.

La protection du train n’enraie en rien les activités habituelles de mes unités. Le 2 octobre, une patrouille évente près de Banalia une cache contenant onze caisses d’obus, deux de grenades et un canon de mitrailleuse allemande. Le même jour, six classes sont rouvertes à la mission des frères maristes de Banalia, ce qui me ravit encore plus que la découverte des munitions.

Le 5 octobre, un guetteur placé sur le wagon-plateau de tête devant une mitrailleuse aperçoit des traces de sabotage sur le ballast. Alerté par ses cris, le chauffeur de la locomotive, craignant de se retrouver sous une grêle de balles, bloque ses freins en renversant la vapeur. Les hommes de guet et les servants de la mitrailleuse sautent sur le ballast avant que le wagon-tampon ne se renverse. La locomotive vomissant de la vapeur s’enfonce dans le sol entre les rails disjoints. Deux wagons chargés de coton se couchent Le convoi s’immobile. Les citernes restent debout.

Les anciens cheminots en ont vu bien d’autres. Alors que Karl Couke redoute déjà que le train ne soit immobilisé des jours durant, ils se mettent à la tâche en chantant des mélopées ancestrales. En quelques heures seulement, ils dégagent la voie des wagons renversés et remplacent les rails.

Deux jours plus tard, les guetteurs placés à l’avant du train aperçoivent de nouveaux indices de sabotage. La locomotive stoppe devant les rails défaits. Les cheminots se mettent au travail et les deux convois par viennent au soir à la gare de Lienard. Le pari, pourtant, n’est pas encore gagné. Il reste près de deux cents kilomètres à parcourir pour rejoindre Paulis.

Les trains repartent à l’aube du 8 octobre. Le premier stoppe à l’entrée d’une gare déserte, où mes guetteurs découvrent le cadavre mutilé d’un villageois placé là par les rebelles en signe d’avertissement. Couke relance l’avance. Il est 13 h 30 lorsque les guetteurs du premier plateau se mettent à hurler. Le chauffeur de la locomotive freine à fond. Une lourde draisine vide de tout occupant fonce sur le train. Elle le percute dans un fracas métallique. Trois wagons se renversent sous le choc. Deux de mes hommes, un Congolais et un Européen, sont blessés. Aussitôt, le ballet des cheminots reprend. Mais cette fois, malgré la centaine de villageois venus spontanément nous prêter main-forte, les convois ne peuvent être relancés que le lendemain.

Les rebelles font vraiment tout pour que les citernes de carburant ne parviennent pas à Paulis. Ils provoquent un nouveau déraillement quelques heures plus tard. Le système D des cheminots fait une nouvelle fois merveille et, pour les récompenser, Couke fait distribuer à chaque ouvrier quelques paquets de cigarettes, denrée rare depuis le début de la rébellion.

A quatre-vingts kilomètres du but, alors que nous roulons dans une zone bien protégée, nous connaissons une dernière alerte. Un aiguillage ayant été déplacé par les rebelles, le train s’engage sur une voie de garage et percute un wagon à l’arrêt. Cette fois, il n’y a pas de dommages. Le chauffeur de la première locomotive ramène son convoi en marche arrière jusqu’à la voie principale.

L’arrivée du train à Paulis le 10 octobre, est un grand événement. Le ministre de l’Intérieur de la province de l’Uélé nous attend sur le quai, avec toutes les autorités militaires. Les écoliers agitent des drapeaux en chantant à tue-tête. Une fois les citernes débarquées au milieu de la foule, nous devons subir une dizaine de laïus pompeux. Mes officiers sont ensuite conviés à un vin d’honneur qui leur procure le plaisir mitigé d’écouter encore quelques discours vantant leurs mérites.

J’estime que les autorités ne font pas la part assez belle aux ouvriers qui ont permis au train de franchir les sabotages des Simbas. Dès le lendemain, je réclame une gratification en assurant que le train ne pourra jamais rouler sans eux. En même temps que j’obtiens une somme de deux millions cinq cent mille francs pour payer le personnel civil de Buta, je suis nommé commandant de la zone opérationnelle courant d’Aketi à Paulis.

Claironnée à grand renfort de presse et de déclarations radiodiffusées par Moise Tshombé et ses chefs militaires, la réouverture du chemin de fer de l’Uélé incite de nombreux commerçants à reprendre leurs activités. Bien que les rebelles n’aient pas tout à fait abandonné la partie, mon secteur demeure relativement calme. Mike Hoare lançant ses coups de main depuis Stanleyville, a obtenu les mêmes résultats que moi au sud de la province. Schramme, dont les Léopards ont reçu l’appellation de 10e Codo – pour 10e Commando -, a imposé sa loi autour du Maniema.

Maintenant que la paix armée règne dans leurs territoires de l’Est et du Nord-est du Congo, les ministres et les officiers de Léopoldville peuvent s’adonner à nouveau aux délices des manœuvres politiques.

Leur peur commune des Simbas avait contraint Mobutu, Kasavubu et Tshombé à afficher une belle amitié. Avec le retour à la paix, leurs relations se détériorent. Le 19 octobre 1965, Kasavubu destitue Tshombe, qu’il soupçonne de vouloir reprendre ses manœuvres sécessionnistes au Katanga, et nomme Evariste Kimba premier ministre.

Tout en prenant garde à ce que les remous de Léopoldville n’atteignent pas mes soldats congolais, je ne perds pas un acte de ce vaudeville politique qui se joue à près de mille cinq cents kilomètres de mes bases. Rameuté par les amis de Tshombé, le Parlement refuse, dans un premier temps, de suivre le président de la République et réinstalle le Katangais à son poste. Kasavubu tient tête aux parlementaires. Il main- tient la nomination de Kimba.

Les militaires décident alors de mettre un terme à cette partie de chaises musicales. Le général Mobutu réunit ses chefs de corps européens afin d’expliquer la menace que représente la politique projetée par Kasavubu et Kimba. Selon lui, ils vont tenter un rapprochement les pays africains non alignés en se débarrassant des conseillers techniques et des volontaires étrangers, devenus encombrants.

A l’issue de cette réunion, le colonel Mulamba me prend à part. Il me jure que ni l’anarchie ni le marxisme ne s’installeront dans son pays. Il me quitte en me promettant que, quoi qu’il arrive Mobutu ne se séparera jamais de moi. Même si je connais déjà la chanson, je décidé de laisser faire et voir venir.

Pendant que le sort du Congo se joue à Léopoldville, les Simbas reviennent dans la nuit du 22 octobre, harceler Buta. Biaunie me signale que ses agents ont entendu parler d’un prochain sabotage de la voie ferrée au pont de la Bali. Au cours de la nuit suivante, les tirs rebelles se multiplient.

S’ils tiennent mes postes de garde en haleine, ces harcèlements stériles n’impressionnent plus la population. Même les chefs de la rébellion en viennent à douter de l’issue de leur combat. L’un d’eux, le commandant Dieudonné K’poné que nous connaissons sous le titre pompeux de “Chef du bureau des assassins” me fait parvenir une lettre dans laquelle il annonce son ralliement sans conditions.

Prudent j’expédie René Biaunie au lieu du rendez-vous sous forte protection. Il revient bientôt avec le rallié et ses quatre gardes du corps armés de fusils Mauser. Dieudonné K’poné nous annonce qu’il a persuadé les cent trente-cinq habitants d’un village éloigné de se mettre sous notre protection.

Les renseignements apportés par le transfuge me permettent de mon- ter dès lendemain une opération coup de poing sur le village d’Endogo, où mes hommes retrouvent quelques armes et des tas de paperasses.
Le même jour, à Léopoldville, Mobutu prend le pouvoir. Après avoir démis à la fois Kasavubu et Evariste Kimba, il se proclame chef de l’état et choisit comme premier ministre mon ami Léonard Mulamba.

Afin de ne pas heurter les susceptibilités tribales, le nouveau président annonce que les pouvoirs des assemblées régionales ne seront pas remis en question.

Dans l’intérêt de mes hommes, qui continuent à se battre autour de Buta comme si rien n’avait changé à Léopoldville, je me promets de me tenir sur mes gardes. Je sais par expérience que nul, en Afrique, n’est jamais sûr de connaître les règles du jeu politique, à moins de distribuer lui-même les cartes.

 


 

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